LES TROPHÉES
li9
les verbes
souples. Jami
lis d'interférence.
jamais
les rayons
ne se mêlent.
La lumière passe,
irrésis-
tible et droite, brisée en toutes les nuances du
prisme îdI
;ellecluel, tand
is que le joailliet
■ tourne
et retourne sa pierrerie
de pur modèle,
ivre de
clarté, de
joie limpide.
Nulle part dans
notre
poésie on i
16 troui'era p
lus parfaits e.veiu
pies de
mots justes et vastes à la Tois, qui poinçonnent la phrase sans bavures. Celte phrase elle-même crée le vers sans eilort et par son simple développement. Elle vit, donc elle rime. Périodes naturelles et spontanée cadence, voiléi les magies de notre «aies.
Il serait intéressant au plus haut degré de saisir le travail cérébral par lequel ces merveilles palpitent. Je crois que chaque sonnet des TrophédS est issu d'une sonorité verbale et que, le plus souvent, la rime appela l'idée. Tandis que dans le récent livre de Jean Lahor, riHusion, lequel est aussi uo chef-d'œuvre, la pensée mène sa roule philosophique à travers une harmonie Oxëe et volontaire, que la métaphysique hindoue, les problèmes de la mort et de l'évolution pénètrent le rythme à coups de symboles, dans les pièces qui composent les Trophées, la plupart des images dépendent d'une image mère, laquelle dépend elle-même d'uue émotion auditive. Cette émotion, chez un poêle comme Hérédia, un vocable vibrant la suscite. Le mot, dans une langue aussi vieille et chargée que la langue française, est, à lui seul, un petit système. II n'a pas seulement une valeur de signe, d'étiquette, que lui attribuerait un sec logicien. Il a aussi, pour des yeux avisés, une forme, un dessin
ISO
riche de conséquences, de théories, d'hypothèses. On peut dire d'écrivains si délicatement visuels que Gérard de Nerval et Théophile Gautier, que leur regard suivait le fil d'un mot et que, fréquemment, leur phrase ue faisait qu'accompagner leur rogard. Ainsi tout un paysage se groupait dans leur fiévreuse imagination autour de ces petits signes symboliques qui soni les lettres de l'alphabet. Et il s'est trouvé un académicien pour proposer cette sauvagerie : la dislocation, la déformation de i'orthographe ! Enfin, le mot a une valeur auditive, et, chez certains esprits, celle-ci est la plus ôvoca- Irice, fait écho dans la raison, dans la réservedes images, dans la mémoire, va chercher des congénères ou des adversaires sonores à des distances imprévues, causes pour le lecteur de surjirise et de joie. Le verbe est mystérieux par ses appels, pierre de diamant lancée dans un lac d'or fluide, aux cercles infinis et prophétiques; Victor Hugo l'a dit de sa manière saisissante et brève :
Dans Viririle, parfois, Dieu Lout prÈs tj'étre un ange,
Ce que le vers de Ilérédia porte ft sa cime, ce n'est pas une lueur, c'est un son. Ceci n'empêche point d'ailleurs le stylo coloré, la disposition picturale. Mais le pinceau fut trempé dans l'harmonie, non dans les formes.
Prenons un exemple, le fameux sonnet intitulé Antoine et Cléopâire.
Tous deux ils regardaient, de 11 hsiiLe lerrasse, L'EgïiiLe s'andorinir sous un ciel L'ioulfanl El le neuve, ù travers le Délia noir rji.'il fend, Vers Bubasle ou S.lj rouler son onde grasae.
DE UEItEUIA : LES TROPHEES
Et le Romain Henlait bous la lourde cuirasse,
Soldatcaplirbergant le samineil d'un nnrant.
Ployer et défaillir sur son ciour Iriomphant
' Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
Tournant sa têle pâte enlre sp8 cheveux bruns Vers celui qu'enivraient d'invinciblas parfums, Elle tendit sa bouche el ses prunelles claires.
Comme une mer immense oii fuyaient des galères.
Je croirais volontiers que l'appel du sonnet s'est fait sur le terme imperalat: Ce mot, dans l'esprit du poète llériidia, évoque un double cortège ; l'historique, celui des victuires, des défaites, des g a (ères et des cuirasses: le sonore, et or se présente- aussitôt et son étincellement, son mica fait surgir l'antilhèse naturelle du sombre : le Delta noir, les checeux bruns opposés k la télé pâle et aux prunelles c/aires. Celte analyse est peut-élre forcée. Elle we p^rail vraie copondant. La trouvaille,- /a lueur étrange, c'est l'admirable image de la fin qui satisfait en nous une multitude de sens suprasensibles encore non démêlés. Or, cotte trouvaille est un heureux trajet poétique et mental qui joint impera.tor, or et galère. Cette théorie n'est, en somme, qu'un développement de celle des bouts-rimés, mais il s'agit ici de bouts-rimés sublimes.
Si, quittant la pédanterie et l'analyse toujours fatigante, nous voulons jouir des Trophées, il sufQt de Ee laisser aller au cours du temps. L'ouvrage est divisé par époques. Et ici apparaît l'extraordinaire prestige historique de Hérédia : L'érudit, l'ancien charliste, le traducteur de la Conquête de
[a Nouvelle-Espagne, rejoint partout et complète le ciseleur impeccable de sonnets. Eu quelques vers il nous donne l'arôme du passé. Nous débouchons ces flacons poudreux dont parle Baudelaire. magiedes essences loinlairies ! Nul, depuis André Ciiénier, n'avait ainsi renouvelé l'esprit grec, ces fresques dorées, hardies avec mesure où se poursuivent cont&ures et Japilhes, nymphes ot satyres. Des formes des corps aux formes des poteries, les grâces di jadissortent harmonieuses, jalonnent des rimes reviviscentes. Frêles tombeaux à la Une sculpture, envahis par l'herbe et la mousse, laboureurs de Sicile, esclaves et cochers, soyez fiers de vos épitaphes : quelle .noblesse dans ces inscriptions votives, serrées et mémorables, conformes à l'ét roi tesse des reliques et des destinées humaines. Le navire de l'âme est bien loin derrière l'horizon, mais voici son sillage, un peu d'écume glorieuse ou candide oii joue un mince rayon du soleil, qui n'est jamais funéraire, éclaire les Trophées sur ma table comme il éclairait ces tombes antiques que rappelle le sur stylet du poète. Maintenant Rome et les barbares, un cliquetis d'armures que rythme toujours l'élégance païenne. Et le sonnet prend comme un goût nouveau, par cette étrange métamorphose historique. Il devient plus dur, implacable. Dans son orchestration les cuivres dominent. Sur les hauteurs piétinent les légions.
