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POUR MARIONNETTES

Le nouveau livre de M. Marcel Schwob est d'une exiraordiiiaire nouveauté, aussi bien par sa forme et sa texture que par le sujet qu'il traite et les .personnages qu'il met en scène. Il est le livre de Monelle, c'est-à-dire qu'il est voué à une petite figure au triste sourire, à une pauvre petite prêteuse de son corps errante à travers les duretés des villes et des hommes, les brouillards humides et sa propre ignorance. Ainsi que, dans ces anciens et merveilleux poèmes, dont la Vie nouvelle et le canzoniere sont les cimes fleuries, une clame était parlout citée, partout présente, puis, à mesure que la passion s'épurait, perdait sa forme réelle et joignait son essence à l'ardeur mystique, ainsi, da:is le rare poème en prose que nous offre aujourd'hui l'auteur du Roi auviiisfjuo d'or et de Mimes, la douce et désolée Monelle, dont le nom signifie solitude, dépouille sa chair misérable et sert de tçuide vers les pensées les plus hardies, les plus troublantes. .

L'ouvrage se divise en trois parlies.ll affecte l'apparence de contes très simples qui s'avancent vers

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le lecteur, les mains chargées de vérités voilôes, tous de visage analogue, bien que conlracléi par one expression différente. Voici d'abord les paroles de Monelle.Ce sont de singuliers et de touchants discours que prononce la douloureuse héroïne, & I& lombée du soir, dans la plaine de notre vie. Comme elle est une créature de hasard, sortie de la nuit pour y rentrer bientôt, elle a hâte de transmetlre à son aimé sa sagesse friMe el transitoire : — Regarde toutes choses sous l'aspect du moment. — Laisse aller ton moi au gré du moment. — Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. Aime le moment.

Tout amour qui dure est haine. — Sois sincère arec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge. So's juste envers te moment. Toute justice qui dure est injustice. — Sois heureux Mvec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur. — Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la réalité entre la vieet lamort. Dis: maintenant je vis et je meurs. Cette courte série de préceptes enferme réellement toute une phisolophie. Placés dans la bouche de Monelle, ils signifient que le malheur de l'homme lient à ceci qu'élant éphémère il recherche avidemment la durée pour ses actes. Cette contradiction implique et nécessite la souffrance, car «insî les générations empiètent les unes sur les aotres, le mort saisit le vif, le vif se débat et regimbe. Telle est la cause de l'état de lulte. Au lieu que €*lni qui vit dans et pour le moment, que ne troublent ni le souvenir ni l'avenir, a son univers de- Tant lui et n'est plus commandé que par lui-même.

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Le philosophe chinois Lao-Tzeu a, dans son 7'ao, prèclié une doctrine analogue. Le comle Tolstoï s'est rapproché de ces tlidories dans ses derniers ouvrages, mais il les a jointes & des idées chrétiennes de renoncement et de saoriflce fort ditlérenles. Dans i'hisLoire de la métaphysique, ces paroles de Monelfe auront leur place à part, demenreront comme un des témoignages les plus, savonreux d'une pensée originale et primesautière. Je prends date dès aujourd'hui pour signaler à ceux que ces problèmes passionne[it l'angle sous lequel Marcel Schwob les envisage. [1 pari d'une donnée concrète, d'un caractère de femme, d'une émotion, d'un éclair de pilié pours'ôl«verde zone en zone jusqu'aux sommets de l'abstraction et je ne connais guère de procédé plus ingénieux que cette méthode ascensionnelle.

