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PAUL HERVIEU: PEINTS PAR EUX-MÊMES

L'écrïvfÙQ encore jeune qui, par son dernier livre, vient de se révéler comme un maître, le clair et raffiné Paul Hervieu, avait jusqu'ici suivi deux roules diverses quoique également ornées ; l'une d'humour et de fantaisie oii serpente une anxiété vive des obscurs replis du cerveau ; Dîogène le chien, les Yeux verts et les yeux bleus, surto'ut cet étrange essai de l'Inconnu qui fit émoi dans le monde des Imaginatifs et des penseurs, et cette Exorcisée où l'analyse la plus minutieuse laissait encore flotter le mystère, profil de femme vague et troublant sur un paysage de volupté. Ces deux derniers ouvrages hautent le souvenir, comme des rêves dont on recherche impérieusemeut les axes réels et qui ne livrent pas leur secret. L'autre voie était plus tranquille : Deux Plaisanteries et Flirt nous montraient un talent de charme, d'observation fine et fondue. On saviiil gré à l'éurivain de varier ainsi sa manière. L'artiste doit être toujours en quête, ne pas se contenter d'un moule identique où il enfournera sa fantusie, car, comme l'a dit Schiller : « Pour que la cloche paraisse à la lumière, il faut que le moule s'en sille en mor-

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ce&ux. I Of, à UQ momenL de la carrière de Paul llervieii, ces deux roules ont fait jonction et le carrefour est cet original et hautain chef-il'mnvru: Peints par eux-mêmos, oîi l'on trouve côte & côte les qualités de géométrie et celles de finesse, une recherche objective et clairvoyante appliquée au problème de la société mondaine et une délicieuse fantaisie qui fait parler les toilettes, les bijoux discrets, les épaules nues.

Peints par eux-mêmes est un roman par lettres. Cette forme a l'avantage de donner la plus grande illusion de réalité possible. Son écueil est d'abord l'obscurité, puis l'uuiformité de ton qui dévoilerait l'artificiel. Hervteu a merveilleusement évité ce double défaut. Rien de plus net que le récit et que le réseau des intrigues. Rien de moins analogue que ces lettres qui mettent aus prises des écervelées, des passionnés, des calculateurs et des bandits. La dédicace, où l'auteur qualifie lui-même son œuvre de livre sans hypocrisie, est sincère. Peints par eux-mêmes donne un choc brutal.

Impression d'autant plus vive qu'elle ressort des tableaux qui passent sous nos yeu."£ et qu'elle n'est point exprimée par les acteurs des drames très divers où se jouent ces existences fragiles de mondains. Le véritable pamphlet est celui qui expose sans injures les horreurs et les injustices, telles les Prisons de Silvio Pellico. Quiconque crie trop fort est suspect et discrédite l'indignation. Combieu le froid exposé de scènes atroces soulève et maîulient mieux la colère.

Peints par eux-mêmes diffère des Liaisons dangereuses, 'en ce que le roman célèbre de La-

clos raconte une école de perversité, où maitreâ et élèves, coimcieuts de leur infamie, s'eo délectent, se la détaillent, sauvages tout heureus de savoir que la viande qu'ils, mangent est humaine. Les an tbro[iup liages d'Ilervïeu accomplissent plus naturellemenl leors fonctions de fraude, d'adultéré, presque de crime ; nos révoltes les stupéfierùent. Par là ce livre est hautement moral. II irrite les bons endroits du cceur, de la sensibilité jusqu'à la droiture. 11 apprend non à perdre mais à gagner. Son thème est simple : Une société de gens du monde, réunis par la villégiature d'un beau château, nous offrent des types, presque classiques, de prince rastaquouëre et coureur de dot, lesvette Sylvëre de Caréan, de baron juif ignoble, vicieux et sordide, le gros Munstein, de petites femmes flirteuaes, coquines ou coquettes, Mn^es Vanault de Floche et de Courtandon, d'un peintre de salons, Cyprien [Marfaux et de divers autres comparses, tous caractérisés. Les faétes sont des benêts honnêtes, comte et comtesse de Pontarmé, qui se croient entourés de braves gens alors qu'ils hébergent de purs scélérats. Et ce sont des intrigues louches, des assauts de femme et d'argent, des médisances par faisceaux où la calomnie fait la hache, de savantes glissades au mal sur le savon du flirt hypocrite. Tous et toutes ont des masques, roses, dorés, argentés, fanfreluches d'exquises dentelles, sous lesquels la chair est pourrie, comme dans le beau conte de Marcel Schwob. Et l'atmosphère serait horrible, empestée, angoissante, si le récit de ces stupres et de ces hontes n'était traversé par les jets de passion d'un couple adultère,

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mats que sa franchise et sa frénésie sensuelle rendent respectable parmi les masques, le délicat, l'infortuné le Hinglé, la souple Mme de Trémeur. Ils ne sont pas ensemble au château. Elle seule y subit la double torture d'un absence qu'il faut dissimuler et d'unegrossesse coupable. Luiestresléà Paris. Et les lettres enflammées circulent, rouges de baisers, d'aveux d'au delà, l'aveu, brouillées de larmes, jusqu'à la dernière, inoubliable et sanglante, que nul ne pourra lire d'un œil sec. Cependant les jeux de l'or et de la bestialité circulent autour de ces amants transportés, et, les loups se mangeant entre eux, le prince rastaquouëre dévore le baron juif. Que ne voyons-nous cette morale toujours pratiquée !

