JULES RENARD : POIL-DE-CARIJTTË
et maîsjDS ne servent, d'ailleurs, que de repères et de jalons à ces histoires morales, si éJillantes qu'on devrait, à l'occasion du jour de l'an, les donner eu prix aux parents. L'auteur de Poil-de- Carotte excelle à retourner la tapisserie mêlée des sentimeots et des actes. 11 nous montre la trame, te passage des iils, tout ce qui se cache et qui s'use et il n'insiste jamais que sur le nécessaire. 11 a la tradition soucieuse et méticuleuse du Flaubert, le même attrait pour l'hyperbole dans la sottise que le créateur de Bouvard et Pécuchet. Mais son procédé est tout différent. Il arrête l'émotion tout court et presque cruellement. La petite promenade où Poil-de-Carolle déclare à son père qu'il n'aime point sa mère est typique à cet égard. C'est l'explosion rapide et sèche d'une série de forces patiemment groupées.
Les remarques qui précèdent démontrent saffisimment que le comique de PoiI-de-Caro('erJsida surtout dans l'expression, dans la recherche de détails drolatiques et cocasses. Le sujet en luimême est grave. Tout être n'a-t-il pas d'ailleurs deux visages, l'un superficiel et l'autre profond, dont l'accord est infiniment rare? Le premier, tourné au dehors, de relation et très mobile, ne s'impressionne que de ce qui se passe et traverse l'Âme vivement. Mais le second, de forme intérieure, solitaire et où tout est ride, ajoute sans jamais détruire et concentre en lui les images vitales. C'est ce que nous appelons le caiaclère. A ce deuxième visage, l'amour et la foi donnent la sérénité, la douleur prête une grimace qui, suivant le sens des plis d'angoiss.e, tantôt s'appelle Biaise
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Pascal Ht tantôt Méphislophélès. Je ne compare nullement le petit Poil-de-Carolte à ces deux per- BODuages. Je veux dire seulement que des apparences d'hislorielleset une gaieté Feinte ne doivent point tromperie lecteur. Pour quiconque se préoccupe d'étudier l'écrivain derrière l'œuvre, Jules Renard est une des personnalités les plus ènigmatiques et les plus curieuses qui soient. La clarté des anecdotes types dont il compose sou sujet ajoute encore à l'ambiguïté des conclusions. C'est une chose impressionnante qu'une lucide et régulière avenue de réflexions dans laquelle on s'engage peu à peu et dont on ne trouve pas le bout ni l'issue. C'est CG que j'exprimerai assez mal en disant que ce Poil-de-Ca.fotle fait rêver.
Rien de ce qu'écrit M. de Wyzewa ne saurait être indifférent. M. de Wyzewa, dont l'influence sur les esprits de notre époque aura été considérable, est uo métaphysicien qui méprise la métaphysique, et un cerveau d'extrême culture qui n'a plus de goût que pour l'instinct. Il a accompli cette évolution, qui marque le pli des années présentes, avec une extraordinaire lucidité, et il s'est, avec une modestie excessive, consacré à la propagandede Tolstoï, dont la courbe morale, co'ïncidant avec la sienne, le satisfait. Cela ne l'a pas d'ailleurs empêché d'écrire deux brochures exquises, le Baptême de Jésus et les Disciples d'Emm^ûs, et un beau livre, Valbert ou les Récits d'ua jeune homme, que j'ai analysé ici même. Depuis j'ai relu Valbert deux ou trois fois, et à chaque fois je l'ai compris davantage, et j'y ai trouvé des beautés plus nombreuses, soil pour l'inflexion
