J. BARBEY D'AUREVILLY
Le pieux, l'admirable dévouement féminia qui s'est consacré à grandir la mémoire de Barbey d'Aurevilly a fait beaucoup pour les partisans du fougueux écrivain. Ces livres de critique qui forment le faisceau d'une multitude de feuîUetoas épars complètent une figure curieuse et malheureuse' ment encore peu connue. Celui qui tenait avant tout à sa légende de paladin mêlé de dandy apparaît, en effet, à travers cette longue série d'improvisations, comme un tempérament combatif, fort armé d'épithétes et de convictions, taillant dans les lettres et les mœurs avec une immense épé^ étincelante toujours et parfois tranchante. Ses appréciations grandiloquentes et forcenées sur les poètes, les romanciers, les philosophes, les épistolaires, dégagent une force et une joie spéciales. Elles roulent, se précipitent, s'enchevêtrent. Le torrent, suivant un mot célèbre, arrache sa rioe. Que d'erreurs, d'outrages téméraires, de certitudes, qui font sourire I que de magnifiques intuitions, de perspectives de mots et d'idées, de bondissemeuts vers le vrai par-dessus des paradoxes et des outrances ! Les maltraités, après tout, sont en
bonne compagnie. Barbey d'Aurevilly n'a rien compris à Victor Hugo, à George Sand, à Gœtlie, i Léopardi. Il trouve Werther uno œuvre faible favorisée par les circ0nstance3.il boude la Légende f/f'ï .sièc/es. Chacun sait comment il traita le sublime auteur d'Horsce, de Mauprat, à'Un hiver à Majorque, de la Petite Fadette et de l'Histoire de ma vie. Patience ! M"" Sand aura des revanches certaines. L'heure est proche où l'on ira boire à l'inépuisable source sentimentale, s'émerveiller de la fraîcheur limpide. Le même Barbey d'Aurevilly annonce à Swift qu'il périra, parait ne connaître de Gutliver que le Voyage à LiUiput, oublie Vite de Laputa, le Pays des Houyhnhnms où se trouve la formidable imagination de l'humanité dégradée du Yahou, le Co7i(e du tonneau, le Journat à Stella, chefs-d'œuvre de violence à l'eau-forte et d'ironie noire qui font du grand doyen le roi des pamphlétaires et l'un des princes de la pensée terrestre. Dans ce même recueil sur la Littérature étrangère, on relève un éreintement ridicule de Nicolas Gogol, le romancier des Ames mortes, l'évocateur de Tarass Boulba, on s'indigne enfin devant un abattage des forêts sacrées dtiRamayana et de la poésie hindoue. Comment un érudit et un chercheur ne s'est-jl pas aperçu que, grâce à une mag^e spéciale, cette Inde, mère des races, vient & certaines époques, par l'entremise des philologues, bouleverser les littératures européennes, provoquer des floraisons telles que le romantisme allemand et le romantisme français, rajeunir de sa sève intacte, éternelle, les civilisations accablées I Pour racheter ces blasphèmes, Barbey
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d'Aurevilly nous offre des pages d'un haut intérêt
sur Heine, Shakespeare, Balzac et Byron.
Quant h ces deux derniers, l'auteurdes Diaboliques et d'Une vieille maîtresse leur devait bien un splendide liommage. Le critique nous ramène au créateur. Quelqu'un qui me touche do près reçut le Pceire m-drié, je crois, orné de cette flamboyante dédicace : Au romancier du Midi, le romancier de l'ÛMest. l,e romuncier de l'Ouest, certes, mais vivement impressionné par le chantre extrëmemeut occidental de Lara, du Corsaire, de Manfred, de ChildeHarold. D'Aurevilly tient de lord Byron, outre le goût très vif de l'attitude et de la légende, une manière de lailler à grandes lignes ses personnages dans du mystère, dans de la terreur, dans de l'innommable, et de les jeter hagards à des actions démesurées. Il est bien entendu que ces aualogies ne diminuent en rien la très haute personnalité littéraire française qui nous occupe, mais il est intéressant de prouver une fois de plus comment l'originalité s'acquiert par un dosage inconscient d'impressions fortes successives. Ce tempérament de Normandie, tout en relief et en violences, admettait avec transport les élans lyriques du compagnon de Trelawnay. Pour l'un comme pour l'autre, au dedans et au dehors, les paysages sont de tempête, la mer et l'àme de furie, et les caractères se dessinent par les heurts et par la •.bagarre. Mais Barbey d'Aurevilly, peu soucieux d'eurythmie, dépassa souvent la mesure et atteignit hors saisonà l'excessif des tragiques anglais ou espagnols. Lorsque des parents se haïssent dans cette œuvre, ils se jettent le cœur de leur enfant
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à la léte. L'amour est désordre ai faûè (U lioaheuf dans le (.'j'inie; Uhg histoire &a.ns nom). Les figures douces et charmaDtes sOQt amenées par Tantithèse et frôlent de leurmarche légère des amoncellemeots de cadavres.