Voici le moyen âge et la Renaissance, les amoureuses à leurs balcons, les riches travaux du métal et du livre, les blasons, symboles indéchiffrables et chargés de terreur, l'élan religieux tixé parle meuble, l'architecture, coulant sur le vitrail et l'émail
DE ilEllÉUlA ; LES TIldrilÉI
IM
chaud, austère et lerrible ou mêlé de paganisme. Certains mots tels que triomphe reviennent fréquemment dans cette période. Les sonnets des bons ouvriers qui décrivent le vélin de Clovis Hèves ou l'épée de César Borgia nous transportent réellement en plein médiévisme. C'est dans la partie intitulée VOricnl et les Tropiques que 86 trouva le célèbre Samouraï: comme un crustacé noir, gigantesque et vermeil. Ici Vatr biiiloetla lumière trop fulgurante en devient ténébreuse. Enfin la Na.ture et le R<jve clôturent, par d'adorables tableaux de campagne et de mer bretonne, ce recueil unique, filetde pô«.^h6 miraculeuse jeté sur la langue française. Lisez el relisez les Trophées, gardez-lea sous la main ou placez-les dans votre bibliothèque à côté des indestructibles, les Destinées, les Châtiments, les Fleurs du mal, les Poèmes barbares. Le livre même fermé, vous entendrez longtemps dans vos oreilles la voix forte et majestueuse de Uérédia et nos arrière-pelits-enfants seront morts qu'elle résonnera encore pour le bonheur el l'émerveillement des âges.
MAURICE liARRKS: l.'KNNEMI DES LOIS
~ Il y a dans Maurice Barres, Talliance d'un penseur ei d'un écrivain. Le penseur est d'origines complexes ; il a subi l'empreinte forte des métar physiciens allemands et de quelques essayistes français. Schellîng et Fichte lui ont donné des définitions du moi et du non moi, HartmauD l'a promené, sa torche fumeuse h la main, dans le labyrinthe de rineonsetence. De Goethe, il a pris l'amour d'une ordonnance sévère, la négligence des détails secondaires et certain goût pour ces jeux raffinés de la pitié et du devoir contrariés par des atlractions sensuelles dont frémissent les affinités étectives et que Gœlhe lui-même tenait du xviW siècle français. De Renan, la nonchalance aisée et la controverse élégante. La réflexion de Maurice Barrés a fait fiens quelques-uns de ces éléments divers. Elle les a soumis à son propre rythme, inquiet, fiévreux, légèrement maniéré. Mais l'effort constant vers les idées générales, le zèle à briser la coque de banalité qui recouvre la vie quotidienne, & élever les sensations en sentiments, puis 60 concepts, font de l'auteur de l'Ennemi des lois un esprit hautain, particulie-" et
MAURICB BARKÈS : l'ëNMEUI DES LOIS 155
sagace, à l'aigumentation nerveuse, dédaigaeux des digressiODs et des ornements plats.
Préoccupé de se trouver une méthode, Barrés a fait de celle préoccupation même lu matière de. ses premiers ouvrages. 11 s'est expliqué là-dessus avec uelteté,dansmaialespréfacesXe qu'il voudrait, c'est concilier les nécessités de la vie intérieure avec celles de la vie pratique, tempérer la médilation qui nous fait croire h. la servitude, nous rend lâches et faibles devant l'exisLeocG, par l'action, qui nuiJ> fait croire A la liherlti, tcuj nos nerl's vers des buts cert^ns. Un pareil problème est vieux comme le monde ; il a passionné beaucoup d'hommes. En dehors de Loyola, Disraeli, Ch&teaubriand et ByrOD qui paraissent & Maurice Barres des modèles de ce type complet dont les muscles jouent taudis que le cerveau s'oriente, il n'est pas de bipède vertical et raisonnant qui ne se soit, consciemment ou non, adapté de son mieux à l'existence ambiante, qui n'ait mordu parfois l'oreiller du doute, plein de cauchemars et d'insomnie, et pris son agitation pour des actes. Je crois de mon côté qu'on naît avec des prédispositions fatales, que la thérapeutique de l'ame, quels que soient la finesse et le charme des thérapeutes, est, comme bien d'autres médecines, illusoire, et que, quand des générations moins troublées et subtiles, peutêtre plus brutales, succéderont aux générations actuelles, l'antinomie de la pensée et de l'action se trouvera céder d'elle-même devant des consciences qu'elle occupera moins. 11 est beau d'interroger les grands sphinx. Il faut bien savoir cependant que de tels rébus reçoivent, leur solution de la
suile même des destinées et que nous n'agissons pas plus sur eux que les astronomes n'agissent sur les étoiles alors qu'ils observent leur muette et brillante cadence.
Quoi qu'il en soit, i'Ennemi des Lois est une tentative hardie et inléressaute. Un jeune homme, André Maltôre, qui supporte difflcilemenl la pression de la société contemporaine, profile d'un court séjour en prison, où l'ont amené des aventures politiques, pour se chercher une règle do vie. Il lui apparaît que la logique, qui pour les corps sociaui s'appelle iO!S, vaut moins que la sensibilité, que par celte dernière faculté, bien plus que par le raisonnement, nous participons à l'âme universelle des êtres et des choses et qu'il y a tout à gagner si, brisant les lunettes de la froide dialectique et de la desséchante analyse, nous pouvons voir avec les lunettes de l'émotion, tantôt élincelanles de joie, tantôt embrumées de tristesse, moins correctes, mais d'une réfringence mille fois plus variée, colorée et instructive. André Maltëre est aidé dans ces tentatives par l'excitation même qu'apportent à ses nerfs deux femmes dont les qualités opposiles se complètent en lui : l'une, fille d'un professeur au Muséum, Mlle Glaire Pichon Picard, représente l'honnêteté, la droiture, un jugement exquis, bien qu'un peu rigide, enfin la flenr de la raison contemporaine piquée à un gracieux corsage ; l'autYe, une petite princesse russe nommée Marina, nous ofi're une image plus complète encore que Bérénice de ce type qu'a vraiment créé Barrés, la femme sensuelle et raffinée, perverse, au sens étroit d'un logicien, élégammeul adaptée, au sens plus large d'un
uAi-BiCB barbes: l'ennemi des lots Ï37
pasaionué, à l'Iiarmonie mystérieuse des choses, ù. la délicatesse des jours d'automue, des aubes les, des vins répandue, des fleurs fanées, des êtres faibles devaiil le désir, le danger, la douleur et honte, et dont tous les espoirs sont llétrls. Grâce à ces deux femmes, André prend une conscience plus nelle de lui-même. Tourné vers les probli'— mes sociaux, il examine avec Mlle Pichoii Picard la sensibilité des réformateurs allemands Marx et Lassalle (que de pages charmantes et profondes!}. Avec Marina, il jouit d'anecdotes d'une saveur unique, il éveille une volupté légère, il presse un corps tiède et parfumé. Avec les deux il voyage, s'excite l'imagination, s'apitoie sur deux toutous successifs Velu 1 et Velu II, dont les gambades et les assoupissements traversent d'une manière imprévue les agitations et les rêveries de ce trio sentimental. Cependant par le contact de Claire et de Marina, par l'essai de leurs contradictoires, par les malheurs arrivés aux Velus, par un séjour en Bavière et un autre à Venise, par des lectures et des tendresses d'élite, s'éveille, se concentre, s'organise dans André une conception nouvelle de l'univers et comme une sorte de jugement sen- Bible. 11 appréciera désormais suivant la souffrance et la compassion cet émiettement de phénomènes qui est le monde extérieur. Aussitôt il applique sa découverte à lui-même, se trouve à l'étroit et étouffant parmi les conventions transitoires qui règlent actuellement la morale et la société, et, bien que marié à M'Ie Plchon Picard, il garde son sentiment pour Marina, le fait même admettre à sa femme. Un beau jour, toutes deux
lo8 LES IDÉES ËIN MAHCUt
se rencontrent et nos quatre pèlerins, Claire, Marina, André, et Velu II partent 'a la campagne essayer d'une vie parfaite où chacun exerceraj dans le plus grand sens possible, sa liberté de seaUr, de penser, d'imaginer. Malheureusement le livre se termine sur les débuts de catte société idéale et les liiiéamenls d'organisation et de conduite nouvelle sont légers, furtifa, un peu artificieux.
