‹ Les idées en marcheChapitre 31 sur 57 · FRÉDÉRIC MASSON; NAPOLÉON ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC MASSON; NAPOLÉON ET LES FEMMES

Frédéric Masson étsit déjà connu du public lettré par de belles et curieuses études sur l'entourage de Mme de Sévigné et le cardinal de Bernis. Ce dernier ouvrage, Napoléon et les femmes, le porte d'un seul coup éi la graude notoriété. Ici, en effet, se trouve analysée d'une manière vraiment admirable la force sentimenlile et sensuelle de ce conquérant qui, depuis queiques années, reconquiert à nouveau les esprits. Chose singulière, c'est le pamphlet de Tiùne qui est cause de ce regain de popularité amoureuse, si vif dans notre France primesautiëre. A voir couper en petits morcaux la hautaine statue, les plus prévenus se sont écriés : a Qu'on nous la restitue entière I » Alors est sortie des archives nationales ou familiales une multitude de documents, qui vont des cahiers du capitaine Coignet au livre de Frédéric Masson, portique lui-même d'une œuvre considérable et certaine OÙ le monstrueux génie, sur le sillage duquel saute et danse encore le navire du siècle, sera examiné comme législateur, comme stratège, comme organisateur de constitutions, de peuples et d'années. . Frédéric Masson a-t-il eu raison de commencer

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par nous montrer l'homme, et dans l'homme, la partie individuelle, réceptive, la passion de la femme, miroir à facettes où chacun, du plus humble au plus grand, peut reconnaître un Irait de son visage ? Après la préface si nette, explicative et forte je réponds : oui. Tout est dans l'intention. « Je veii\ prouver, s'est dit l'auteur, qu'il s'agit ici, non d'un monomane, d'un délirant, mais d'un humain aussi proportionné que les autres, avec cette seule différence que ses parties constituantes dépassaient celles des humains de cent mille coudées. Or l'ensemble était harmonique. Pour que la démonstr^ion soit plus claire, je veux débuter par l'amour. » Une morale ressort, rigoureuse, de cet enchaînement d'épisodes gracieux, louchants, tragiques, mélancoliques, doux et rudes, qui vont de Joséphine à Marie-Louise, en passant par M"" Fourès, la Grassini, les actrices, les lectrices. M***, Mme Walewska, etc., etc. ; cette morale, la voici : Napoléon a aimé de toutes les manières. Il fut sensuel, sentimental, platonique; il mêla les genres, les superposa, les concentra pour tremper son énergie, en tirer de l'énergie nouvelle. Il est beau de voir une ambition si bouillante, sans cesse activée d'images glorieuses, ne point annihiler l'amour, lui prêter au contraire sa flamme et sa puissance. Que ce héros selon Carlyle ait eu l'ubiquité de l'esprit, qu'il ait construit des monuments durables au milieu des ruines et du carnage, qu'il ail agi une encyclopédie sans seconde, ceci déjà nous etfare. Mais nous renoncerons à comprendre quand nous sentirons le cœur battre parmi les roulements du tambour, des projets in-

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iiombrables. La terrible guerre qu'il mena, moins coulre tel ou lel peuple que contre la destiuÉe, avait des pauses oii sa tôte brûlante s'appuyait sur uqs tiède poitrine, où cette petite main qui donna le signal d'Austerlitz frémissait sur de Ons cheveux. Sans doute, au point de vue légendaire du conquérant, de l'archétype, du sur-homme, c'étaient là des erreurs. Comment cherchatt-îl le corps de la femme, repos divin, pelouse de l'&me, celui qui sacriOa tant de chair jeune aux images qui l'obsédaient et dont il obséda l'Europe ? Que d'autres s'indignent; je m'attendris. Sa frénésie devant] Mme Walewska, quaad illui ordonnait de l'aimer, me rend le sans-pitié pitoyable. Là même il eut son châtiment, l'apôtre de la force, et ces faiblesses désordonnées sont aussi touchantes qu'à Sainte- Hélène, quand il s'ingéniait, en vue du Mémorial, k restreindre son chaos belliqueux à de raisonnables projets.