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molle et chantante du style, soit pour les crises (l'adolescence qui soiitfixées là avec une force surprenante et dissimiil(!e. M. de Wjzewa est arrivé ainsi à celte plale-forme de la tour pensante, d'où l'on ne voit plus que les mouvements sentimentaux, et il a le droit de dédaigner loule prétention scientifique ou psychologique, et de s'écrier en présence des durs labyrinthes contemporains : c J'ai passé par là. L'émolion seule me platt, ou, dans la rêverie, ce chemin, le plus délicieux de tous, qui cétoie la spéculation métaphysique, l'amour et la pitié, les changeantes peintures de l'univers sur la toile frémissante del'&me. ï Cette forme de l'intelligence qui atteint à la sérénité est peut-être la plus rare de toutes, car elle exige la faculté de résorber les empreintes si tenaces de l'éducation, de l'instruction, de toutes les notions fausses, lourdes et pédantes qu'on accumule en nous à plaisir. Cette forme éteint jusqu'au scepticisme, qui est comme un vaciilement de scrupules et déplace sans cesse les joies que l'on pourrait goûter. 11 résuite de tout ceci que, si l'on croit encore à la nécessité des écoles et s'il se crée une école idéaliste, M. de Wyzewa en est le chef naturel, et, en parlant ainsi, je ne fais que lui rendre ce qui lui appartient sans conteste. Cette étude sur les arts et les moeurs de l'Allemagne -contemporaine est d'apparence discursive nourrie en réalité de détails curieux, de vues ingé nieuses et profondes. La Visite aux primitifs ap partient au premier genre de M. de Wyzewa, alors qu'il se plaisait surtout à uneironie philosophique, et que l'admiration n'allait pas chez lui sans un sourire. Il y a là des pages ravissantes sur Albert
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Diirw, ilansBurgmair, Cranach etllolbeîii le vieux. Quelle est précieuse la haine de la pédanterie chez un visiteur de nausées ! De rien M. de Wyzewa ne se soucie autant que d'avoir des impressions sincères. Qiiand un détail de la vie ambiante intervient entre l'art et lui, il ne le néglige point, mais s'en sert comme d'un verre coloré pour examiner le chef-d'œuvre à travers sou humeur du moment.
Son mépris pour la banalité viennoise no cède que hors de la ville, au petit cimetière où est enterré Beethoven et il lui adresse une prière en termes excellents et choisis : Vous êtes le seul artiste, V-unique évocateur des joies et des angoisses profondes, infinies, vivantes. Il y a eu des maîtres estimables qui ont ressenti des parcelles de via et, par maints artijices patients, qui les ont reproduites. Mais vous seul avez pu, par delà notre mauvais monde, créer un monde et changer pleinement le labeur de votre moelle en celui de la vie vivante. La réalité de l'extase, la transfiguration durable et totale, vous seul l'avez eue. Car les notes de uos musiques ne sont point savantes, ni harmonieuses, ni même symboliques ; mais vous en avez fait un mystérieux lan~ gage très précis, sans cesse plus précis. On ne saurait mieux dire. Le trépied sibyllin de Beethoven résonne en effet bien plus loin que la musique, et nous pénétrons par lui dans la région sacrée des nombres qu'il parcourut avec Platon.
La vie et les mceura de l'Allemagne actuelle sont étudiées dans une série de brefs et significatifs chapitres qui nous offrent des données positives sur le caractère allemand, ses déftwitsd'iniliative,sa stnli-
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mentalité, source de veulerie el de poésie. Les parties liis plus inléressautes traitent de Qerlio, ofi fleurit avec une rapidité précoce toute la misère d'une grande ville, de Berlin qui contagionne l'empire el lui donne quelque chose de j)Ourri, Ici la famille se dissout, les barrières nsorales s'abaissent, les idées révolutionnaires s'organisent et se disciplinent. Les tares de la centralisation accomplissent leur lent et sûr traTail de désagrégement. Vingt ans ont suffi à Berlin pour modifier l'âme allemande : telle est la conclusion de ces notes impartiales et vôridiques. Par ailleurs, M. de Wyzewa n'est point tendre pour le" manque de goût de nos voisins et il passe des ridicules eslérieurs aux intimes avec une aisance enjouée. Ces pages sont un modèle de finesse et de bon sens.