Ce livre va soulever des protestations. Ceux qui considèrent tout eomma immuable, qui sont hab itués à des i:ooceptions faites de la rainille et du devoir, et moios mobiles qtie Mlle Pichoa Picard, le fermeront avec colère ; je les préviens que ce sera injuste. Il faut lire ici d'un œil libre, faire table rase de ses préjugés, môme de ses convictions, suivre André Haltère dans ses expériences intérieures et dans sa lente éducation sensible. On sera récompensé. Barrés a la grande qualité d'a.ugmenter la. connaissance du lecteur. En reposant l'Ennemi des Lois on a l'esprit tout secoué. Une certaine inquiétude est légitime, et son auteur ne la renierait point. Mais il y aune enquête sérieuse sur cette partie sensible de notre être qui estbieu la moins explorée, et dont les brusques effusions et les chauds effluves troublentsi souv.^nt noire vie mentale. Mais il y a une marche du connu vers l'inconnu, un effort graduel â fixer l'insaisissable, effort d'uQ cerveau neuf, ennemi des routines et des dogmes, vibrant à l'excès, passionné pour la vie. Mais il y a une suite du discours et des preuves, une sorte de panthéisme moral qui complètent heureusement le Jardin de Bét'énice et Yllomme Libre. Gela ne prouve point que Barrés ait, de parti pris, poursui-
MAUiiiLE babhjîs : l'knneme des lois 1")!)
ïi UDe'démonstraliûii lise, uu développement métaphysique h travers plusieurs volumes et j'esUme qu'il s'illusionne Toloutiers sur te puint dans ses préfaces et ses gloses. Cela prouve iiéiinmoïiis que Bon esprit suit sa roule, qu'il gagne en amplituilc et ea originalité, qu'il sait mieux lui-même ce qu'il veut dire.
' Et puis je lui sais gré surtout d'aimer la phîloso- 'phie, de la mêler aux questions vitales. On l'a plaisanté un peu partout sur le moi et le Tion moi, Sur i'identité des contradictoires, et son prétendu scépticisTne. Ceux qui le raillent ne voient point le personnel sentier où peu à peu il s'engage. ' tomme il a sou stj'Ie, il a sa forme d'ouvrage, ctirsive et discursive, rapide, dédaigneuse des longs développements, des fatiguants préambules, pleine du seul souci de la trajectoire. Ses caractères ont l'important et rien que l'important ; la réalité n'intenient que comme matière & rêveries. C'est un voyageur qui perçoit et vivement les détails du chemin, et garde toujours le sens de l'infini et du mystère ambiants, du bleu du ciel, du noir idu destin, du gris de l'âme. C'est un voyageur qui, à mesure du trajet, réfléchit les objets et les Cires d'une façon de moins en moins contingente, immé- (liate et formaliste, de plus en plus nécessaire, éternelle et seusible.
Il fait bon marché des causes, de l'espace et du teinps. C'est un nomade de l'intellect pur, dont l'étonnement se renouvelle sans cesse devant le changement des émotions et des paysages, que ses acquêts mêmes déconcertent et qui marche en disant aux interrogateurs :« Je vais là»; il précisela ville.
la maison, le jardin ; mais je crois que ceux qui le suivraient, espérant aboutir, auraient des déceptions. La promenade est impulsive et incessante. Il n'y a ni repos, ni maison, ni jardin, ni ville. C'est le mirage d'un rêve fixé sur un miroir tournant. Barrés possède un style merveilleux, palpitant et souple, hardi, anx images fondues, aux détours aisés, à la musiq'te inlinie et lointaine. Sa phrase est llexible et lente, parfois mate, parfois brumeuse de la brume rayéâ d'or d'un beau malin d'automne. Ouvrez l'Ennemi des Lois. Une ligne au hasard vous laissera dans l'œil un éclair, dans la bouche une petite saveur, dans l'oreille un curieux accord. ?i'iisl-ce point lii macipie d'un é[;rivain? Il a des qualificatifs et des tournures qui reviennent périodiquement sous sa plume {fièare, fiévreux, complaisance, délicatesse infinie, etc., etc. )preuves d'une impressionnabilité vive aux empreintes durables. Ce style, comme cette pensée, a ses maîtres indéniables, de très beaux maîtres: Chateaubriand, Aeoan, Stendhal, parfois Michelet. Mais tout œuf doit bien sortir d'un oeuf et la personnalité d'un écrivain n'est souvent faite en grande partie quQ d'uQ dosage nouveau d'acquisitions successives. Dans le mol originalité il y a le mot origine. Personne, mieux que Barres, ne trouve un croquis savoureux et court où les couleurs se déposent & mesure des sensations des personnages. Deux coups de crayon, toutes les dominantes. Ami des primitifs, il donne aux humanités, parfois aux animalités (&ne, chiens, canards) le premier plan. Aussi comme on lui sait gré des minces aspects rustiques et citadins, des ; C'était au Bois de Boulogne le ciel gris
MAURICE BABRÉS : l'ë»»BH1 DES LOIS 161
et voilé des chansons bretonnes; des: C'était l'heure où le sablé des jardins est rougi du soleil couichanl;iies délires lucides que les anciens éprouvaient au bord ds certains étangs, de son AigueS'Mortes, de sa Veoise, pour laquelle il trouve [les paroles d'amour uniques, de toutes ces notalionti brèves qui flxeat l'imagination et foat tressaillir la pensée. Non certes, il n'est pas un sceptique. Ed maliëre d'indépendance pa-isiounelle, pas aae seuls fois ii ne ic&aaige. Alors il trouva des formules exquises, des caresses menaçantes, des ironies qui dissolvent, des arguments retranchés. Il fait une concession : prenez garde: il vous prépare quelque affirmation explosive. Dans la cité de vos opinions, il amène ses guerriers si couverts de fleurs que vous les prenez pour des danseuses. Tout à coup ils vous attaquent avec leurs petits poignards ciselés ; quelq;;efois c'est de front ; ou bien ils s'insinuent, glissent, s'évadent, puis, quand on les croit loin, reviennent et frappent en plein cœur.. Le sol est jonché de cadavres logiques qui perdent leurs raisonnements & grands flots.
