‹ Les idées en marcheChapitre 41 sur 57 · DE WYZEWA: CHEZ LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

DE WYZEWA: CHEZ LES ALLEMANDS

J'ai déjà mainles fois eûtreteuu les lecteurs de la Nouvelle Revue du talent si particulier, si nettement original Je Jules Renard. L'auteur de Sourires pinces, de l'Écornî fleur, du Vigneron dans sa. vigne, est un de nos premiers stylistes. Il écrit une langue dépouillée, uerreuse, alerte, sansnéologismes; chaque mot a sa valeur et chaque phrase son rythme, et, comme il fait parler des êtres déterminés et que le frémissameut de la vie le préoccupe, il sait donner un tour caractéristique et savoureux aux mouvements les plus ordinaires de ses personnages. Nous avons en Jules Renard un ironiste en quelque sorte involontaire ; le monde se présente & lui sous un aspect ni baroque, ni funambulesque, mais dévié dans le sens d'un comique d'observation, d'un comique froid et véridique, et cette inclinaison suscite partout, dans les choses et chez les gens, des petites crevasses, des rides, des plissements, des sourires où sont apparentes les plus subtiles figures du foncier égoïsme humain. Afin que cet égoîsme soit plus clairement visible, plus solidement tangible, cet

JULES RENARD : FUIt-DE-CAHOTTE 311

analyste des travers bonvgeois se fait lyrique h son beure. lisait gonfler les vanités, cnller le désir ou la sottise jusqu'au point où la bulle crève, ne laissant qu'un vestige moqueur. Ceci forme la cadence de son laleot et la charpente des tableautins avec lesquels il compose sou grand tableau et dont chacun est un petit ensemble.

Ce nouveau livre, Poil-de-Ca.rotle, définit et fixe un caractère qui restera sûrement dans la littérature comme un joyau de sagacité. Poil-de-Carotte est un enfant ni bon, ui mauvais, prât aux défauts comme aux qualités, suivant la culture et la température, que des parents insupportables blessent et maltraitent moralement chaque jour, chaque heure, chaque minute. Nous voyons la sensibilité du, petit bonhomme se dessécher, se recroqueviller peu à peu. La voix aigre de sa mère passe en lui, la veulerie de sou père l'accable, les tiraillements intéressés de son frère et de sa sœur disloquent en lui la bonté. 11 devient cruel, pervers dans la profondeur, dans ces régions de l'Ame qui n'agissent pas, mais stagnent. Rien, d'ailleurs, ne le violente et personne ne le brutalise; mus chaque circonstance est l'occasion d'une piqûre à son amour-propre, d'une bourrade à son illusion. Ainsi se fait peu à peu sous nos yuux l'embryologie d'un égoïste et nous avons, sur un court espace, un résumé des misères humaines, car les cris et les saccades causent moins sûrement la mort sentimentale qu'une lente infiltration de déboires. Les parents de Poil-de-Carotte, ce monsieur et cette madame* Lepic, qui sont pour moi des emblèmes, sont arrivés è. créer nn monstre. Ce travail fut in-

312 LES IDÉES EN SlARCHE

conscient et tenace, mais il est dérinilif. Car Poilde-Carotte joint, dans son étroite personne, la vérité physiologique et Javériti sociale. Les atteintes agressives de sa famille s'accumulent en lui et corrodent son cœur avec retard. A mesure que son intelligence se forme, sa faculté de s'émouvoir se déforme. Chaque flèche lancée vers lui devient une pointe qu'il aiguise avec une conscience que la douleurgrandil. Tandis que la plupart des héros sont modifiés pardes voyages et des contacts aventureux, cet homuncule est travaillé, ciselé, en quelque sorte sous la lampe, prés du foyer, parle canif ébréché de la soltise, et dans ses rêves, sur son petit lit d'enfant, se dressent, chaque nuit plus terrifiants, les grimaçants fantômes de rancune et de sournoiserie ; Dehors, afin de prouver qu'il se fiche de tout, Poil-de-Carotte siffle. Mais la vue de M"" Lepic, qui le suiva.it, lui coupe le sifflet. Et c'est douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet d'un sou. Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le lioquet, risn qu'en surfjissant, elle le lui fait passer

Il faut lire et dans l'ordre ces merveilleux récits qui s'apppellent : les Poules, la Taupe, la Luzerne, le Train, l'Aveugle, Comme Brulus, les Poux, la première Bécasse, etc. On se rendra compte alors seulement, et beaucoup mieux que par des considéralions vagues, de la conscience artistique de Jules Renard, de son habileté à sarcler les mauvaises herbes du discours, de sa finesse implacable et logique. Il traite la nature par traits légers et précis, à la japonaise. Arbres,

Page 1