‹ Les idées en marcheChapitre 40 sur 57 · BAPTISTE BONNET : UN PAYSAN DU MIDI · texte numérisé non relu

BAPTISTE BONNET : UN PAYSAN DU MIDI

avec la plus scrupuleusefid6Iité. Que de locutions d'unesaveurunique! que dejolis proverbes semés âansles passages descriptifs comme des coquelicots dans UQ pré 1 II tiîomphe, Frédéric Mistral, le poète magique de Mireille et de Calendal , avec sa théorie de l'atlachement au sol, soq panégyrique de l'homme du village opposé à l'homme des villes. Ce livre est, s'il en élait besoin, un gage de plus pour les idéea fédéralives. Baptiste Bonnet n'est pas un isolé. Il est le répondant d'une multitude d'imaginations locales, d'imaginations en rumeur qui n'ont point trouvé leur embouchure expansive, comme ce vieux berger dont il raconte l'histoire avec une telle éloquence. Il s'écrie, le pauvre ré- Tcur aux étoiles sur les Alpeâ et dans les vallées : Ah I ne vaudrait-il pas mieux être aveugle? Ne vaudrait-il pas mieux être sourd que d'entendre cette symphonie divine faîte du gazouillis des oiseaux, du caquetage des sources., du vibrement ailé des insectes, du rire des jolies filles; des chansons du vent dans les feuilles, des musiques du rossignol et du grillon? — Pourquoi voir, pourquoi entendre toutes ces belles choses, si je nepuispas arriver à direce que j'éprouve, ce que je vois et ce que j'entends? Ne vaudrait-il pas mieux être Cortet le Simple ou Doret le Buveur?

Il ne faut pas se lasser de le répéter: « Heureux ceux qui donnent des voix aux muets, qui servent de miroir à la sensibilité de leur époque, de leur boui^ade, que cette époque soit morose ou joyeuse, que cette bourgade soit de paysans ou d'intellec' tuelsl » Ils sont les vrais poètes. Ils rompent les

noires barrièrea de l'isolement. lia trouvent à eux seuls des chants aussi beaux, aussi vastes, aussi simples, aussi chargés de rêverie que ceux à la créalion desquels toute une lignée d'hommes, de femmes et d'enfants a quelquefois coutribuô et qu'on appelle les chants populaires. Gœthe pous- ^ sant Bientano à réunir légendes, mythes et bal-

lades ; Mistral suscitant autour de lui ce curieux mouvement félibréen dont Baptiste Bonnet est à coup sûr, comme prosateur, le plus brillant fleuron: voilà les rénovateurs du lyrisme, les donateurs des sensations héroïques. Le génie de Weimar et celui de Maillane ont magnifiquement démontré qu'un groupe vaut plus qu'un homme et que le rayormemeut d'une gloire suffit à éveiller bien des talents qui s'ignoraient.

Les litres des chapitres qui composent le livre de Baptiste Bonnet indiquent & eux seuls les intentions de l'auteur: Ma maison, jVous sommes propriéta.ires, Ma. brouette, le Sdguet de mon père. Taille des vignes, Mon bon jour (c'est le jour de la première communion). Partance de la maison, etc. Ce sont, è. la suite, les points lumineux de celte vie d'enfant, dont la série dessine une si charmante figure de gr&co et de tendresse. Il se dégage de cette aisance à supporter la pauvreté, de cet oubli des humiliations qu'elle entraîne, de ce perpétuel eilort vers la beauté, une morale spontanée et touchante. Cette œuvre est un singulier appoint aux doctrines d'un Rousseau ou d'un Toisloï. Les bienfaits de l'existence patriarcale apparaissent ici évidents. Nulle école préférable à celle de la nature • La foi augmente la paix intérieure, donne prétexte

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k de douces coutumes, k de pieuses fêles qui relient les vivants au souvenir des morts. Le travail n'est plus un opium pour fuir ie rêve sur l'existence, mais l'accomplissemeat d'une fonction qui soulève l'idée du devoir, la rend présente et tangible. L'art enfin, dégagé des formules et des entraves, apparaît dans sa force, tel qu'aux époques célèbres où l'imil&tioa ne sévissait pas.

Quel sera le sort de ce livre qui mériterait de devenir populaire? Je l'ignore. Mais ceux qui le pénétreront me sauront gré de le leur avoir indiqué. Quelque chose de pur et de vrai, qui augmente en nous la puissance idéale, voilà une rencoDtre beureuse et rare. Pour ma part, je remercie Baptiste Bonnet de m'avoir arraché pendant quelques heures aux paperasses et aux bibliothèques, de m'avoir conduit par la main sur une des cimes alpestres dont il célèbre, avec le plus beau verbe qui soit, la splendeur immaculée, proche des astres et de la conscience.

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