VOYAGE EN ORIENT DE S. A. 1. LE TSAREWETCH
oudha modBme, les plus sublimes chanteurs de mots ou d'iJées paraissent de peliles étiucellea. Une bonne parlie de notre science, de notre connaissance, dont nous sommes si liens, lient sans doute dans le creux d'un de ces mots sanacrits, simples et complexes, composés de concret et d'alisti ait, et qui joignent des images intérieures et verbales à des groupes d'images extérieures. On reste anéanti aux pieds de cette métaphysique animée, comme le voyageur devant ces pyramides, devant ces divinités qui font partie de séries de divinités dont l'ensemble n'est qu'un signe de ponctuation au milieu d'une phrase sans rivages.
C'est parce que la matière était écrasante que nous savons gré au prince Oukhtomsky de raconter ses impressions sans enjolivements. Son livre sera surtout précieux à son auguste compagnon. Le grand-duc héritier y retrouvera les stades de son souvenir, des repères pour son propre esijrit.Dans un pareil défllé de choses et d'êtres, la mémoire sensible ne peut retenir les détails. Ce qui reste aux princes comme au.<c autres, c'est un branle communiquée l'imagination, l'ébauche d'une forte leçon d'humilité vis-à-vis d'une puissance indéfinie d'où dérive toute puissance particulière, une communion de l'âme restreinte avec l'dme universelle.
A. ROGUEWANT ; LE GRAx\D SOIR
Le livre de M. Boguenant est remarquable autaDt par le sujet qu'il traite que par la manière dans laquelle il est conçu, excessive parfois et parfois un peu gauche, toujours neuve, hardie, entraînante. Même après l'admirable Bilatéral de Rosny, il eût pu être une synthèse de la condition ouvrière, alors qu'il demeure une série d'esquisses, par manque d'un axe solide. Mais, parmi ces esquisses, plusieurs sont assez poussées, ornées et fortes pour nous faire espérer que leur auteur nous déniera UD jour l'ouvrage complet et systématique que nous attendons. Je dis systématique, parce que dans ces terrains vagues de l'àme, à la fois rudimenlaire et citadine, il faut élever de grosses constructions. Des aperçus ne suffisent pas; des descriptions extérieures non plus, si amples et magnifiques qu'elles soient. La situation morale d'tiommes qui vivent du travail musculaire et dont la pensée subit confusément et à la fois toutes les excilalions de la vie sociale, voilà un problème compact, mais qui exige des outils déliés. Le Jean Durot que nous montre M. Roguenant et qui, par le chémage, dégringole peu à peu, d'une petite si-
A. EOGnENANT : LE GRAND SOIR 333
tuation de conlremaîlre péniblement acquise, dans la paresse, la boisson et l'essai anarrhislc où il trouve la mort, ce type d'ouvrier faible et bon, quoique d'uu suWisaut l'elîef, n'esl pas complet, parce qu'il est encadré d'uQ artiste et d'un jeune bourgeois riche et rongé de spleen, lesquels dissipent un peu notre attention. L'auteur a voulu, par ces contrastes saisissants, nous analyser les liens qui unissent tes divers niveaux de la société, les filons intermédiaires. Ce procédé donne de la va- ' piété et de l'éclat à sa tentative, mais me semble lui ûter do l'énergie.
La beauté d'une œuvre de cet ordre est avant tout dans la convergence. Que le moindre détail ajoute à l'ensemble, détermine le souvenir, puis s'y fonde et s'y perde. C'est par une telle méthode qu'une suite de miniatures devient une vaste fresque inoubliable. Or le Grand Soir fourmille d'épisodes puissants et de tableaux habiles : l'atelier, l'accidenta l'atelier, le heurt des caractères et des tempéraments, des rencontres au coin d'une rue, un profil d'amour populaire, des causeries révoltées à une pclile table de marchand de vin, à l'ombre d'un litre, des angles de faubourg, des timidités et des violences, de la sensualité qui bégaye ou brutalise, de la veulerie, du remords qui se perd dans la double fumée du vin et du tabac, des Irainailleries dans la banlieue par la pluie et par le soleil, voilà, réunis dans des phrases soignées^ des dialogues brefs et vrais, bien des éléments de réussite.
Certes, si jamais sujet a pu tenter un artiste, c'est actuellement la vie de l'ouvrier. D'abord on
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y trouverait toutes les jouissances du vocabulaire. Il ne s'agit point, bien entendu, de l'argot, lequel a exactement la valeur d'une langue étrangère, et oe fournirait point d'élément artistique. Il ne s'agit pas davantage d'employer des termes techniques. Ceux-ci forment dans le discours des parties mortes et ressorlent eu laid sur la page. Mais le métier manuel a quelque chose de sain et de vigoureux, qui féconde le style, pousse à l'éloquence âpre. Il y faudrait ardeur, frénésie, et comme une précision épique. Décrire une machine est plat; besogne de rhéteur ou d'ingénieur, l'aire sentir qu'elle est là, qu'elle domino tout, dangereuse et irrésistible, crier une atmosphère inquiète, voilà le difficile et le beau. Qu'on évite surtout ces comparaisons mi-industrielles, mi -zoo logiques, toujours triviales, qui associent un laminoir à la gueule ouverte d'un monstre, une cheminée à un cheval hennissant, et poursuivent la métaphore jusqu'à l'absurde. Ceci est non de la force, mais de la faiblesse, et le premier jet de la plume, que dédaigne tout bon écrivain. Qu'on n'oublie jamais que, lorsqu'un paysage environne un individu, ce paysage participe aux éinotious de l'individu. S'arrêter en plein récit d'une catastrophe ou d'un crime pour nous décrire la banlieue dans le plus grand détail, c'est couper net l'intérêt, avouer l'auteur froid derrière l'ardeur factice des personnages, faute bien plus grave que d'employer le style direct, le je si odieux à Gustave Flaubert et aux partisans de l'art impersonnel, doctrine dont la saveur m'échappe . Ce que je souhaiterais en uu mot, c'est un Saint-Simon populaire, quelqu'un qui animerait le faubourg