D'HISTOIRE
Les livres de M. de Vogué onlj'avantage si rare à notre époque d'ôtrp richea de substance, d'augmenter la connaissan.:ii du lecteur. D'abord les articles dont ils SG composent sont écrits dans une belle langue, ferme et nette, traversée de lueurs soudaines, cl ipii serre materuellement l'idée; puis cette idée toujours personnelle ne vient pas seulement de l'esprit d'un poète. Elle tient aussi & un caractère, à une vision voulue des êtres et des choses assez analogue à celle d'un homme d'État retiré des affaires, désireux de projeter des rayons clairs sur la surface moutonneuse des événements.
L'étude qui ouvre le volume a fait du bruit. Elle est intitulée; les Cigognes, et cherche à préciser, par une allégorie un peu vague d'oiseaux migrateurs et bien intentionnés, les causes de l'inquiétude actuelle par laquelle des écrivains comme Tolstoï, Ibsen, se font surtout moralistes et s'efforcent de poser les fondements de la cathédrale de l'avenir. II y a longtemps que l'on nous entretient de cette fameuse cathédrale. Les quelques tendances mystiques qui se sont manifestées der-
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nièrement ci et là ont essayé de rejoindre les aspirations socialistes, les efforts de la religion chrétienne si longtemps dominatrice du monde européen et qui n'abandonne point les cœurs sans secousses. De ces inquii^ludes, de ces frêles renoiireaux, de ces vaticinations il n'est jusqu'à présent sorti rien de bien neuf ni de bien vigoureux. Tolstoï valait surtout avant sa conversion, par la Guerre el la Paix. Ib=en est un admirable et impétueux créateur et par cela même inclassable. Ce qu'on appelle le néo- mysticisme est vieux comme le siècle et il y a quelque vingt ans, avec Veuillot, Uello, Raymond Brliker, Barbey d'Aurevilly, cette crise tiesâmesavaitde solides représentants. Enfin la plupart des moralistes apportent avec leurs doctrines quelque chose de terne, de pluvieux, de protestant qui les empêchera toujours, je le crains, d'agir sur la masse ou sur l'élite française, éprise avant tout de lumière et de jets théoriques. M. de Vogué nous intéresse précisément parce qu'il est le seul dans cet ordre de préoccupations qui secoue les intelligences.
Il prend son point de départ dans l'histoire ou dans l'actualité. Son étude sur Lamartine est excellente, car elle affirme la supériorité de la légende sur le document et, puisqu'il est question du plus sensible des poètes, de la sensibilité sur la logique. Cette thèse estchère à M. de Vogtié. Un de ses disciples, M, Henry Bérenger, vient de la développer avec talent dans un livre, VEffort où il s'élève contre la surcharge iotelleetuelle qui fait des jeunes gens contemporains de froids automates, alors que l'amour est sur cette terre la seule force aux maniai.
LES IDÉES Em MATtCBK
TeBlations libres, variées, tumultueuses, la plus b&ute destinée de l'àme. L'auteur d'Heures d'histoire a eu te mérite de sentir un des premiers et vivement les affres du déterminisme & outrance et de se déûer de la raison raisonneuse. 11 n'a guère insiâté, semble-t-il, sur la malheureuse destinée de Lamartine, orateur avant tout, excellent dans ses discours & l'Assemblée, mais que sa réputation de poêle, c'est-âi-dire d'oiseau des nuages, diminua toujours aux yeux de ses étroits collègues. Lorsqu'il descendait de la tribune, fier des phrases vibrantes sur les cliemins de fer ou les finances, on l'aceueiliait par ce cri ironique : ï Bravo les Méditations ! > Etrange vision de notre race qui ne peut concevoir une faculté double appliquée à deux objets divers!