Je ne pense pas que l'Ennemi des Lois, pas plus d'ailleurs que les autres livres de Barres, fasse jamais beaucoup de prosélytes. Ils sont d'essence rare et de forme complexe, ils agitent des questions qui, en dehors d'une certaine élite, seront toujours mal compi'ises, donneront lieu à des discussions oiseuses : i Vous cultivez votre moi, donc vous êtes égoïste. Ètes-vous psychologue, analyste, sceptique etc., i cadres grotesques, étroites barrières, paroles vides. Puis pourquoi Barres prétendait-il être un guide? Un pareil indépendant ne peut rai-
aonnablement exiger chez les autres une sujétion, -une discipline dont il ne veut pas pouT lui-même, prôner les dogmes et les maîtrises. Assez des faux émancipateurs qui fondent des écoles, et, délicieuse contradiction, réglementent ensuite, à leur profit,la liberté! Vous voulez de l'air? soit. Ouvrez les fenêtres toutes grandes, cassez même quelques carreaux, maisn'allez pas mesurepl'oxygëne aux autres, et les faire respirer suivant certaines règles. Ceux qui ont façonné leurs contemporains n'ont jamais agité les drapeaux. Leur action fut lente, souterraine et durable. Donc, ne jamais se figurer ou s'écrier qu'on est un pasteur d'àiiios, uu (iirccleur do coiiMieriios, un maître eniîn, ne jamais planter de bannières sur de vieilles citadelles prises et démantelées de longue date..^ se conlenter d'écrire de son mieux.
MAURICE BARRÉS; llU SANG, DE LA VOLUPTE ET UE LA MORT
U est assez dirfîcile de définir l'attrait profond, .irrésistible du nouveau livre de Maurice Barrés. L'abondauce de richesse cause ici noire doute : une qualité de pensée rare et personnelle, le perpétuel alliage de géométrie et de finesse, une sensibilité suraiguë qui brille k la fine pointe de la flamme métaphysique, une souplesse chanlanle du slyle, et tout è. coup de savoureuses âpretés en ■embuscade, voilà ce qui avive et déconceile la curiosité de quiconque cherche l'âme de l'archi- .tecle derrière ses constructions verbales. Je ne crois pas qu'il soit possible de donner à la langue française plus de relief harmonieux et simple qu'il n'en ressort de ces nouvelles ou brèves notations de voyage. Je retrouve ici la lignée de nos grands ■écrivains, une sécheresse apparente sous laquelle frémit une verve composite et nuancée, le terme émotif qui surgît tout à coup d'une phrase à vigueur abstraite, l'art de pénélrer sans appui ; partout de l'air, de l'horizon; ce don souverain de l'impertinence qui disqualiTie le secondaire et ne cède que devant la beauté. Le titre de cette œuvre .-rapide n'est nullement disproportionné, ^ous te-
i6i LES IDÉES EN MARCHB
Dons, sur ces terribles sujets, le témiiignagB d'une conscience nette. Le propagateur du culte du 7iioi nous donne, sans ambages, le résultat du lent el sérieux travail qu'il a opéré sur lui-même.
11 est do mode dans certains milieux d'aftirmer que Maurice Barrés n'a rien inventé. Les ignorants citent Fiehte, Hegel et Renan. Les deux premiers sont des philosophes purs qui élevèrent deux splondides monuments à la gloire de l'indivïda, . Le troisième e^t un essayiste dmt le principal Triérito fut d'ouvrir, dans toutes los directionSj des baies & la pensée nationale qu'étriquait le positivisme ou que diluaient les fadeurs des Cousin et des JoufTroy. Mais Barrés a le premier appliqué résolument à la vie des procédés et des méthodes demeurés dans les bibliothèques et son égoismB court le monde. Il est pour la nouvelle génération le répondant le plus précieux et c'est une misérable chicane que de lui dénier sa place au premier rang des récents idéologi s tes. L'évolution de son esprit me parait analogue à celle qu'il attribue aux peintres italiens : d'abord une quête de l'univers, au basard des impressions et des rencontres et une inscription de cette inquiétude à l'aide de figurés un peu raides etgauches. A la faveur de ces efforts, le moi se trouve et se définit. 11 peut alors créer à son tour un monde oCi il se mouvra librement, monde en quelque façon centrifuge, en ce sens que tout objet deviendra une projection du sujet, portera la marque de l'individu. Ainsi fait l'enfant quand il se développe, apprenant par toutes les aspérités, tous les trébnchements à connaître sa valeur sensible et formulant bientôt sa peraonna-
HAltRICE barrés; SAKG, VOLUPTÉ ET MORT 165
Iitt5 par le langage et les sentimenls. Ce cycle est une loi de toute malière jetée ii ia vie. Quiccoque l'ignore reste aveugle, inlirmité qui n'esl pas sans chai'mes, puisque nous lui devons la forme première du lyrisme, ces élans qui ëtreignent le vide parce qu'ils fuient sans'cessc leur point de départ, mais qui, recueillis et bridés le long de l'histoire littéraire, donnent naissance â, la forme seconde où la conscience éclairée sait ce qu'elle veut et ce qu'elle atteindra. Le véj'ilablo maître de Maurice Barrés est tiœlhe, qui résorba sa fougue Imaginative jusqu'au.Y limites de sa raison et tailla la coulée la plus ardente en cristaux polis et translucides.
