‹ Les idées en marcheChapitre 6 sur 57 · LA JALOUSIE ET LE REMORDS · texte numérisé non relu

LA JALOUSIE ET LE REMORDS

suffit pour moliverlea plus farouches vengeances. Une excessive méfiance entraîne d'emblée les passionnés à des aclions irréparables: ils n'ont plus ensuite qu'à se lamenter et à se Trapper la poitrine avec un zèle i^gal à leur furie de massacre. Tantôt iU se iuent. Tanl6t ils entrent dans les ordres et superposent de chauds souvenirs à leurs exaltfttipns religieuses qui ne servent qu'à détourner l'incendie. Ces débridés qui l'emportent encore sur Othello par leur absence de jugement, ont Déanmoins un frère dans Shakespeare. C'est Cléonte du Conte d'hiver qu'un simp'e racontar désorganise et affole. Mais le Conte d'hiver finit bien, o: C'était un rêve s, comme on dît aux enfants à la fin des histoires terribles, et Dieu n'a pas voulu laisser de trop grandes injustices s'accomplir. L'auteur de Richard III a ainsi deux conceptions de la vie, l'une féerique et l'autre de cauchemar, ei ce sont les deux aspects du monde qui rythmiquement oscille du noir au bleu.

^(ces(e de Molière est un jalous bien plus qu'un misanthrope. C'est le jaloux grincheux, latillon, questionneur et qui s'irrite davantage à mesure qu'il lasse la patience de celle qu'il voudrait garder pour lui tout seul. Lui aussi précipite sa ruine. bars la litléralure moderne, il serait injuste d'oublier Manon Lescaut, Adolphe et Sapho qui nous présentent trois types distincts de la jalousie. Car ce mal, dont l'esseUce est immuable, alTecte des formes infinies : la forme innée, qui tient à la vie même, celle des raffinés et des faibles; la forme acquise, dans laquelle une hypothèse, une apparence, une suile de circonstances ou un faitsuscile

32 LK« iflÉES EN MAR'.UE

lout le tourbillon sentimental; la fjnnc rélroa[iective, qoi s'acharne au passé, coordonne des récils, enchaîne des preuves, se livre à des investigations incessantes, jusqu'au moment où le jaloux, l'aligné, retombe sur soi, s'abaudonnc et s'incline, ne ressent plus la douleur que par élancements lointains; la jalousie de l'avenir qui se repaît du pas encore, échafaude des suppositions, imagine des épisodes, etrinilLien par réaliser son objet; la forme perverse, qui se sert dn fléau de l'amour comme d'un stimulant pour l'amour et que les plus naïfs savourent inconsciemment. Les jeunes jalonsent autrement que lesvieuï. Nous avons sur ce point le témoignage de Restif de la Bretonn&dans Sara/i ou. l'Amour à quaranle-cinq ans. Les débauchés ont leur tourment qui n'ei^t pas inférieur à. celui des chastes. Les climats et les époques influent. Or, pour tous ces modes, pour ces transformations, pour ces masques d'une même face grimaçante et convulsée, nous avons des repères écrils, des jalons littéraires, des personnages types hommes et femmes, et c'est peut-être le point suriequel les auteurs ont été le plus sincères, parce que l'épreuve est générale, que chacun est encore cousu de cicatrices au moment où il expose ses souffrances et qu'ici, en dépit de Gœthe, la poésie ne délivre guère. Kl nous -comprenons maintenant que l'auteur de l'Éthique ait eu le scrupule d'enfermer ce Protée dans les cadres étroits du genre et de l'espèce ot nous pouvons admirer sans réserveslesdeux aphortsmes célèbres de La Rochefoucauld : «La jalousie est le plus grand de tous les maux et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent. — -

La J,\LTrS[E ET LE RZUlB'ià 33 -

La jalousie naiL toujours avec l'aruaur, mais elle ne meurt pas toujours avec lui. »

Sj)iiiozaest moins embarrassé quanl au remords. Il le définit ; « Un senlîmenl de tristesse accompagné de l'idée d'une chose passée qui est arrivée contre notre >;spéiance. t Ici, il semble qu'il faut une base bien solide, un acte tangible et- défini, mais il faut aussi une conscience particulière et bien des criminels ignorent les Euménides. D'ailleurs, les modes du remords sont peu variables, si ses causes diffèrent, et ce phénomène a une marche en quelque sorte classique. S'il s'exalte surtout chez les imaginalifs, il réciameavant toutdesâmes ■ scrupuleuses. On me pardonnera, dans ces études, d'insister tellement sur le scrupule, car il s'agit d'un cas moral singulier, qui donne la clef de bien des mystères et auquel on n'a pas, à mon avis, accordé une attention suffisante. Les scrupuleux n'abandonnent ti la destinée ni leurs actions, nileurs paroles. Avant le déclic volontaire qui les livre au monde exlérieur, il les examinent et les retournent soigneusement sous toutes les faces. Après, c'est pire et leur existence se consume à reconstruire le passé, à le déplorer, à le déformer de mille manières et jusqu'à l'épuisement.

Les théologiens connaissent bien ces vli'issitudes se-rèles pour qui la confession élnil un mei'veilleux remède. Celui que le remords atteindra le plus vi- . vcnient ne voit pas seulement des spectres assis à la table du banquet, comme Macbelb, ou de terribles déesses ronflantes, comme Oreste. Il éprouve surtout le besoin irrésistible de selibérerdesafaule par l'aveu public. Cela débute par saccades brèves, -

34 LE^ IDÉES EK UAItCHC

éclairs lapidcs, à la lueur desquelles il voit sa viciimo et sa conscience en présence et, sa douleur flaitiboyanle, entre ces deux implacables miroirs, et nuillipliée par eux. Puis les images se rejoignent. L'imagination n'a plus une seconde de liberté. Elle se ilaLle, en rappelant incessamment le speclaclei de l'user el de l'anéanlir; déplorable illusion, qui ne fait qu'accentuer et fixer l'angoisse, jusqu'à l'horripilatioii; jusqu'aux figures halhiclnautes. A ce poînl-là, les attitudes changent. Les héros de BjTOn demandent au risque de ruiuer le remords. ]ls se promènent à travers l'ouragan, sur la mer déchaînée. Manfred hurle son désespoir aux solitudes glacées des Alpes et souhaite une avalanche qui le délie des dures chaînes leneslrcs. D'autres se débattent, avant même le crime, luttent contre son attfa'ilion fascinante, tournent comme des bftes fauves dans la cage de la destinée. Celte éternelle tragédie de Phèdre vaut pour toutes ces luttes intérieures. C'est le tracé de toute fièvre morale que provoque un désir hors des lois humaines et plus fort qu'elles. Là encore, les martyrs par anticipation cherchent l'assouvissement, le réclament comme une crise d'où ils sortiront vainqueurs. Ils en sortent plus déchirés qu'avant. Il n'y a que dans les rêves qu'on se sauve du gouffn; en s'y jetant, et que sont la plupart de nos vains rêves si ce n'est le brumeux, le fugitif dessin de nos illusions et de nos espérances? Quand Rodion se réveille, le sang âere et la bouche amère, dans sa petite mnnsarde de Saint-Pétersbourg, il a houle et horreur de ce qn'il va faire, de cet acte trop lourd pour sa conscience, qu'il redoute d'accomplir et pourtant il l'ac-

Page 1