Le morceau sur Chateaubriand, Une âme de désir, n'est point ce que j'aurais espéré. Personoé au monde n'était mieux. placé que M. de Vogué pour apprécier son grand ancêtre. Or il n'a point trouvé les phrases définitives pour glorifier ce roi de la phrase, que nous honorons tellement aujourd'hui. Sans doute le père d'Atala, de René, des Études historiques, de la Vie de Rancéet surtout des Mémoires d'outre-tombe, éternel et mélancolique cheF-d'œurre, était tourné vers l'action. Sans doute il fut grand au congrès de Vérone, et porta dans les aïTaires une honnêteté taajestueuse et lucide, dans les amours un enthousiasme caressant lui nous ravissent; mais il fut, est et restSra le premier écrivain du siècle. Son style a le moUvem«it des flots qui battent le rocher du Graad-Bé. ici[les épLthètes déferlent ; le verbe frémissant et
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rythmique accourt d'un liorizon souvent voilé de brumes, éparpille son écume sur la page. Les mots 'Semblent neufs et vierges, comme écrits pour la première fois, concoi-dants h ces races primitives d'Amérique dont les Natche: nous racontent les phases. Une déviation harmonieuse rompt quelquefois ce flux implacable et splendideel fait image B&ns image. Historien andaciensemeiit sage, dési'reux d'amples métaplioree, voytkgenr en quôto de Tdeables, Chateaubr^d a surtout vécu notre domitiatrice tangue fhmçtdse.
Parmi les études suivantes, Images romaînes et le Testament de Sy^^anus fourmillent de trouvailles et de remarques justes. Cette dernière flictioD, Tâvefuse et parfumée d'encens, montre bien le po^te délicat qu'efit M . (te VogQé et qui tisse de laines douces et brillantes ta trame des réflexions graves.
D'ailleurs, il serait facile de découper dans tout ce trës intéressant ou^Tage des pensées et maximes vigoureuses : < Telsvers, tels morceaux de prose, de musique ou de peinture, ne sont que des swppor's sur lesquels l'être intime s'est développé; vout-on en faire un objet d'étude, on ne les isole pasplus qu'on n'isole un trait particulier du visage ami qui le complète. » Ou encore cet aphorisme qui, espôrons-le, s'appliquera un jour h l'auteur : « Il vient toujours une heure où le peuple suit f homme de l'idée et culbute les gens tfesprit.T) Mais atiESitdtje pense i. Voltaire et ii me vient certains doutes. Enfin, voici, n'est-ce pas, une intéressante renarque ; « Une ville ne dit pas ies secrets du présent, des parties qui se font.
Elle n'est Hairc. et infaillible que pou?- h lecture du pusse. Lasurcftar^e des caractères rend illisible pour le contemporain ce texte qui sera si limpide pour nos successeurs.
L'éloge de M. Thureau-iJangin semble d'une bienveillance extraordinaire, venant de M. de Vogué, un libre esprit et un critique indépendan^qui, malgré ses attaches, n'a rien d'académique. La Monarchie de Juillet, si longue et si fade, nous avait paru jusqu'ici un bon ouvrage à exhausser vers la table de famille les petits enfants sur sept volumes.