Si nous extrayons la philosophie de Peints par eux-mêmes, nous avons un résidu précieux et net: il peut se formuler en deux lois : 1" la société mondaine pure n'est que l'état de nature le plus voisin de la brute recouvert d'un élégant vernis de conventions et d'étiquettes. 2° Ce détestable retour tient au désœuvrement et & la vanité. Le premier laisse parler très haut l'instinct sexuel. La seconde donne la prééminence à l'argent. Ces conclusions me plaisent; j'ai toujours détesté la comédie où Molière ridiculise les Précieuses. L'hôtel de Rambouillet m'apparaît, après Rœderer, comme le refuge de la société polie et la sauvegarde des salons. Au moins un peu de bel esprit se mêlait aux cartes du pays du Tendre que traçaient des doigts fuselés. Ces recherches, un peu trop ciselées, n'étfûent-elles pas cent fois préférables aux Ticieusea conversations d'aujourd'hui, n'étaient-

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elles pas un bon rempart contre la brutalité mena çanle? La causerie qui raffine les délicatesses morales et les subtilités du seiUinient ne l'omportet-elle pas de beaucoup sur les attraits du concours hippique, des hoKimes de cercle et d'écurie? Aux Précieuses aous devons Mme de Sévigné et Mme de Lafa>eLle, ces merveilles ! Les salons d'aujourd'hui ne =011 1 plus bons que pour la satire. Le Décaineron de Boccace, si nous remontons vers le passé, nous offre aussi un petit groupe d'élégants et d'oisives. Mais ils n'agissent point, ils raconlent. Leurs débauches sont toutes verbales. Puis il y avait autour d'eux la belle atmosphère du danger, peste ou guerre, qui ennoblit tout, donne àl'amoorles ailes noires de la mort. De Peints par eux-mêmes, }e rapprocherais plutôt un bref et fulgurant opuscule de Machiavel : Règlement pour une société de plaisirs. Cet impitoyable analyste fixe là en quelques axiomes moqueurs et glacés les traits dégradants des gens du monde de son époque. La hûne grince sous le rire à lèvres closes. Ecoutez cet article IV : « On devra, sans cesse médire les uns des autres ; et si l'on admet un étranger dans la société, on dira publiquement tout ce qu'on peut avoir appris de ses péchés, sans être retenu par aucune considération. » Admirez l'article XXIII : t On ne manifestera jamais par aucun signe extérieur ce que l'on éprouve dans l'âme.

Oa s'efforcera de faire tout le contraire. Et celui qui saura le mieux dissimuler ou débiter des mensonges méritera le plus d'éloges. « Et je soumets à la méditation l'article XXXIV et dernier : « (>;i choisira pour la société un médecin qui ne

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passe pas 24 ans, a/ïii qu'il puisse remédier aux acciddïils et résister à la faliçiue. o Ces Ualieas ont été décidément le répertoire de l'humanité. Ils joignent à l'ardeate imagination un jugement net. Ce sont ces précieuses qualités que nous retrouvons dans Peints par eux-mêmes. Les mauvaises choses de ce monde, et j'y mets la société fainéante, ont au moins l'avantage d'exciter le sens satirique, et de fournir ans écriviûns une matière inusable.

Le style de Paul Hervieu est excellent pour son objet. Il est moins riche en couleurs que d'un dessin fort curieux. 11 me paraît tenir du xvii'' siècle par les détours voulus de la phrase. Le poison e3t dans l'incidente. L'ironie n'est jamais directe. Elle sort de sentiments pervers exprimés d'une façon naïve par des marionnettes inconscientes. Je recommande, à ce point de vue, la lettre qui clôt le volume, de la comlesse do Pontarmé à son amie, la douairière de Nécriogel, Cet optimisme béat qui recouvre tant d'horreurs amoncelées donne le frisson. Hélas ! bien des lecteurs diront aussi sans doute: a Que tout ceci est marqué de noir! La société n'est point si mauvaise. Les bonnes et braves gens y abondent, n Non, les bonnes et braves gens habitent l'île de la médiocrité, travaillent de leurs doigts ou s'adonnent aux choses de l'esprit. II y eut, au xvii° et au xviii* siècle, de si jolies réunions d'hommes et de femmes, des causeries si variées, si délicates! Sans doute la galanterie lleurissait, mais relevée de sagesse, mais parfumée d'intelligence. Quel dommage si se perdait jamais

LliS IbtEi EN UAnCHB

la tradition latiae, la traditioa française qui mettait l'amour, comme un bouquet, en haut d'un mal élégant et solide où n'atteignaient que les héroïques, les désintôreËsés ou les subtils I

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