VOYAGE EN ORIENT DE S. A. I. LE TSAREWITCH
Ces notes de voyage, réunies par le prince E. Oukhtomsky, n'ont pas seulement pour elles d'avoir été fort élégamment traduites par un professeur au Collège de France, M. L. Léger, d'être précédées d'une remarquable préface de M. Leroy- Beaulieu, et accompagnées de saisissantes illustralions ; elles sont de plus vives, alertes, spirituelles, parfois profondes. Bien des descriptions curieuses ou admirables ont été faites des contrées, Grèce, Egypte. Inde, traversées par les augustes voyageurs. Elles ne rendent point ce livre inutile, parce qu'il est de bonnefoi, de vision directe, de retenue systématique sur les points trop connus, et, au contraire, de développement sur ce qui fut moins foulé, moins ressassé par les prédécesseurs. Un pareil voyage, en quelque sorte officiel et destiné à l'éducation de l'héritier du plus vaste Elat européen, avait certes tous les inconvénients de l'onîcialité: arrivées et départs prévus, minutieusement réglés ; encombrement du cérémonial et de l'étiquette ; nécessités de banquets accompagnés de speechs chez tous les personnages de marque, etc. M«Is, par compensation, les avantages furent une
facilité extrême pour voir en peu de temps ce qu'un simple parliculier auraitune peine infiuie à s'offrir à graud renfort de démarches et d'argent, une aisance pliilosophiqiie à pénétrer par le htlut les rouages compliqués de ces civilisations oi!i le mo> dei ne se mêle à l'antique.
Les quelques pages sur la Grèce sont évidemment la partie la moins intéressante de ce gros volume. Dans les réflexions archéologiques sur . Olympie ou sur Athènes, on ne sent point que l'esprit slave ait admis cette merveille légère et pondérée qu'est la civilisation hellénique. Ici, le présent s'évapore ; le passé seul se dresse dans nos imaginations à nous autres extrêmes Occidenlau.x, de culture moyenne et classique. S'il y avait encore un Dauphin et que ce Dauphin voyageât, il aurait peut être la chance de tomber sur un compagnon de route, alerte, instruit, non pédanlet gai, — tel parait, à travers son livre, le prince Oukhtomsky, — lequel donnerait la vie à ses souvenirs d'étude et lui ouvrirait l'àme grecque, cette 4me petite, élégante, ordonnée et qui cependant admit l'univers, parla par l'immense bouche d'Eschyle et d'Aristophane, humanisa tous les chaos de la morale ou de la nature. Il y a eu un moment d'un étroit espace de terre où ce qui flotte d'exquis à la cime des idées, des êtres et des choses s'est condensé, oii un langage unique, tressé de magoilique et de méticuleux, sut vélir lapensée la plus rare d'une étoffe ajustée et lâche par endroits. Je nesais si beaucoup seront démon avis; mais je trouve la Prière sur l'Acropole de Renan un peu trop somptueuse et barbare et plus persane
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que Traiment grecque. Souhaitons- que le prince Oukhtomsky, plus sensible qu'il n'a Bul'eiîprînierj aîtemportéquelques souvenirs do cette adorable visago hcUàne où le plus lier SGûiîtneal eoaclul par un sourire.
L'Egypte a passionné les voyageurs. Comme il en serapour l'Inde, ils ont abordé la terre desTha- ' raons par son bazar, par le Caire, ville de métis, de civilisation frelatée où le mélange des races et le conflit des intérêts créent la laideur. Ce comptoir de l'Orient a bien changé depuis Gfirard de Nerval. Là où le trafic s'installe, où l'horrible politique établit son domaine, la poésie disparaît, s'esile au fond des ruelles, dans nn angle de mosquée, dans une attitude fugitive et renouvelée des ancêtres que prend tel Egyptien au coin du marché, et voilà ce qu'une suite nombreuse, un cortège impérial apprécie difficilement. La nature renàJt au pied des Pyramides. Ces grands témoins, frustes, géométrie ques, d'une si mystérieuse rudesse, montrent dans le travail des muscles une pérennité supérieure; puisqu'ils vivent encore quand leurs souvenirs d'art contemporains défaillent. Le sphinx qui les fixe leur pose-l-il des énigmes, ou peut-il résoudre la leur dans ces prodigieux conciliabules où le soleil et l'ombre sont les seuls interprètes ?... A mesure qu'on pénètre dans la haute Egypte, il semble qu'on ouvre les portes successives et symboliques d'un de ces hypogées dont l'auteur du voyage fait de bonnes descriptions. Thébes, Memphis et les cataractes! A peine un pauvre regard humain peut-il saisir quelques reliefs de pierre dans ce domaine du destin et de la mort. La mort, elle est
ici partout présente, animée par lamagie, iililisant toutes les formes vitales pour s'offrir plus terrible et plus incessante. La flamme brûlante du jour no consume pas ces écroulements de siècles. Elle immobilise les cadavres des monuments, des iiommes et des animaux. Los lignes de l'horizon se conTondcnt en une seule perspective de premier plan mate, crue et funèbre. Tout est régulier, matliémalique, jusqu'aux gestes figés en signes d'écritures, jusqu'aux ruines dégradées par pans et arêtes. Les voyageurs ont remonté le Nil en daabieh. Voici une jolie rencontre :
Un radeau fort original descend vers nous. Il eet enliôrementchargé de cruches de terre fabriquées dan» la haute Egypte. Il y en a de toutes dimeRsioDa. On trouve ces cruchfts dans les palais comme dans les chaumières. Elles gardent l'eau très fraîche et l'empêchent de se corrompre. Les vases les plus gros sont au-dessous des autres, attachés par des cordes en filaments de palmier. Les plus petits s'élogentà une assez grande hauteur. De$ mariniers à demi nus guident cette masse fragile à travers les sinuosités du neuve. Ces poteries rappellent encore aujourd'hui tes types de l'ancienne Egypte. Les instruments d'agriculture du fellah, sa manière de travailler la terre, atiestent aussi cet esprit conservateur fidcle aux traditions des ancêtres.
Avec les Indes nous arrivons à la partie supérieure de l'ouvrage du prince Oukhtomsky. Soit qu'il ait recueilli sur cette terre mère des races des renseignements préalables plus précis, soit que son esprit slave ait trouvé des concordances secrètes avec l'esprit asiatique, le compagnon de voyage du tsarewitch a su voir, comprendre et montrer. Pour les mêmes motifs que le Caire,