L'amant de la nature esl, chez ce romancier de rOnest, admirable. Il circule partout un veut robuste et dur, lequel Souffle parfois de Combourg sur les plaines cl dunes du Cotentin. Maisla phrase, elle aussi, se distiiigue de Chateaubriand lorsqu'elle alTeclionne le monstrueux et se grise de ses métaphores. En sa qualité d'amplificateur, Barbey d'Aurevilly cinrchait la vérité dansles images et prenait son cyclone verbal pour un sincère dwlUlonnemeiit de l'àme. II dépasse sans cesse le sublime et gâche dans l'absurde une audace heureuse. On se détourne alors du créateur d'àmes tourmentées vers le paysagiste ineomparablequi sait ramasser un horizon, le transposer de l'œil à l'oreille par une période sonore. On peut lire et relire l'£nsorcefée, le C/ieuaJier des Touchas, on y retrouvera la joie de respirer à pleins poumons, d'entendre un poète expri.ner dénuilivement sa race et son terroir, vanter les forces d'où il tient sa force.
ïon chef-d'œuvre, Une vieille miîiresse.est un grand, très gra'iJ livre. Ses outrances mômes le servent ici parce qu'elles expriment les désordres et les soubresauts d'une passion ineffaçable. Et comme les endroits concordent bien aux âmesî Elle est inoubliable, c<jtte sauvage Vellini, qui par un gcsle voluplueui lance en l'air ses mules fines et brodées ; elle est inoubliable en face de la mer désolée, mugissante. On comprend sa fascination,
mieux que par raisons physiologiques, près de cet élément iiifini, fier et changeant qui paraît réciimeux dûmiiiiie de la liberté. L'homme quitte la mémoire. Lui ou un autre, qu'importe. Ce qui ne s'cITaco pas, c'est la silhouette acharnée et délicieuse qui join!, son charme à celui de l'océan... Les circoiiLances et deâ poursuites judiciaires ont donné plus de retentissement aux Diaboliques. Là se trouve la nouvelle célèbre, le. Rideau cramoisi, que connaissent ceux mêmes qui ignorenl tout le reslo. Mai^ si noii^ parlions de iîyron, il faul bien citer Balzac, non le Balzac des grands romans et des éludes intérieures telles que Louis Lamhert, ou 'sentimentales telles que le Lys dans la vallée, biais celui des petits contes, des pages détachées : les Marana, l'Enfant maudit, Adieu, l'Auberge rouge, elc. Le père du roman français, amené h resserrer dans ces brefs épisodes une énergie volcauiquo, lira de sa concision de prodigieux effets. Barbey d'Aurevilly en a dévié plusieurs en les exaspérant. Il fonce sur la difficulté, la saisit, la monlro à tous les regards, jongleavec et lourdement parfois Il ne dépasse point son modèle, mais par instants il l'égale et ce n'est pas un faible éloge.
Nous arrivons maintenant aux caractéristiques solides de cet écrivain. D'abord il eut la foi, rebelle, indomptée, furieuse, blasphématoire ; n'importe, elle lui fut un guide. Elle donne de l'unité à cette œuvre qui sans cela eût été aveuglante et disparate. On a plaisanté cette foi bien à tort dans ses vives manisfestations d'un Prêtre marié et d'une Histoire sans nom. Ceci n'empêche pas qu'elle n'aaime de belles figures et que Sombreval, La Crois-
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Jugan ne dépareraient pas la Dévotion à la d'oix, ni les effrayants tableaux religieux espagnols, AL ' aux personnages do d'AurevUly cette foi est uu dur fardeau, une claie, une torture ! Pour l'aiguillonner, pour en jouir, la savourer, ne point la perdre, ils font comme les Jaloux avec leur amour. Ils la tour- . Dent en haine, en remords, en mépris, en désespoir. Le satanisme leur est une délectation. Taut mieux, s'il est pour nous une source de beauté. L'inconvénient du matérialisme, c'est, quand il'dégrade, de ne dégrader que ce que nous sommes selon lui : de la poussière et de la boue. Les martyrs de l'idéalisme ont une autre allure. Leurs douleurs, leurs hurlements, leurs effrois, ont une intensité d'autant plus vive qu'ils saccagent des endroits plus nobles d'eux-mêmes. Celui qui ne croit pas manque d'un bel ÎDstrumeut : le blasphème. Voyez les vitupérateurs de premier rang, les Luther, les Hutten, les Fischart, ce sont tous hommes qui se débattent entre des interprétations qui signifient pour eux le paradis ou l'enfer. Leur frénésie met en jeu leur immortalité. C'est ce qui leur donne une telle envergure- Outré la foi et ses déformations, Barbey d'Aurevilly eut uneconoeption très noble de l'homme de lettres, de ses devoirs et de ses droits. La polémique, voilà la vie. Celui qui n'admire ni ne hait peut bien agiter ses membres. C'est un mort. Barbey d'Aurevilly réclamait pour les croyants la liberté d'être des passionnés. Apûtre de l'Église militante, il avait ses prophètes : Joseph de Maistre et de Bonald. On l'a comparé à don Quichotte, raillé de s'attaquer h des moulins à vent. Or il s'attaqua
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surtout à la platitade et à l'athéisme, couple stérile et redoutable. 11 le flt suivant sa nature, avec des écarts, des injustices, trop de fautaisie, pas assez de lactique, et je crois qu'il eût fortement détoné aux Soii'i-es de Siint-Pélersbourg. Mais, comme on dit vulgairement, it c'est lui qui tenait ie bon bout i . Croire à quelque chose qui ne se manipule pas dans les laboiatoires, ce sert h nul trafic et ne mène pas aux honneurs, voilà du comique bien rare à l'heure présenté. II nous faut remercier publiquement Mlle Read d'exhumer ainsi du silence des parties même disjointes d'une ceuvro hautaine et courageuse.
JEAN HlCeEPIN