C'est à un ami mort qu'est dédié C9 livre en quelques pages saisissantes et le terme mort revient presque à chaque ligne, fait un fond noir et mat à tant de brillantes broderies. Maurice Barrés a pour la grande délivreuse, la grande délieuse de serments et de chairs, des tendresses iniinies. C'est qu'il sait bien qu'elle seule donna du prix à l'e^fistence et de ia noblesse à ces mouvements qu'encrasse l'habitude, à ces regards que rouille bientôt l'indilTéreace, à ces cœurs qui battent comme des pendules et semblent ignorer qu'ils s'arrêteront un jour pour marquer l'heure défmitive. Si l'on voulait savourer la minute et tout voir du vrai point de vue, il faudrait sans trêve songer à la disparition, au trou vers lequel nous marchons d'une allure frénétique ou calme. Mystérieuses concordances ! Il est deuï âges où les tissus se transforment, o!i l'être se bouleverse pour une refonte complète : la vingkiéme et la cinquantième
année marquent nos stades les plus graves. A ces momenls, lu mort fr6te I^s plus sains, Içs plus vigoureux et leur chuchote un mot dont la sonoiilé s'efface on s'éteint aux époques intermédiaires, ce beau terme de volupté qui faittressaillir la nature et nous met de connivence avec elle. A ces moments aussi coïncide, chez les înlellecluels, la crise métaphysique, le besoin d'associer des idées générales, de tendre d'étolTes claires et symboliques les sombres chambres de l'esprit. Adorablea hasards où tout se imfile, où la main qu'on presee et qu'on caresse évoque mille pensées confuses dont les plus visibles sont absirailes, ofi tout émeut et rayonne et devient souvenir chéri! Et la raison de ces transports, c'est le doigt fatidique tendu vers nous dans l'obscur, qui nous fait muer de la jeunesse vers l'âge adulte et de celui-ci vera la vieillesse, nous guide, parmi des périls prématurés, jusqu'au notre propre lomheau.
Il est deux refuges à ceux que l'idée de mort absorbe ainsi et reud trop sensibles aux atteintes de l'univers : la dévotion ou la débauche. C'est pourquoi j'aime, par-dessus tout, ce récit d'une visite au masque de don Juan, qui se trouve dans la série espagnole du livre de Barrés, et j'admire ce rapprochement avec Pascal qui fera sourire les distraits et sourire encore, mais autrement, les attentifs. Ce qui détermine l'abri, c'est le motif pour lequel on le cherche. La vraie messe noire ne réclame point tant d'apparat : un esprit analytique et pervers, voici l'autel ; une sensibilité naïve, telle est la victime et ce jeu perpétuel crée don Juan; mais il n'est qu'une fuite, ce jeu, devant un
MAURICE HARRÉ3 : SANG, VOLCPTÉ ET MORT 167
tourment supérieur aus cercles de l'enfer : unp. imsgiiiafion en désurcord avec le monde, et c'est ce même tourment qui jette Pascal dans les bracs secs de M. de Sacy ou dans les séries mathématiques. Pour la majeure partie des animaux tiumains, la cage est assez grande. li en est d'autres, les Irislps privilégiés, auxquels elle paraît étroite, intolérable et dure, et qui se brisent la tête contre les barreaux, après des piétinements furieux. Mais de ces heurts et de ce tumulte, il reste une atmosphère d'angoisse, comme une haleine de désespoir où les simples eux-mêmes se sentent mal à l'aise, et l'on ne renouvelle pas l'air très souvent, Eh bien, Maurice Barrés exprime merveilleusement cette contraction de nos imes devant les gambades du génie, ces confias de l'amour ôt de la haine qui dessinent nos circuits autour de personnalités si hautes et si troublantes, qu'il s'agisse de Léonard de Vinci, du Dante, de don Juan ou de Venise.
Mon sujet est cette fois tellement rare et délicat, que je me sens incapable de faire aucune citation qui dépareillerait un ensemble. Il faut lire Un amateur d'âmes, les Deux femmes du bourgeois de Bruges, deux courts chefs-d'œuvre où la nelleté de Mérimée Gstmise en valeur par une souplesse & la Gérard de Nerval. D'autres pierres précieuses sont de nuances plus mftlées et vous tournerez e' retournerez plusieurs fois le Secret merveilleux ou la Haine emporte tout, avantd'en saisir le reflet véritable. C'est que le talent de notre auteur a de singuliers caprices. Il nous mène par des chemins fleuris à des angles nets et granitiques, à un charnier, à un supplice. Une tendresse chatoyante cède
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brusquement à une dureté froide et quelques mois implacables étranglent une émotion bien engagée. Ces secousses mêmes nous séduisent parce qu'elles sont une fidèle transcriplion de la réalité par un organisme impressionnable à l'excÈs. Nous voici loin de l'idéalisme à forme Sand-Michelet-Lamartine, qui trouve le factice à force do chercher l'harmonie. Alors que tout nous heurte, pourquoi chanter perpétuellement des hymnes ? Qu'on s'agenouille au soleil levant, mais qu'on sente la rudesse du sol et la chaude indifférence de l'astre.
Aux fervents de Richard Wagner je signale le Regard sur la prairie, qui^est bien ce qu'on a écrit de plus intelligent sur Parsifal et le wagnérisme en général. Les amoureux de Gounod sont aussi bien partagés, grâ,ce aux pages frissonnantes où ce musicien, l'automne et Versailles tourbiJJonneiit avec Jes feuilles mortes. Quant aux sensations d'Espagne et d'Italie, je les mets au niveau des Reiscbilder de Henri Heine et du Voyage en Orient i\e Gérard de Nerval, el je suis convaincu que quelques années me donneront raison. L'&preté de l'Espagne, la mollesse italienne ont trouvé en Barrés leur traducteur idéal, un esprit de culture pour ces pays lourds du passé où la poussière est cendre funéraire, un appareil nerveux que le soleil et la limpidité de l'air animent tout entier. Un seul de ces morceaux, Amitié pour les arbres, me rend un peu rêveur. Je comprends encore l'attendrissement sur les animaux, bien qu'il soit ridicule quand il est excessif . et accapare toute la pitié j mais, entre notre sensibilité et celle des arbres, les ponts me paraissent
MAUBICE BAHREfi: SANU, VOLUl-TÉ tT MOHT
rompus depuis très longlemps. Leur feuillage plaît, leur ombre est quelquefois charmante, certains portent des fleurs admirables; ils prêtent au mysticisme, à la botanique et au repos; pourtant je craindrais, eu les aimant trop, de n'élre pas compris par eux, et rien n'est ennuyeux commo de voir ses témoignages afTeclifs pris pour une exaUatioD déplacée.
MARGSL SGIIWjB: LE ROI AU M\SQUE D'OR
La mode littéraire est en ce moment aux distinctiODSj délÎQitioQs, classiUcatioDs. Daas son dernier article de la Revue des Deux Mondes, M- F. Brunetière sépare le roman d'aventures du romande mœurs, du roman à ttièse et du romaa psychologique. Comment un esprit sagace peut-il croire à ces poteaux-frontière? Prenons le iîoupe e( le Noir de Stendhal. C'est certes un roman d'aventures, et la vie de Julien Sorel est aussi mouvementée que celle d'un mousquetaire à la Dumas, N'est-ce pas UD roman de mœurs à la fois italiennes et françaises, mœurs galantes et dures où se plaisait l'ipre esprit d'Henry Beyle? Et quelle plus belle psychologie que celle qui dessine eo traits inoubliables les profils passionnés de M""" de Reyaal et de Ha- Ihilde de la Môle, le trois-quarts ambigu du séminaristeJulien? on pourrait multiplier les exemples. Vraiment ces divisions sont bien artificielles, et chaque grand romancier doit être un narrateur actif, un observateur de son époque, un subtil sondeur des imes. Tous les genres se confondent dans les tournures d'esprit.