La prédominance en ce monde ne va point, hélas ! sans des massacres. Au nom des prophètes . les plus pacifiques combien d'êtres se sont égorgés ! Nul poète, nul philosophe qui bouleverse ses contemporains, leurs fils, leurs petits-fils, ne peut repondre que, dans l'avenir, des déviations successives de la doctrine ou de l'image n'amèneront pas lavigueurverbaleàiie traduire brutalement dans les fails. Seulement, en ce cas, les responsabilités sont moins nettes et masquées par des auréoles. C'est là le sens profond du mot terrible: Abêtissezvous. Ceux qui condamnent Napoléon au nom du bonheur de l'humanité doivent bien savoir qu'ils condamnent à la fois toute l'élite. Car le bonheur

est dans le médiocre. L'esprit de Montesquieu, l'esprit de Rousseau ont, par leurs dura conflits, ensanglanté les rues de la fin du xviii" eL du xtx" siècle. Tdute haute formule, animée par un corps ou fixée par l'écriture, est homicide, et son éclair devient couteau. Je ne veux point ici prendre fait et cause pour la doctrine du héros, de Oariyle ou de Nietzsche, pas plus que pour celle du nivellement des premiers chrétiens, de Pascal,du socialisme moderne. Mon seul but est de constater.

Si, abandonnant le cûté moral, qui condamnerail d'ailleurs également la Révolution française (ce en quoi Taine fut conséquent avec lui-même), nous fîûsons le tour du colosse, laissant sous nos pieds la boue sanglante, regardant seulement le visage et l'allure, quelle stupeur ! Celte impression se dégage de tous les mémoires : admirateurs ou détracteurs, niais, intelligents ou intellectuels, tous ont subi la décisive secousse, en vibrent encore quand ils écrivent. Ce grand esprit de Rœderer, Mollien, Méneval, ont été galvanisés au même titre que le valet de chambre Constant ou Mme de Rémusat ou la duchesse d'Abrantès, ou le docteur Autonraarchi. Miol de Mélito, Marbot, Parquin, le capitaine Goiguet sontde mémo taille devant leur maître. Quiconque a subi ce regarda en lui plus de vie qu'avant. Il y a des génies qui, dans toute leur existence pensante, n'ont possédé qu'une dizaine d'idées personnelles qui, étendues, ont fait leur gloire. Lui a parlé sur tout, agi partout, traité les réflexions comme les hommes, les interrogeant, les classant, les menant à la bataille avec une foudroyante rapidité. Son ombre portée est encore aus-

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si vaste, bien qu'il ne sott plus là. Dans cette ombre s'agite notre indécise vie sociale. Ses codes nous tiennent, ses préceptes guerriers nous menacent, son esprit de discipline et d'audace anime une granOe partie de la nation. Il fut comme la plus baate manifestation d'une multitude d'ambitions terrestres.

Mais à ce degré-là qu'est-ce qu'un ambitieux ? L'ambitieux a un but. Napoléon n'en avait pas. Ce qu'il raconte à ce sujet dans le Mémorial est suspect. Eùt-il organisé la terre suivant sa volonté, qu'il eût convoité les planètes et les soleils. L'insatiable, i'inamusable, t'incontentable, ces épithëtes reviennent sous la plume de ceux qui le virent de près. Elles sont justes. Il suivait ua rôve hors de notre portée. On s'étonne de ce qu'il songeait & la nsort et s'occupait d'assurer son trône . Le mot de l'énigme est que chez lui rimagination était à la taille de l'ambition. Plus celle-ci nourrissait celle-là, et plus celle-là avait faim : a Donne^ moi des royaumes et je te désirerai des continents. > Voilà une des parties du colloque. Et lui, qui détestait les idéologues, appartenait par là à ses adversaires, car il cherchait une métaphysique en action, une réarchitecture universelle. L'Orient lui semblait plus propre à ses mirages : i Mon imagination est morte à Saint-Jean-d'Arc >, s'est-il mélancoliquement écrié. Non, elle n'était pas morte ; mais de ce jour elle devait se restreindre, quitter les grands souvenirs historiques d'Alexandre et de Tamerlan, chercher du nouveau.