Que celui que la philosophie rebute se rassure. La seconde partie de cet admirable petit recueil nous ramène aux histoires bien contées, capables de faire peur, joie ou tristesse. Le cortège des sœurs de Mortelle est un groupement, babillard et frivole, de tous les caractères féminins en raccourci. C'est, si vous préférez, une ronde d'enfants qui chantent un très vieil air sur la disproportion entre le rêve et le réel, l'image et l'objet, l'ambition et ta destinée. Chacun de ces profils de petite fille, aux yeux profonds, au nez mince, aux lèvres pâles, a sa ligne et sa décision. Marcel Schwob, le philosophe du moment, a profondément pénétré les Ames enfantines. Ici, en effet, tout se développe, tout est en puissance. Les sensations commencent à peine à, se réunir en

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seatiments et ceux-ci sont des bouquets Aax parfums violenta et immédiats comme les fleurs qui les composent, mais aussi hàtiTs et précaires. Les mois s'associent en asseiiibhiges neufs et pénétrants. Que cos gamines apaisent leuis instincts pervers à la campague, comme la Fille du moulin, qu'elles voient le brusque reirait du mensonge décolorer la vie comme Bargette, qu'elles attendent le carrosse de Oaudiillon comme JVÎce, qu'elles se préparent àdevt;;iir bonaes fées comme Marjolaine, ou fées méchantes comme Morgane, elles indiijueront par un geste décisif, ou pur une phrase déterminée, tout l'essentiel de leur instinct, elles traceront une signature sur laquelle le graphologue lira leur caractère dans ce quîl a de primordial et de spontané. Ce charmant troupeau de sœurs de Monelle enferme la féminité tout entière et, par sa variété même, il nous dévoile ce qu'aurait pu être Monelle suivant la roule qu'elle aurait choisie. C'est bien ce sourd travail de la personnalité qui fait tout le mystère du jeune âge, c'est cette force lalente qui donne à l'enfant la royauté, dans quelque assemblée qu'il se trouve, suivant la remarque si vraie d'Einersou. Quand l'être s'est complètement objectivé, quaud il a agi ses actes et parlé ses paroles, il est une écorce desséchée. Il a ren^u au monde ce que le monde avait accumulé en lui. Mais \eé regards des petites niles absorbent tout et n'émettent point encore. Ils sont des miroirs où les images frémissent, comme le miroir A'ilsée dont Schwob nous raconte le prodige.

Connaissant les sœurs de Monelle et le son de sa

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voix, nous découvrirons Monelle elle-Lueine. Elle vend di-s petites lampes dans une vIIIb ptuvieiiae et cliacune do ces lumpes est comme une âme qui vacille et la sieiuie est la fdus vacillanlt! de loutes. A peine la tenions-nous qu'elle s'éteint, et il nous faut lire dans sa fumée l'histoire de celte fugitive enfant qui est venue nous charmer par des contes très doux et des préceptes terribles, mais dont le souvenir nous instruira dans la pitié et lu paiit^nce, nous donnera celle compréhension sensible qui est son blanc royaume, hors de laquelle tout n'est que gâchis sanglant et mêlée implacable, lit [«aiv ceux à qui ces métaphores paroiti aient obscures, je dirai que ce beau livre de Marcel Schwobe-l un apologue où chacun trouvera l'image de son propre individu, alors que cet individu se formai! pièce à pièce, par impressions successives qui s'eff.icèrent rie laissant plusque leur regret. Il Tau t lue le Livre de Monolle sans se préoccuper d'y chcnrher des . interprétai ions confuses. Ensuite, à la mémoire, la patine de la réfi 'xion fera reluire les angles et sortir les reliefs et l'on comprendra l:i magie de l'écrivain qui nous élève, par une suite do contes merveilleux, jusqu'à la compréhensiu i la plus haute de ce qu'il peut y avoir eu nous de bon, d'heureux et de libre. Certes, Marcel Scliwub a pris dans la jeune littérature une place grande et méritée. Mais jamais il n'avait acconjpli plus sûrement un de ces cycles de pensée, demi-familiers, demi-légendaires, où il excelle; jamais il n'avait drapé d'aussi belles, d'aussi signiflcalives histoires avec ce style souple, strict, soyeux et changeant dont il a le hunineiix secret. S'il y avait encore en

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France une société polie ou passionnée pour les choses de l'eâprit, ce petit livre, si lourd d'idées et dfl symboles, serait un thème indéfini de conver- Balions et de discussions. J'en ferai, quant à moi, on de ces précieux camarades auxquels on demande l'énei-i^iQ aux heures douteuses et le sûr conseil quand les phrases demeurent maussades au loiid de l'encrier.