Le terrible de ces découpures factices, c'est que,
MABCEL SCHWOB ." LK ROI AU MASQUE d'oB 171
l'armée littéraire à peine divisée en bataillons, aussitôt, dans chaque groupe, des voix s'élèvent pour réclamer le cooimaudement et le drapeau. On fonde des écoles pour le plaisir d'être le chef. Alors, ou distribue des éloges k ceux qui tombattenl sous vos ordres; on dénombre ses troupes et l'on s'élance à l'attaque... De qui? Des confrères qui ont le malheur de ne pas rentrer dans les cadres, d'avoir une façon de seutir et de s'exprimer personnelle. Le procédé réussit souvent, quelquefois aussi il échoue, aujourd'hui surtout qu'il s'évente un peu. Ce qui est vrai, c'est qu'à l'époque actuelle, comme à toutes les époques d'ailleurs, certains s'appliquent h rendre la réalité dans tout son inappréciable relief, tandis que d'autres déforment celte réalité suivant deâ tendances particulières qu'ils appellent leur idéal. Ils ont raison, chacun dans leur genre, pourvu que ce genre soit loyal.
Parmi ceux qui modifient la réalité, les plus hardis sont peut-être les amis du fantastique, lis prennent dans les tableaux du vaste univers des éléments variés qu'ils juxtaposent de façon à produiie l'étonnement, la gaité ou la terreur. Ils veulent forcer l'attention et l'imagination du lecteur par das assemblages de caractères, de sentiments, de paysages un peu disparates, beaucoup imprévus, autant que possible nouveaux et saisissants.
Le nouveau livre de Marcel Schwob, le Roi au masque d'or, est comme sou aine, CŒur double, un recueil de contes fantastiques. 11 est précédé d'une préface très belle, vraiment neuve et qui impressionnera, où l'auteur étudie, avec une largeur de vues et une originalité incontestables, la ques-
lion complexe des ressemb/ances et des différences. Celle préface a le rare méi'ile, outre sa valeur intrinsèque, de nous avertir dès l'abord quo nous sommes en présence d'u» espril philosophique. L'ambition de nous mener à des idées générales par une série de récils particuliers fera donc un lien, el solide, aux fantasmagories où nous sommes coaviés. Mais, tandis que dans certaines nourellea d'Edgard Puë, Dialogue entre Monos et Vna, et l'extraordinaire Eurêka, par exemple, la philosophie est apparente el frappe d'abord nos regards, dans le Roi ait mdsgue d'or, elle est plus dissimulée, en quelque sorte virtuelle, et no s'épanouira que par la réJlexiou. 11 faut lire avec soin tel récit bref et ingénieux comme la Machine à parler, dont le titre indique le sujet, et laisser le travail d'abstraction se faire de lui-même dans l'esprit.
Deuxième pivot de l'imagination de Marcel Scbwob : le cfassicisme. La culture grecque et latine apporte son ample contingent à ces petites trouvailles ciselées qui s'appellent les MUésiennes, les Embaumeuses et les Eunuques, glles sont toutes parfumées d'antiquité, sortes de palimpsestes oii la langue française, dans sa souplesse et sa précision, recouvre l'adorable musique de Théocrite, la vireuse saveur de Pétrone. Sommes-nous assez, nous tous, petits-fils de Rome et d'Athènes, et quelle folie de vouloir exclure de nos études nos livres déraison, nos répondanfs et nos garantsi Mais il est rare qu'un écrivain puisse ainsi, par un heureux assemblage de mots, ranimer les cendres classiques qui se refroidissent lentement dans le vocabulaire, faire reluire & la surface polie 'd'uD
UARCEI. SCIIWOB : LE ItOl ALI MASQUE D'uII 173
adverbs, d'un adjectif OU d'un subatanlif un petit rayon des soleils passés.
Marcel Sctiwob est aussi curieux du moyen âge. (De qnoi donc n'ost-îl pas curieux? Il a écrit jadis sur Villon des pages inoubliées.) Il a pris & ces époques troubles l'amour des routiers et des malandrins. Lisez les Fauîx Visaiges, le Sabbat de Mofflaines. Les personnages sont, présentés de biais, un peu à la dérobée, dans des paysages extrêmes et maladirs, où une lumière trop crue, une lune magique, les déforment et déforment leurs ombres. Ils restent peu en scëne, le temps d'un acte décisif et souvent brutal, et tout ce qui les environne participe à leur exaltation. Dans le Roi au masque d'or, la Lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres... Une traînée de brum.e flottait au fil du fleuve... Des oiseaux à tête écarlate froissaient le courant par des cercles qui se dissipaient lentement. Quand un crime doit se commettre, et il se commet pas mal de crimes dans cet ouvrage, l'atmosphère semble empestée, lourde. L'alentour devient scélérat. Au début de la Charrette, deux bandits causent à voix basse, près du limon de leur carriole : Le marchepied luisait comme un couteau carré. Les buissons noirs semblaient étendre des centaines de bras. Les dialogues courts at fulgurants n'ont juste que le nécessaire, et quit^nque sauterait deux lignes serait désemparé, ne comprendrait plus la suite. Cela, c'est la marque d'unu oeuvré d'art.
Par ces procédés habiles, l'écrivain nous amèno à la terreur. Ceux qui liront ces nouvelles ne me
i7i LES IDÉES EN MARCilE
démentiront pas. Il y en a quelques-unes d'une îrrési^itibl'^ iiiigoisse. D'autres, il est vrai, manquent le but par une excessive eilipse ou pur une surcharge de détails. Une épithète trop riche peut arrêter l'émolion, et le cœur se desserre si l'on sent l'arlilîce. Le reproche que je fais à quelques-uns des récits du Roi au masque d'or, c'est d'être trop travaillés. Maupassant qui, lui aussi, a écrit des contes fanlasliques, savait, tout admirable écrivain qu'il fût, sacrifier le slyle et frapper droit au bon moment, sans biais ni orfèvrerie. Tout le monde connaît la peur. Son mystère attire. Elle se nourrit de vide et d'ombre, son vertige est dans l'inconnu, l'erreur, l'interprétation fausse. Mais si un rien la suscite et l'exalte, un rien aussi l'anéantit. Un détail soudain précisé, tout s'évanouit sur des éclats de rire, comme Puck dans la Forêt merveilleuse. L'apparition du portier de Macbeth, plein d'injures et de grossièretés, nous rassure malgré tout, après l'horreur inexprimable qu'amènent aux nerfs excités ces heurts violents à la porte dure du ch&teau brumeux, nocturne et froid.
