‹ Les idées en marcheChapitre 24 sur 57 · UN EXILE — LA LEGENDE DE L'AIGLE · texte numérisé non relu

UN EXILE — LA LEGENDE DE L'AIGLE

Le livre de Georges Renard, Un extlé, n'est presque pas un roman ; j'entends pur laque toute fiction semble s'y taire pour laisser parler la réalité et que le principal attrait de rou\rage, d'ailleurs écrit dans un style un peu gris, est un ton sincère et pi^nêlrant. Il s'agit d'un jeune homme, René Messant, passionné pour les idées de révolution et de justice, qui s'est trouvé mêlé aux choses de la Commune avec trois cent mille Paiisiens, et que la terreur blanche qui suivit contraint de s'exiler en Suisse. Il rencontre à Vevey une petite place d'instituteur et une jeune fille charmante, Annette Roveray, au fin profll, au cœur d'enfant, dont l'amour indécis, que chaque heure précise, parfume les heures longues et nostalgiques. 11 rencontre aussi quelques bannis politiques comme lui, Elisée Reclus et Courbet qui,

... suivant son habitude journalière, descendait sur la grève pour surprendre et noter les Fugitives colora^ lions du cil et du lac luttant ensemble de magnificeuce. — En quelques minutes, du bout de son couteau flexit>le, il fixait sur la toile l'air et l'eau confondus à l'horizon, dans un océan de lumière dorée qui en haut

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se perdait par des dégradations iusensiblea dans un azur ïiolac*?, qui en bos ondulait sous un Boufll»' léger, se lirisait en paillelles irrisées... pendaut que sur la gauche la cftte ressortait en masses noires el qu'un nuags de poiissiftre r'i'ie llottait, acrrothé à une cime, comme l'étendard du jour à demi vaincu sur uae dernière for^ teresse disputée vaillamment k la nuit.

J'ai cité le morceau parce qu'il est joli el décèle l'écrivain, mais j'avoue que, pour mapart, les lacs de Suisse m'ont toujours laissé l'àme Tmlde el les yeux ternes. Tout y semble convenu, préparé, monotone; le soleil lui-même prend des airs dogmatiques et les petits nuages de couleur banale se rangent autour de lui, quand il se couche, comme des écoliers au sermon. Genève, Lucernf, cités pluvieuses et protestantes, quel morue ennui pèse sur vos monuments, pénètre l'âme de ceux qui vous habitent, encrasse leurs travaux et leurs arts. Le bois dur et privé d'ornements des églises réformées, partout on le devine. Je hais ces prêches rugueux, celte hypocrisie glacée, ce fanatisme étroit, sanij volupté, ni violences. L'exilé de Georges Renard souffre lui aussi vivement de cette atmosphère rigoriste, A la suite d'une scène cruelle avec un vieux doctrinaire, il s'avoue socialiste, communard, et ces mots font le vide autour de lui, car on ignorait son histoire. Des relations, un prix à l'Académie lui font obtenir l'amnislio et il revient en France. Sombre, désolé retour aussi triste que l'exil même. Devant le révolutionnaire toutes les portes se ferment. A part un ou deux braves cœurs, ses anciens camarades lui tournent le dos. Alors commence le récit sobre et poignant d'une lutte

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pour le paio quoUdieQ. René Messant est une Atne flore que le mensoDge et la bassesse révoltent. Il les rencoDlre à chaque pas, dans tous les clans, tous les groupes, tous les cêEiacles, tous les bureaux (le rédaction. 11 finit par se battre en duel et meurt des suites de sa blessure. L'ouvrage est intéressant, soigné de détails, de sentiments, de caractères. Je regrette seulement que l'exilé ne nous expose point davantage ses lliéories sociales, et que f ardeur qu'on sent gronder en lui soit ren-

La Légende de l'Aigle, de Georges d'Esparbès, est une suite de récits épiques sur les guerres de Bonaparte, d'une fougue et d'une envolée admirables. Du premier conte au dernier, cela craque, cela flamboie comme un incendie grandiose. C'était une entreprise hardie que de soutenir ce ton héroïque, que de garder le drapeau h la même hauteur d'une main solide et nerveuse à travers vingt et un morceaux de bravoure dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre, L'ouvrage arrive à son heure. Notre époque plate et mesquine se retourne avec orgueil vers ce début du siècle, si splendide en panaches, fanfares, coups de vent et roulements de tambours, où dénièrent au pas de charge tant de merveilleux guerriers vers la victoire et vers la mort. D'Esparbès voit, comme dans une hallucinatioD, dans un vertige, les charges de cavaliers, cuirasses étincelantes au soleil d'Austerlitz, les étendards troués de balles et de boulets, les villes emportées d'assaut dans une clameur sans nom. Ces fiers géants lui apparaissent, avec leur stature, leur impétuosité légendaires, qui mettaient tant de

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temps k périr, et, déchiquetés à coups de sabre, fierraieut encore les hampes ou les crosses d'une main éternelle et iiévreuse. Les désastres mêmes, tes retraites sous la pluie et la neige, les tmea brisées, non défuîllantes, gardeat une allure transportée. Ce qu'il nous raconte c'est moins les grandeurs militaires que l'élan sublime qu'elles prenaient à l'idéal et ce fleilve de lyrisme dépasse sa rive, inonde le réel, devient un tumultueux océan, dont chaque vague est un cliquetis, nous roule, nous entraîne, nous submerge. Quel poète, ce d'Esparbès ! Il trouve sans cesse des mots effrayants, des mots-gestes, des verbes brisants, des épilhëtes qui écrasent, des comparaisons ultraguerrières. Par lui le grenadier devient un demidieu, la brute un ouragan d'instincts aussi beaux que des sentiments, elk travers cette Toule éperdue, libre malgré la hiérarchie, emportée d'une course irrésistible du nord au sud, de l'est à l'ouest, circule, mince et tenace, la pâle silhouette de l'empereur, de celui que les soldats appelaient familièrement le Tondu. Pour son armée ce conquérant est une atmosphère, une force de synthèse lointaine et proche, un rêve formidable que Ions ont à la fois et qui domine leurs yeux ouverts. Lisez: Trois solda.ts,U'iet indivisible,les Croix, l'Aigle. Lisez surtout les Cloches de l'Empire. Vous sentirez passer en vous un frisson de cette frénésie guerrière. Le conteur a vu ces innombrables batailles comme l'on voit à la lueur du danger, de la catastrophe, quand le paysage se mêle au moral, que l'être s'éparpille en sensations, en souvenirs, déforme le réel à la mesure de son émotion et que