M. Maurice Mœteriinck a le don de simplifier an même point que les vrais mystiques. Il a, de plus, unevisioii unique surla vie, qni nous dea-ine des êtres et des choses l'ombre et le reflet, de sorte qu'avec des ^contours nets il laisse comme un halo autour des personnages de ses petits Drames pour marionnettes, ainsi qu'il les appelle modestement. 11 aime les paysa^'es énigmatiques, les étangs dont, l'eau est malade, les châteaux sombres aux froids corridors et les lourdes portes barrées de fer. Il aime les miroirs, les échos, les surfaces liquides et silencieuses, les voix chucholécs, le murmure du jet d'eau, la silhouette des grands paons luxueux ou l'obscure toison des sceaux. Philosophe amer et noir inlerprète de lamorl, il anime ses théories par des princesses p&les et marlyrisôes, dont l'amour se formule à peine, puis expira dans des chambres glacées, par des enfants iJiquiets et tremblants d'angoisse, par de frissonnants vieillards qui respirent une odeur de tombe. Tout ce monde de rêve a des gestes rares, mais singuliers, des propos amortis, des pensées qui dépassent l'homme et traduisentpourlant toutes les nuances senlimeutales dans un langage à plusieurs sens, environné d'inconnu. Nul,

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comme M. Mœterlinck, n'a exprimé le myslère incessant de la vie, a'& rendu manifeste ce tremblotement de l'almosphôpe quand le surnaturel fait tressaillir les rideaux de t'espace, n'a mené des rondes muettes autour des sépulcies entrouverts. Chaque tournant de dialoj^ue découvre un abtme. Ces récits tragiques étreîgnent l'àme. Penseur profond, artiste raffiné jusqu'à être simple, délicieux trouveur d'images, Maurice Mœterlinck a tout ce qu'il faut pour emprisonner son lecteur dans un univers qui lui appartient en propre et o(i il gouverne les émotions.

J'aimemoins le premierdes drames qu'il nousprésenteaujourd'huie t qui rappelle tropPelIœasefM^fi' sande. Mais le second, Intérieur, est d'une puissance extrême, Un vieillard et un étranger regardent d'un jardin, par une baie é'ilairée, une famille qui, dans la maison, fait la veillée sous la lampe. Le pure, la mère, deux jeunes Tilles et un enfant semblent heureux et tranquilles. Le malheur cependant est en marche vers eux. L'absente, une troisième fllle s'est noyée. Le vieillard et l'étranger le savent et n'osent point troubler cette quiétude lumineuse, et échangent leurs hésitations el leur douleur dans l'ombre. C'est là comme une image de l'Etre qui est au-dessus de nous et voit à l'avance notre destin que nous ne voyons pas, et redoute de nous avertir. Bientôt des voix murmurent, un cortège s'approche sous les feuilles et des lueurs courent. C'est la mort qui enserre la ptùsible maison, Le vieillard se décide, entre, et nous assistons à la muette tragédie de l'affreuse nouvelle qui dissout le bonheur et nécessite quelques

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mouvemeDts de désespoir, si courts et si guindés par rapport à ia secDUBse des âmes! Oh ! les paroles du vieillard, tandis qu'il observe Instement ce frèlc équilibre de sécurité ! Je ne suis pas pourquoi tout ce qu'ils font m'apparaît si étrange et si graoe... Ils attendent la. nuit, simplement, sous leur (ampe^ comme nous V aurions attendue sous la. notice ; et cependant je crois les voir du haut d'un autre monde, parce que je sais une petite vérité qu'ils ne savent pas encore... Ce drame caractérise iamaDÎère de M. Mœterlinck et toutes ses qualités s'y trouvent au plus haut point. Le troisièineépisodeest noble et touchant. Il exprime aussi l'immioence de la fatalité, car l'auteur de la Princesse Maleine, qu'où aflubte d'étiquettes baroques, est un classique d'un genre spécial, et descend encore plus des Grecs que de Shakespeare, avec l'appoint de la métaphysique allemande.

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