Enfin un de ces contes, Vlncendie teri-estre, a une véritable grandeur, grandeur de cauchemar et de visions. Il nous fait assister k un embrasement de l'univers que traverse, éperdu et fugitif, un couple frôle d'amoureux, (/ne extraordinaire chufe ■d'&éroliLhes devint visible et la nuit fut rayée par des traits fulgurants. Les étoiles flamboyaient comme des torches, et les nuages furent des messagers de feu et la lune un basier rouge vomissant des projectiles multicolores. Toutes choses furent pénétrées par une lumière bla-
HAncËL schwob: le roi au masqce d'ob 175
fardp qui éclaira les derniers réduits et dont l'éblouissement, bien que tamisé, donna une prodigieuse douleur. Elles Fuient, les deux pelîles silhouettes humaines, avec l'agile élasticité des rêves. Elles s'embarquent dans une pabare de pécheurs sur UQ océan désolé, mort et sans vagues, et, seules snrviv.triles, rajeunissent au milieu dn chaos le mythe primordial d'AJam et Eve ; Elle se dressa et se dévêtit. Nus, leurs membres polis et grêles étaient écluirés par la lueur uniuerselte. Ils se prirent les mains et s'embrassèrent. — Aimons-nous, dit-elle.
Nous avons suivi l'imagination de notre auteur à travers ses tentatives historiques, modernes, antiques, philosophiques. Nous l'avons trouvée toujours impressionnable à l'excès, tournée vers le pittoresque, mêlée de nature et d'idées, et nourrie des meilleurs aliments. Mais ce qu'on ne peut . rendre, c'est le branle, dirait Monlaigne, communiqué au cerveau par la lecture attentive de la vingtaine de récits qui constituent le Roi au masque d'or. Promenade exquise au pays du terrible, du .mystérieux et parfois du lendre, toujours variée, néanmoins une, ainsi que le voulait la prÉface.
Et maintenant, sont-ce là des aventures, des mœurs, ou des caractères, ou de la psychologie? Cet ouvrage appartient-il au genre naturaliste, idéaliste ou analyste? Je laisbe à plus habile que moi le soin et le souci de le déterminer. L'important est d'intéresser, de passionner même son lecteur, et quant à cela, le Roi au masque d'or est une œuvre captivante au plus haut point.
MARCEL SCaWOD : MIMES FERNAND VANDÉREU: LA CENDRE
Par deux volumes, Cœur double et le Roi au masque d'or, Marcel Schwob a pria d'emblée la BÎtiiation de premier conteur de ce temps. Nul ne peut comme lui enfermer tant de pensée en si peu de lignes, grouper les mots de façon telle qu'ils exercent tout leur pouvoir, amasser des sentiments divers, la peur, l'angoisse et la pitié, au détour d'une phrase harmonieuse comme des voleurs derrière un trésor. Il a le secret merveilleux d'associer V&me au paysage par des fils plus ténus et flottants que ceux de la Vierge; la nature intérieure, la nature extérieure sont pour lui deux miroirs entre lesquels il déplace la flamme de sa sensibilité et nous avons une multitude d'images, une avenue indéfinie de belles et troublantes images de lueur mêlée, où participent l'être et le monde. Mais la qualité souveraine de Marcel Schwob, qui fait de lui l'émule des plus grands, c'est son adaptation au milieu de son rêve, le mimétisme singulier qui lui permet de revêtir les sentiments, les mœurs et les costumes de l'époque par lui réviviscente. Chacun de ses contes devient ainsi un petit système complet, un drame historique Apre
MARCEL SCÎIWOJ 177
et concis; quelques échanges de dialogue suf/iseiil à localiser dans le temps les perâonnages, el ce qu'ils ont d'universel acquiert tout son relief dans un décor spécial, riche et précis, où nulle erreur n'est admise. Ainsi se trouve réalisée la nécessité mère, selon moi, de toule œuvre d'art : une vue d'ensemble fomiéode pièces méticuleuses. Rien de plus parfait qu'une suite de miniatures qui deviennent une fresque pour lo souvenir.
Ces dons multiples et précieux se retrouvent au plus haut degré dans lo nouveau rei;ueil do Marcel Schwob : Mimifs. On sait que les mimes étaient de brèves saynètes, des embryons de comédie où les Grecs joignaient, sur un étroit espace, quelques aspects de la vie réelle. Théoci'ite, avec les Syracusaines, Hérondas surtout, récemment exhumé, sont les maîtres du genre. On devine l'intérêt qui s'attache â ces témoignages de jadis, frêles épaves pariumées que la vague du temps dépose à notre rive, la joie de retrouver à l'horiion du passé nos vertus el nos vices, nos attitudes, nos manies. Sauf un, les Mimes de Marcel Schwob échappent à la définition, car ils ne sont point dialogues, mais plutôt monologues ou peints. Toutefois, ils ont le caraetèreclassiqued'élre essentiels, rapides, comme des concentralioiis de vie et, en outre, ils possèdent le caractère moderne de signifier plus qu'ils n'expriment. Semblables â ces hiéroglyphes égyptiens qui représentent des animaux ou des objels usuels, mais ont pour l'esprit une valeur alphabétique, symbolique ou déviée, ils sont, ces mimés à double goût, une greffe de l'àme actuelle, consciente et pleine de tourments, sur l'âme antique
primesautiére et eDSoieillée. Ainsi se constitue un paysage douteux et charmaiit, analogue & ces crépuscalefl d'été oi'i la lune d'argent mince, le soleil immense et pourpré se font vis-à-ris sur le trône chaud iUi ciel, comme une reine en visite chez un roi.