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le successif devient siiiiullané. Les besoins bumaius foiiciei'S, les profondes racines animales, la faim, la soif et la fureur ont ici leur royaume. Plus ritn de me.-quin, de banal. Un arbre, un coin de route prennent des formes fantastiques, pénétrantes, emplissent des esprits trépidants. Voici de pied eo cap le tambour-major Salaudrouse :

parenipril!', leurs de poolio à'^r

avKc brandebo),rgBet

grenaiips d'or, ses épaulettûs à g

os bouillons d'or. Une

luniièrp s'exlialnil de lui., inagriil

jui'mpnl. It aviit aussi

un panlalciu blanc, brodé d'or, .à

nœuds d'or, â<-s bror

deqiiins no rs à franges d'or, ii

chapean d'or rrissoa-

naut di' plumes, une dragoniip

l'or à son sabre d'or,

et utie lÉte d'Aulriehien, -un la

lie, liée pir les che-

e eaune. Ce taciturno

barbare était beau comuie le Jou

r, et chargé do soleil,

les yeuï droits, planté aiec se-

tiimboura sous le salut

lies sabres, le triomphe des mu-

|iias, et les applaudiï-

semonls de l'armée colossale, t

jouissait de sa gloire.

Cette répétition du mot or arrive à l'aveuglement. L'aigle seul en effet pouvait (i.\er ces héros. Dans les Crinières, à Tarragone, un colonel de dragons ordonne à ses hommes de couper les cheveux d'un troupeau de femmes et do les attacher à leurs casques :

On le.i empoignait par la taille, on tranchait i'orgueîl de leur léle I Les drai,'ons s'e^'IalTaieul, sonores, avec ces femmes dans leurs bjas, et elles, s'allachaiit à la garde C|iaisse des sabres, teal uent de mordre leurs poing-:. Mais leurs cris furent inuiiles. Le colonel attend9il, droit sur son cheval, que ees mille femmes fissent rosées Le temps dw les saisir : lie leuis nuques d'ambre aux coiuilles de leurs oreilles, de leurs oreilles à

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leur front, les beau\ cheveiu coulaient en t'ascade, les uns loDgs si Irtng'^ qu'ils leur battaient les talons, les autres opulents, si opulents qu'ils leur enveloppaient les flancs, et ils lombiient, ils lomliaient aux pieds des soldats, eoirme des voiles, comme des drapenux éployés.

Une letle brutalité ne choque point, tantles sen- UineDts excessifs remuent en nous d'impressions mâlées. Il est Ta ile aux historiens, qui n'ont comme horizon que dos documents froids et des fiches, de rapetisser ensuite des exploits surhumains au niveau de nos consciences afTaibUes. Michelet seul sait son histoire. Mais n'est-elle pas plus haute, plus féconde et plus vraie la vision du poète qui retourne aux regards enflammés, évoque selon leur mirage? Dans nos étroits raisonnements sur ces actes démesui'és nous sommes bien plus menteurs qu'Homère, Seulement notre erreur est en deçà et diminue au Heu d'exalter. Morne et singulière besogne qui mue les fresques en miniatures!

Je promets sans hésitation des heures d'ivresse à ceux qui liront la Légende de l'Aigle. Le livre refermé leur laisseral'imagination toute bouillante, les oreilles pleines de fanfares, les regards envahis d'éclairs. Ensuite, du charme qui s'éteint sortiront des réflexions graves. On se demande si par le lyrisme descriptif d'Esparbès ne rejoint pas le lyrisme (le l'acte. Après l'épopée napoléonienne toute une poésie nouvelle sortit des entrailles meurtries des nalions. Au raisonneur xviii' siècle succéda le prodigieux romantisme, avec ses bataillons de rythmes, ses r-uées d'images, ses bondissements de l'être à travers la nature. Ces secousses guerrières se sont communiquées ans esprits. Les

grands gcsicâ <lu sabre, la plume las a. repris, figés par l'ûciiUire. Lee bras furieux d'Aiislerlilz, d'iéna, de Waterloo prétuUaient, sur la surface mobile de l'espace, à des phrases d'une envolée semblable, qui semblent leur dépôt sur des pafçes éternelles. Dans ces môlaucoHes mêmes et dans ce pessimisme vague qui nous élreignent de plus en plus, je vois des lendemains de carnage, la poussière noire de désillusion qui embrume les trop vastes entreprises. Ouï, les cloches du premier Empire tintent encore dans toutes nos poitrines, ftt leur durable écho n'est point mort. On cherche toujours ses origines. Depuis quelques années, malgré les efforts de l'aiialyse et en haine d'elle, on demande un peu d'enthousiasme aux mémoires de ces hommes extraordinaires qui, en plein xix° siècle, ramenèrent la France à l'état nomade. Ces fulgurants récits de d'Esparbès marquent une époque, une ressaisie de l'âme par l'âme, et déplacent la légende de sa place lointaine, nébuleuse, à sa plus proche et plus active effigie.

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