PIERRE LOTI
Pierre Loti a ou le bonheur de n'être pas seulement un merveilleux écrivain, adorable et subtil et nuancé, mais encore d'avoir une figure, presque uae légende. La vie vagabonde qu'il menait, le vague mystère dont ses premières œuvres semblaient comme des émanations, rejoignirent vite dans les imaginations contemporaines l'émoi que leur apportaient ces beaux livres nomades. On se passionna pour ce rêveur mobile. A chaque page de Mon frère Yves ou du Spahi l'on pouvait s'arrêter et songer à l'auteur et se demander : i Où est-il à cette minute,? Sous qnel climat, sous quel ciel dont il reflétera les troublantes apparences? Est-il heureux ou souffre-t-ii? «Interrogez ses admirateurs Ils parlent de lui non comme d'un romancier de choix dont les phrases bercèrent, déliant le âl noir de l'existence, mais comme d'un être de songes, dont le souvenir nous hante, auquel nous prêtons de nous-mêmes, de nos aspirations obscures. Ils lui sont reconnaissants d'être plus et mieux qu'uu écrivain, d'échapper aux banalités ambiantes, à. la vision qui diminue. Aussi devonsnous souhaiter qu'il reste toujours dans l'aventure,
dans le mirage, à l'horizon, qu'il ne so rapproche pas trop t!e jugements amers elmoqueuraeteûviflui, et (|u'il demeure vis-à-vis des êtres et des choses de son époque dans une indépendance, dans une irrégularité délicieuse.
Je ne \oms ritconterai point Matelot. C'est la biograpb'iB loule simple d'un do ces hommes de mer qu'aime Loti ; c'est le déroulement d'une de ces Âmes d'instinct dont il a fixé la magie. Des voyages, des amours brèves, la tristesse du départ, la joie de l'arrivée, la surprise de l'escale et du Htationnement et la seule persistance chez ud esprit à la fois affiné et fruste du sentiment filial dans sa force touchante qui va du sol natal & la mère. Le pauvre garçon meurt pendant une traversée de retour : son agonie, sa descente au tombeau des vagues, l'horrible déchirement du cœur maternel, autant de pages qui resteront parmi les belles de l'auteur. On sait pourtant s'il en a écrit d'irrésistibles et de durables, s'il nous a brisés d'angoisse, ravis de candeur, fondus dans une pitié sincère. Le plus juste hommage qu'on puisse lui rendre, je crois, c'est de dire qu'il nous a révélé des milliers d'existences humaines qui n'avaient pas pour nons une valeur émotive plus grande que ces cartes de géogaphie où sont cependant en suspension toutes les splendeurs de la terre. Je l'appellerais le socialiste du l&rge, si ce terme rude et classificateur ne sonnait mal quant au plus vaporeux, au plus indéterminé des poètes.
L'analyse est vraiment une piètre chose. Voilà un cri'ateur, un prodigieux tisseur d'images et il va falloir s'approcher, retourner la tapisserie, ex&mi-
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DCr le fil et ia Irame^ faice mélier de pi^dant. Kl c'est toujours ainsi etc'est iavolontfiire. On s'émeut, l'émotion dépose sur l'esprit sa p&le mince, amorphe et fluide qui bientôt, lentement refroidie, se mue en cristaux raisonneurs, réfriage ts et rigides. Od perd en joie et en tristesse ce que l'on gagne en lucidité, et le livre, ou le paysage, ou l'être se dessèche, se morcelle, arrive k la notion, quittant la rêverie.
La rêverie me paraîttout au juste une des caractéristiques de Loti. Elle est cet état savoureux où le monde extérieur nous pénètre & noire demi-insu. Des bribes d'horizon, non des couleurs, mais des nuances, des frôlements, des esqoisses d'attitude et de physionomie, un court regard, -un timbre de voix singulier, arrivent k notre conscience engourdie par tourbillons légers, impalpables, prompts aux déformations, k la fantasmagorie, comme ces anneaux de fumée bleue qui se tordent et s'enroulent dans la pente d'un rayoo de soleil. Alors la sensibilité est excessive ; les sonorités, les parfums, les lumières, tout vibre à l'infini par cercles concentriques ; et cela entre en nous loi[i, bien loin, va rejoindre des vieux rêves, des souvenirs morts, des régions de mystère, de bonheur ou d'angoisse qui sont l'Afrique de notre cerveau, pleines de forêts noires, de marais aveuglants, d'oiseaux de toutes pierreries et quelquefois de bêtes sanglantes. Quand Loti parle de lui-môme (et de ■ quel autre pourrait-il nous parler?) quand, dans le Roman d'un enfant, il descend au centre de sa personnalité, ce qu'il nous montre, ce soat des rêveries, des rêveries encor' incluses dans les pre-
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miÉres, tie Ions les degrés, de loules les teintes, flûltante^ot sou pies comme des rinces, où l'on peut tout admirer et tout voir et 'jiie déforme à peine ' une émotion elle-même vaporeuse et glissante, qui rade joie éi peine par dégradations successives. Je ne \oh guère dans aucune littérature des analogues d'un pareil tempérament. Les Songeries d'un mangeur d'opium, de Thomas Quincey, m'ont seules fourni des impressions semblables. Ëncorey avait-Il léi une cause morbide et dont l'auteur était conscient, ce qui enlève beaucoup au charme.