Pour t&cber de comprendre un être aussi complexe, il faut le considérer comme une réunion de

types sionplcà : le législateur, le conquérant, le prophète. Frédéric Masson nous donne l'Amoureux. Autant do pris sur le mystère. Admirons qu'un môme cerveau ait en la faculté de saisir une orientation nouvelle à quelques heures d'intervulie. Après la lettre la plus passionnée k Joséphine, il s'occupait dn ravîtaillemeot, punissait les maraudes, décorait, gradait, louait, blâmait, faisait son plan de bataille. Ces voltes instantanées dépassent notre compréhension. Tel Shakespeare fait parler Ophétie aussitôt que liamlet se tail, entremêle ledialogue d'Antoine et de Cléopâtre en gardant aui caractères leur continuité profonde. C'est la même faculté d'/iypocmie sublime...

Le livre de Frédéric Masson est écrit d'un style alerte, imagé, nerveux, sans enjolivements ni lioritures, sans sécheresse. La vie circule dans ces captivantes histoires qui sont de l'histoire. Deux pages de la main de Napoléon, au début du volume, font pe.iserà un Stendhal encore plus serré, plus yibrant. Quant à Joséphine, on se demande comment Masson a pu réunir sur son compte de si minutieux, de si exacts détails. Aucun d'ailleurs ne fait surcharge. Quel précis relevé des grâces ou demi-grâces qui séduisirent le citoyen Bonaparte dans cette femme déjà mûre, mais oii il voyait le maintien calme et noble de l'ancienne société française .' Ce prestige du passé, si fort sur l'Ame du grand capitaine d'aventure, deviendra plus tard avec Marie-Louise le prestige de l'autorité, de la consécration aristocratique et royale. Après Joséphine, le portrait le plue réussi est celui de Mme Walewslta, la petite polonaise qui ne savati

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que rép&ndre des larmes deyaot son trépidant amoureux. Mais ce n'est point tel ou tel épisode, c'est le livre entier que l'on doit signaler, car chaque page a son plaisir, sa leçon. J'fioiiore à ma mode l'homme incompa.rable auquel je voudrais qu'on élevât des autels ; je demeure convaincu que plus on approfondit son histoire, plus on l'admire; que mieux on fait connaître sa vie, mieiuc on le sert; que l'élément que je fournis aujourd'hui à l'enquête, indispcnsahle pour apprécier son être moral, paraîtra de quelque valeur au public sincère et de bonne foi ; et comme je ne demande rien à personne, que je n'aspire à aucune place et que je ne recherche aucun suffrage, je passe mon chemin.

Voilà un fler préambule et digne du sujet. Quelle que soit la vérité, si on l'a, on doit la montrer ; d'ailleurs elle se trace sa route à son heure et émerge hors des hypocrisies, des mensonges et des faux semblants. Dans le cas particulier, cette vérité ne pouvait nullement nuire à la légende napoléonienne. Elle rapproche de nos cœurs le génie qui s'écartait tant de nos intelligences. Elle fait aimer celui qu'on admire, et c'est ainsi que Spinosa définissait la dévotion. Je ne trouve pas d'autre mot pour exprimer mon état d'esprit vis-àvis de Bonaparte. U a rempli, cet n homme incomparable », nos cerveaux de tant de rêves, qu'il faudra, pour les épuiser, des générations et des gêné rations, et c'est un problème de savoir si In force que soD nom seul distribue et distribuera aux sensibilités à venir ne compense pas, dans une certaine mesure, la terrible saignée qu'il fit sur son époque.

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