Heureusement que le livre se ferme par Après Monsieur Renan el l'Heure présente, deux essais de synthèse magistrale. Ici l'on admire tout d'abord l'honnéle homme et le cœur droit. Je ne connais point M. de VogUé, mais je puis lui affirmer que quiconque lira attentivement l'Heure présente sera gagné par sa belle franchise et son courage intellectuel. Tirer ainsi la philosophie de l'actualité, voilà l'ambition du moraliste. Quant à la première étude, il amontré, expliqué d'une main légère ce qu'il y a d'artificiel et de caduc dans la méthode de M. Renan, et aussi le rêve élégant qui embue ce miroir de contradictions logiques, a £,a Vie de Jésus, qui est bien le moins substantiel, le moins récélateur deses ouvrages... » Voil&une affirmation qui va contre le préjugé courant et mérite de rester dans les esprits. Autant l'Avenir de ia scienceest divinatoire et témoigne d'idées bouillonnantes, autant Souvenirs d'enfance et de jeunesse amènent l'émotion par les voies les plus pures, celles des traditions, de la famille et du sol
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natal, autant les livres religîaus et surtout la Vie de JefsKS semblent inTérieuri à leur réputation et plus innocents qu'on ne croit, malgré leur apparence de corrosif badinage. Aussi quelle singulière entreprise de consacrer son e\iat(?nce à la Bible de l'Atliée et a'jx Evangiles de l'Egoïsme. L'humeur n'est plus à ces labyrinthes. ,
Ce qui se dégage d'Heures d'histoire comme de Speciacies contemporains, comme de Regards historiques et littéraires, c'est donc le procès de l'analyse joint à un effort sincère vers le renouveau moral. Qu'on se rassure. L'avenir trouvera d'autres formules pourde vieille pensées et, soit par en haut, soit par en bas, les idées sociales feront leur route. Mais il est noble qu'un écrivain s'arrête ainsi au tournant du sentier, où il y a souvent une croix et un arbre, foi et nature, regarde en avant, en arrière, consulte l'horizon et hèle les camarades, cherchant à les guider dans ce qu'il croit le droit chemin. Qu'on le suive ou non, son geste a de l'ampleur, sa voix fait plaisir et le paysage est allègre.
Puisque M. de Vogue aime les jeunes, qu'il me permette de lui présenter l'auteur de Tête d'or etdelaVi/ie. Claudel n'est pas une cigogîie et cependant il flaire le futur. Tandis que tant d'autres se démènent dans le vide et émettent des appréciations grotesques sur leurs contemporains avant d'avoir écrit une ligne en français, lui a déjà livré au public deux drames, où d'étranges beautés brillent parmi des obscurités voulues. La Ville, notamment, est le récit en trois actes d'une lutte sociale où tout fait rumeur : les êtres, les idées et
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les paysages. Los associations ordinaires sont ici brisi^es, mais \\n axe trô-? fort et solide empi^che j t'incohéreace. Il y a un oaraetëre de pauvre révolté d'un relier et d'une puissance incomparables. Il ya une discnssion entre bourgeois et ouvriers d'une bTutalité frissonnante. Il y a enfln Un riche qui quitte sa famille et ses Uens pour venir Mis pauvres et que les pauvres tuent afin d'affirmer l'infranchissable abttoe qui les sépare de leurs oppresseurs, et je ne vois guère d'analogue à cette scène que dans les grands tra^ques anglais. Je préviens ceux qui ouvriront la Ville qu'une première lecture ne suffit point. Il faut d'abord aller d'un bout & l'autre, malgré les étonnements et tes heurts, pour revenir et s'arrêter è. chaque pas. Je déplore la typographie adoptée, parce qu'elle donne & de la prose l'apparence de vers et qu'elle tranche parfois une phrase on un mot en deux, ce qui n'est pas beau à l'oeil, ce qai est confus à l'oreille et es qui n'ajoute rien & l'esprit. Mais ceux qui aioieot - les métaphores, les plus amples comme les plus recherchées, qui vont du concret à l'abstrait et ds rindivlduel au général et vers toutes les régions mentales, en trouveront dans l^Ville comme nulle partailleut^. Je ne m'enQamme pas, je ne crie pas au génie, je dis seulement : rendez-vous compte ; moi, cette lecture tn'a stupéfié, et paren- Aroits, rempli d'admiration.
Bnfln, Il but signaler & tous les amis de la bonne Httératureledemier lirre de Jules Renwd : Coquect^f ues.Ce sont des récits brefs, merveilles de rac courci humoristiqne, tels que l'auteur de Sourires pinc^ etde l'Ëcomi/Teur sait seul les raconter . Il
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aunevision nniquedu monde extérieur, des minces épisodes de la \îe courante et de l'automatisme qui règle tout ici-bas. 11 excite eu nous un rire spécial, intellectuel où se joignent le pldsir des r éflezioDE minutieuses et justes et une autre joie moins dérinissahle de rapprochements imprévus, de remarques explosives, de vérités supérieures émises d'un air dégagé. C'est un parfait artiste, et le plus subtil analyste de maintenant.