Or, c'est par là que Loti séduit et transporte les Intelligences les plus diverses. Nous expirons sous la logique, cette fameuse logique que Stendhal prononçait d'une bouche toute spéciale. Nous voulons le comment, le pourquoi, le parce que. Nous enchainons les causes et nous déduisons les eiîels, et les meilleurs d'entre nous ont fait de leur esprit de véritables machines à tisser d'une impertubable monotonie. Tout à coup, dans une littérature élégante ou passionnée, mais toujours nette et de conception et de style, est apparu un personnage insolite, qui parcourait l'univers physique sur des bateaux, l'univers moral sur des étonnements, qui avait non la vision stagnante d'un miroir, mais une prise brumeuse, vitreuse et glauque sur la vie, que le monde extérieur traversait en y laissant le meilleur de lui-même, des vibrations d'une intensité inouïe, ouatées de rêve, amorties en douceur. La langue de Loti I Prenez ces phrases une & une ; leur syntaxe est simple, enfantine; aucune image étourdissante; nulle recherche de sonorités, de scintillement. Entre elles-mêmes, elles ont l'air de
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ne pas se tenir, de counr àla queue-Ieu-leu, do danser dans la page. Quelquefois c'est une déroute. Une ligue de petits points exprime que l'on ne gavait comment dire. Or, c'est une volée de flÈches vers le cœur. Chaque mot porte juste et droit. Jamais de précision, ce qui romprait le charme. Les personnages font dans le brouillard des signes caractéristiques et troublants. Si l'on marche vers eux, ils s'évadent, vous laissent profondément émus par leur fuite et ce qu'ils auraient pu vous dire encore plus que par ce qu'ils vous ont dit. Co style est aéré comme un pont de bateau, frémissant, balayé de trouvailles heureuses. Quand Loti affirme qu'il ne lit jamais, ce dont on lui en a tant voulu [il pouvait fe faire sans l'avouer), je le crois parfaitement sincère. Il ne ressemble pas plus À fiernardin de Saint-Pierre qu'il ne ressemble au capitaine Cook ou à Robinson Crusoé. Oo a pris le chantre de Paul et Virginie comme prototype parce qu'il a célébré des contrées lointaines, mais Chateaubriand aussi el lant d'autres. Kon, cet auteur est bien spontané, de cachet unique. Il est seul .
Ce qu'il a en commun avec Bernardin et Chateaubriand, c'est l'exotisme. Mais l'exoiisme est chez lui une nécessité; on ne le conçoit point sédentaire. S'il est un admirable liltre à paysages, à sensations de toutes sortes, les plus aiguës et les plus rudes, il n'a point l'énergie centrale qui crée les Etudes de la. nature ni les Mémoires d'outretombe. Il exprime à merveille les successions d'aspects, l'éparpillement entre le ciel et l'eau d'une àme qui désire le désir et dissipe ses parcelles à
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l'horizon, les langueurs, les torpeurs, les noirs et les gris qui viennent des températures modifiées, des climats implacables, des espaces sans durée. 11 est le roi de la nostalgie, qu'elle tombe du soleil ou des brumes, des nerfs brisés par les départs, les retours, les heures d'ennui et de paresse. Il meut avec aisance les silhouettes rudes de ses marins parmi les formes sensuelles et souples descurieuses amours étrangères. Noms charmants de ses héroïnes, aussitôt vous chantez dans la mémoire. Ou revoit ces petits corps de bronze, ou ces belles blancheurs indolentes, la Japonaise aux yeux bridés, la Javanaise énigmatique ot jaune. La chair parle haut dans ces livres. Frissons de celles qu'on abandonne, exquises créatures s'offrant au crépuscule ou dans la nuit liëde sous les étoiles. Cependant, avec ces dons inouïs, Loti n'est pas un constructeur. Ce que je préfère dans son œuvre, c'est Mon frère Yves, le Roman d'un enfant, le Spahi, le Matelot qui motive cette étude. Presque pas d'affabulations, de sujets. Un simple thème où se joueront tant de qualités prime-sautières.
C'est l'acuité de sa sensation qui fait l'énergie de son émotion, il absorbe la nature par tous les pores. II semble qu'il ait dix ou douze sens. Depuis Baudelaire, nul n'avait si bien parlé des odeurs. Depuis Gautier, nul peut-être n'avait pareillement déployé la richesse scintillante, le mica du soleil. Depuis Gérard de Nerval, enfin, nul n'avait mêlé le rêve à la vie dans une intricalion si troublante. Loti, ce nomade, a le sentiment profond du pays natal. Sa bretonnerie va plus loin que celle de Reaan. Elle est plus spontanée et moins anecdo-
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tique. Les petites coiffes secouées par le rire ou les larmes, les rues étroites aux cailloux poiuliis, balayées de pluie, aboutissaot tout à coup à une inruiie perspective mariuc, la campagne de pierres symboliques, d'arbres rabougris, l'air salubre et saliD, les vieilles graiid'mëres assise^ au pas des portes et suivant sur le mur d'en face le déclin de leur vie et du jour, jusqu'aux pauvres animaux «rrants et meurtris, il a rendu tout cela d'une manière juste et saisissante qui va aussitôt de nos yeux k nos cœurs.
Son œuvre est déjà considérable, marquée de -pas mal de chefs-d'œuvre. Elle le sera bien davantage. Comme d'autres épuisent les idées, lui il épuise notre planète. Il promène et promènera sur toutes les mers cet extraordinaire organisme sensible qui le fait participer aux civilisations et aux sauv^eries à la première prise de cont&ct. Il nous montrera la variété du monde, supérieure aux imagioations les plus riches, la possibilité pour un homme de comprendre tous les autres hommes par l'émotion, alors qu'il est impossible de se comprendre de pays h pays par la raison. 11 peuplera nos rêveries et nos songes de ^ rêverie chargée de mirages, mille fois plus riche que notre réalité. Et il demeurera, dans cette deuxième moitié du xix' siècle, une des ciselures les plus fines de l'anneau littéraire, la branchette unique, un peu de câté, à la japonaise, qui rompt la sy* métrie et fut sourire en admirant.