MES PARADIS
Ces Paradis de Jean Kichepin sont un livre de flamme et de tumulte. Le poète bondit & travers l'esistence, sa torche guerrière à la main. Il éclaire les obscurités, les labyrinthes, les réduits de là pensée ; au plein jour du cœur, il agite et secoue des élincelies. Dans sa course folle, il ne bouscule point la sagesse. Il lui laisse sa place dans ces îles d'or du bonheur où nous a portés sa tempête, où Ariel chante au-dessus du fouisseur Caliban, le sombre T;eai( de lune, où Ferdinand et Miranda jouent aux échecs jusqu'au clair matin. Oui, celle hâte est ordonnée, cette violence a son frein .et son rythme, et rien n'est plus émouvant, à mesure qu'on avance dans ce bel ouvrage, que de voir le chaos se rejoindre, les laves suivre des pentes fixes, les bolides décrire des courbes cadencées. Quand le rugissement éclate, il est encore d'un penseur ; au plus fort de l'incendie, apparaissent de grandes ombres mouvantes qui nous font des signes de salut, précis etcertains. L'auteur des Bhsphèmes a cette fois voulu construire en ayant l'air de dévaster.
La sui!e des idées est telle : d'abord les Viali-
(jues : quelques avertissiemenls liminaires ; une demande d'indulgence aussitôt suivie d'un fier sursaut d'orgueil ; le tournoiement du phare à triple feu qui servira de guide vers les lointains paradis du rR\e et du riïel ; In flamme p;i/e conseille de saisir i'iieure et le plaisir : la rouge de s'y donner tout entier ; la verte de s'illusionner jusqu'à sentir en soi tourbillonner l'univers. Eufin ledémon parte, plus intérieur que cornu et Fourchu, et remet au voyageur la boussole merveilleuse, l'axiome qui le conduira à travers les Remous :
. . . . L'acte en soi n'est rien ; les conséquences Ne sont rien. Et le tout, c'est d'avoir en effet, Entière et de plein cœ'ir, lafoi dans ce qu'on fait.
Les voici maintenant, ce« Remous où s'engage la barque chantante, malgré l'embrun, les paquets de mer, les cris moqueurs des goélands, les abîmes glauques pleins de sirènes, les récifs noirs aux dents pointues et les brouillards de toutes couleurs, de toutes densités, qui s'abattent sur les rides salées, gros oiseaux aux ailes floconneuses. Chaque vague a ses deux versants o(i miroitent les contradictoires, ses deux courants de sens contraire que tiraillent le vent et la marée, son double et opposite réseau qui ne se rejoint que sur la crête en un fin liseré d'écume. Chaque lame a ses deux profds dont l'un rit et l'autre pleure, ses deux voix dont l'une approuve et l'autre chasse : Songe à l'immortalité; Que t'importe un nom éternel. Travaille ; n^ne. Sois ivre; sois sobre. Cours les plaisirs ; goûte leur vase amère. Gave-toi ; jeûne. — Méprise la vieillesse; aîmo la vieillesse. — Crois & la
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force; crois au droit. Gomme le poète approciie des îles, les tourbillons des remous augmentent d'amplitude et de coi-respoiidances. Leurs courbes, leurs voltes et leurs dames signiflent non plus des réalités concrètes, mais des aspirations vers l'au delà. Le ton s'élève. L'immense orchestre marin gagne les instruments de l'idéal. Le plaisir et la peine, la cbimëre, les songes, la nature natur&nte, la métaphysique et les étoiles, le ciel du monda et de la conscience, voilà, ce que reflètent les ultimes horizons. Cette altière traversée s'achève par un prodigieux élan, dont la trajectoire est révélatrice.
Ah I ce n'est pas deux moi qui sont en moi I C'est dix, Cent, mille, des milliers ! Venus de quels jadis, A travers quels fourrés d'anciennes aventures. Vers quels chftteaui chantant d'espérances futures, Lourds de quels sonvenirs, riches de quels butins. Poussés par quels espoirs qu'éveillent quels matins.
El tous ces mot les plus lointains, les plus confus, Les plus vagues en moi revivent. Je les fus, Je les suis, je ne peux les forcer à se taire.
Tel est le cri du vrai poète. Celui qui a senti tressaillir et grouiller en lui cette multitude a désormais le droit à la création. Une métamorphose magique fera vivre et l'obséder le bourreau, le prophète, le roi, le mendiant, le criminel, le fou, l'enfant, la vierge et l'ouvrier. Dans son imagination ae dressent en plein relief tous ces types de l'essor humain : l'amoureux, l'ambitieux, l'avare, le timide, le méchant, le sage. Son esprit est pareil à une solution cristallisée que modifierfùt la moindre influence extérieure par une orientation nou-
velle et Totale des cristaux. Ainsi le grand artiste dramalise ses conceptions, où plutôt celles-ci le possèdent. On devine aisément, à la lecture desParadis, quelle influence la mer eut sur leur auteur. Or les métaphores océaniques le dominent. Il parle en marin des abstractions. Sa logique est une suite de cordages, une manœuvre de bord. Le souifle vient du large, alerte et robuste. Le carnage s'annonce comme un grain, par un point noir, accapare lavoùtB concave du ciel, et c'est un déch&înemeat inferual de tontes les tumultueuses puissances. Puis le flot s'apaise; la sérénité revient. Les mouettes se sèchent en criant sur les rocs. Et cetteélroite adaptation des titres, qui Tait qu'ils adtièrent au sujet comme un vêtement mouillé, n'est ni voulue ni factice. Daiislabatailledcsmoïqui agitent te poète, celui-là l'emporte, le mot navigateur etcon quérantqui vogue joyeux vers l'inconnu liquide.
Apparaissent enfin les f/e; d'oi'. Elles surgissent à l'horizon du passé, les belles îles de la vingtième année, ardentes de désir ou glacées de l'assouvissement, volcaniques ou cendreuses ou boueuses même, mais toujours chères, lies o& l'on n'a faim que de gloire, soif qua de volupté, lies de songeries et de mirages, de puissance artistique et de luttes verbales, de baisers qui enguirlandent dessonnelset de sonnets qui célèbrent la beauté éternelle à travers ses éphémères visages. Plus loin encore sont les llesderenfance;àrentourd'ellesflottent de douces mémoires. lectures premières et premiers contes, lait de l'esprit, source du fleuve fécond, joyeux réveils, cloches entendues et fleurs cueillies! Mais, en face de ces Iles factices du souvenir, il en sort à