Le prologue débute fùnsi : < Le poète Hérodas, qui vivait daas l'Ile de Cos sous le bon roi Ptolé- ' mée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qni avait aimé ici-baâ. Et ma chambre fut pleine de myrrhe, et un souffle léger refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts, car j'oubliais ma vie présente... L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une frêle corbeille de flgues, nue petite amphore de vin noir et une cigale d'or. AussitAt j'eus le désir d'écrire des mimes... t Les mimes étant des mirages de jadis, le fromage de Sicile et la corbeille de figues évoqueront des tableau:! animés et grouillants de l'existence familière, extérieure ou intime, le marché aux poissons plein de congres et de limandes luisantes, le port ouvert sur l'horizon bleu lamé d'or et où fédent les marchands d'esclaves, les belles et les beaux, les paresseux et les philosophes, l'hôtellerie garnie de puces, mais égayée par un leste souvenir. Ayant bu à l'amphore de vin noir, Marcel Schwob verra trembler l'immense rideau sur lequel sont peintes les apparences de l'universj un nuage passe sur le soleil ; voici l'amoureux en proie & sa folie ; voici la pure fiancée qui marche au lit nuptial : < lo ! Plongez dans l'huile odorante la mèche delà lampe, elle crépite et meurt. Eloignez les
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torches ! ma Qaocée, je te sonlëve contre ma poi* trine, que les pieds ne frôleat pas les roses du seuil 1 t Voici le marin aux paumes calleuses, au cœur jusqu'alors intrépide : t Mais un soir j'ai vu. Skylla... Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au milieu de l'eau une tète de femme qui avait les yeux fermés ; ses cheveux étaient couleur d'or; ellesemblait dormir. Et aussitôt je tremlilai; car je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir contemplées je dirigerais le gouvernail de notre bateau vers le gouffre de la mer. » Je noie au passage un complet chef-d'œuvre en quatre, pages: l'Ombrelle de Tranagra. Enfin la cignle d'or, pieuxemblème, exerce son action magique. Par elle, le poète rêve qu'il rêve. Le réseau du monde réel se distend et s'écarte ; k travers les débris du premier songe circulent des ombres pâles el fumeuses, reliées à la vie par des souvenirs, des regrets, des similitudes lointaines. L'encens amer et doux de la mort monte en irrésistibles spirales, emplit tout d'une vapeur grisante. Et peu à peu se précise un sublime épisode, esquisse tracée au sang humain, image qui se reformera toujours, tel un givre sur les vitres du temps, la divine aventure de Daphnis et Cbloé. Le dieu des amants les fait mourir après la première nuit d'amour. Arrivés aux enfers, ils s'ennuient, regrettent, l'existence, n'ayant point bu l'eau du Lélhé. Perséphone a pitié d'eux et permet au conducteur d'âmes de les ramener sur terre : « Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les songes; et, parmi les êtres multicolores chevauchant et volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos paupières
(fiiand ils se sont échappés de la porlc pâle de l'Érèbe, Oaplinis et Chloé, i'uiicorUie l'aulre clroitemeut serrés, rc^inreut voir l'île de Lesbos. » Mais, hélas! tout a changé. Les fleurs ont perdu leurs parfums, les cigales leurs chants, les corps leur douceur et les baisers leur goût, et quand retentit le long de la grève le vaste cri qui déchire encore nos oreilles : « Le grand Pan est mort ! n le monde aimé s'écroule, tombe dans le noir cl le silence. Alors la bonne déesse, pour sauver los amants, féconde Lesbos de son haleine et confie leurs âmes aux lauriers... Ainsi se pose en bourdonnant, au cœur de noire imagination, ce petit poème de Marcel Schwob, abeille sans âge et sans climat, lourde d'un miel mêlé d'opium, dont la piqûre fait rêver d'amour et de mort, par cycles cadencés et rythmiques.
La Cendre, de Fernand Vandérem, est un roman de grand intérêt et dont le principal mérite est de secouer un curieux problème sentimental, sans appareil psychologique ni pédant. Les personnages vivent, s'agitent, causent et souffrent de telle façon qu'au bout du volume ils sont devenus des caractères et ils ne s'arrêlent pas perpétuellement devant leur miroir pour se livrer à des considérations profondes sur leur perversité et celle de leurs voisins. Le héros dû livre, passioimé qui n'ad'atUeurs ri sn d'héroïque, Gilbert Mareuil, aime à la folîesa maîtresse, M"" Jack Ilardouin, laquelle le torture en conséquence et renouvelle incessamment le plus (in des bandeaux sur ses yeux. Son ami Brévannes, un viveur et un sage, l'opère un peu vivement de sa cataracte amoureuse. D'où rupture et
MARCEL SCBWOB ISl
désordre, puis quelques ondes et \ibralions amènes, puisrapaiseuieul, puis rien , beulement celle (lanime éteinte a laissé sa cendre dans le cœur de Mareuil. La vie senlinlenlale est désormais pour lui impossible, eiicore que son désir d'aimer soit demeuré immense et béant. Il essaye d'une analogie, M""^ I^ziÈres, d'une différence, Nini Kabastens, d'un fiasco moral, M""' Béatry. Peine et surtout joie perdue. A chaque lentalive, à chaque baiser s'ajoute une piucëe de la cendre-poison, souvenir de regard, d'ornement, de partie fine, de parole brève, et la nausée survient immédiate, irrésistible. Il bâille sa vie, suivant le mot admirable de Chateaubriand. Qu'elle est belle et vraie, cette emblématique aventure ! Fiévreux d'amour ou de gloire, tombés de leur rêve au bon moment, rampent surje sol, les ailes brisées, dans la poussière et dans la cendre. Une décisive désillusion gâche tout l'avenir avec une seule minute du passé. Ce que l'on boit aux tournants similaires de la vie, ce n'est jamais l'eau du Létbé, mais toujours l'eau de mémoire. Apre et grumeleuse et qui laisse la bouche brûlante.
La Cciidra est donc d'un réaliste, mais d'un réaliste à longue portée. On y remarque un style alerte et souple, un dialogue vif et slgolftcalifet une tension perpétuelle vers le problème central qui donne beaucoup de force àl'ensembie. Cela se passe dans un monde spécial, ultra parisien, et, ce dont on sait gré à l'auteur, le ton reste sobre et pénétrant. Les personnages sont pleins de relief et de vie. Ceux de premier plan et les secondaires s'accrochent au souvenir par des attitudes, des paroles, des regards et des faits dout l'euchevètrement n'est point confus.
Qualité grande à une époque où U plupart (les livres semblent habités par des fantômes, des larves indiatiautes. Les silhouettes defemmes, Mme Uardouin, Mme Lozières, Mme Béatry, ISini Raba^teas sont ironiques et gracieuses. Inconscientes ou perfides, elles font sourire par la disproportion enire leurs petites personnes parées et la crise redoutable qu'elles ont déterminée ou renouvelée chez le pauvre Mareuil. Celui-ci est, certes, un homme comme tous les hommes. Il a grandi démeâurément sa chimère. Il se fait une idole d'une boulette de mie de pain, un auge, puis un monstre de la première qui se suspend à sou bras et, quand elle se détache, quand la boulette noircit, le voilft tout en pleurs, consultant ses amis, se faisant consoler. Ceux-ci le comprennent peu parce qu'ils ont la patine de la vie et qu'ils ne demandent plus rétcrnilé h l'éphémère. L'antithèse de Brévaunes est charmante. Lui ne connaît point la cendre, car il a pej connu la flamme. Mais ses propos sont sages, fondés sur l'expérience et vraiment philosophiques. Hélas ! qui sut jamais panser les plaies de l'àme ! Ne pas les irriter est déjà si dimcile.
Ce livre fourmille de jolis épisodes, de remarques aiguës, de trouvailles. Il est sincère et de saveur curieuse- II est de ceux qui classent leur auteur. A ce subtil travail d'orfèvrerie morale, Feruand Vandércm apporte son outil bien personnel, une rare sagacité et sa conscience d'artiste.
MARCEL SCilWOB ; LE LIVRE DE MONELLE
MAURICE MCKTERLINCK : TROIS PETTITS DRAMES