‹ Les idées en marcheChapitre 8 sur 57 · SHAKESPEARE ET BALZAC · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE ET BALZAC

< Le désir, c'est l'essence de l'homme, s Celle sublime pai'ole de Spinoia explique à merveille les œuvres des deux plus grands créateurs d'iiumaiiilé : Bidzac et Shakespeare. La mystique nous montre, dans le paradis, d'étranges figures d'aigles ou de roses tournantes formées d'une multitudu harmoni[|ue de bienheureux. Ces deux génies essentiels, je les entrevois dans ce vertige hallucinatoire qui reste d'eux quand on s'est courbé sur leurs œuvres ; je les vois semblables à des sign es stellaires, le B«^{<c>', le Taureau, éliocelants symboles qui eiiformeni, groupés, dressés, tordus par le désir, la fourmiliéro de leurs personnases- Êtres saus nombre, bruissants comme la mer, au flux de joie, au reflux de douleur; êtres distincts et variés comme tous ceux que nous voyons nailre et mourir ; êtres cependant conformes à leurs maîtres par une tension brusque de leurs âmes, quelque chose d'emporté, de frénétique qui les entraîne ardemment au tombeau ; êtres qui conflnent au réel et au rêve, pleins reliefi dans un tourbillon, aux muscles contractés jusqu'à la crampe, aux volontés convulsivcs, inassouvies.

Observez cette double rangée de regards fié.rcux

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«l qui Be coiTespondent : le Roi Lear et le Père Goriot, ces exaspérés du sens palernel, perdus daas la tenipôle ou dans une froide mansarde, palpant dans l'air, de leurs mains tressaillantes, «es figures îQgrates et adorées de toutes les adorations terrestres. Celle superposition des amours en un seul, avec des sursauts de désespoir, des halètements do rage, des prières injurieuses et des repentirs pâmés, c'est l'énergie débridée du désir qui crée ce monde imaginaire, éclairé par sept soleils et bouillonnant d'angbisse. Vautrin et Falsla/f, comme des torrents fangeux, charrient toute l'immoiidice humaiue, d'un cours si emporté qu'on les admire, qu'on les aime presque, parce qu'ils glorifient les monstres des obscurs replis de la conscience. Telle est la lie des passions basses, telles sont les grosses bulles colorées qui montent à la surface du désir agité par l'instinct. Shylock et Grandet, ces malades de l'or, dont toutes les facullés sensibles sont monnayées, enfermées et secrètes, arrivent au crime par les mêmes dévialions métalliques de l'amour. Mais où le désir atteint sa cime et de là prend son plus admirable essor, c'est dansles Chouans, immorlelpendantdelîom^o et Juliette, les corps et les cœurs éperdument attirés à travers les factions rivales, les soirées inquiètes où les baisers s'interrompent, où les amants épient le murmure implacable du destin au dehors, et cette mêlée des spasmes, la passion relevée par l'agonie, la mort jumelle, les lèvres sur les lèvres!

Si le désir est l'essence de l'homme, quelle est donc l'essence du désir? «Pauvre animal fourchu ! »

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s'écrie le roi Lear en se plaignant lui-même. Où vont ces fourches el que siguifient-ellGa ? Pourquoi les cruels et les démoniaques ? Quelle singulière apparence d'assoumscmenl poursuivent donc Macbeth et le saiiçlaiit [tichard III '? H Au picotcmoiit de mes pouces, j'ai senti l'approche d'un damoé >, glapit la sorcière avant que n'entre, au son rauque des frompettes, le sombre tane de Glanis. C'était son désir qui marchait devant lui et qui séchaîL les bruyères sur sa route. * Désespère et meurs », c'est le cri centrai de Richard III, la grande clameur sorLie du fond du gouffre et qui tue le désir avant de tuer l'être. Démarche raide, automatique dei'ambitieux farouche! En proie jtson idée fixe de trône et de domination, il massacre à la fin sans goilt et sans nécessité, parce que telle est la pente de l'enfer. C'est le saccage inutile, la scélératesse au petit bonheur, le gdchis de la honte et du meurtre. Quoi qu'il soit un petit baurgeois et qu'il ne convoite point la couronne, Philippe Biideau atteint au même eiTet d'horreur. Voilà maintenant le délire sensuel au paroxysme, son cortège de larmes déshonorées, et surgit le couple hideux du baron Hulot et de M'"' MarnefTe, dont les désirs, également fouguenxjs'entrecroisent, se combattent, secomplètent.

Dans la forêt de ces œuvres, on peut courir ets& perdre. Ce ne sont qu'animaux fourchus di désir, bipèdes en quête de l'impossible. La recherche de l'absolu n'est pas que dans les cornues de BtJthazar Claes. Elle est aussi dans tous ces cœurs aux battements précipités, de Cléop&lre espé* rant Antoine devant le scintillement des Ilots;,

cœurs amers jusqu'au sacrilège de Coriolan el de

Il ; pauvre cœur souillé, mais si doux, i bliubic fille aux yeux d'or. Mieux encore que lâs :, ces cœurs nous renseignent et nous Iroublenl, cœurs gonflés et Mbriles des jeunes gens qui ouvrent les portes de la vie et veulent jouir de tout à la fois, de Raslignac, de Rubeinpréjde de Marsay, de Mercutio, de Bénédict; cŒ'iirs mystérieux et tourmentés de la princesse de Cadignan, de Béatrice, de Hero, de la reine Anne. Les prodigieuses images qui vous animent sont variées comme vos ligures, comme vos voix, comme vos gestes; ce sont eux surtout qui révolent le désir, ces gestes dramatiques ou joj eus, d'amour,de haine et de folie ; CCS bras ouverts, ces poings serrés, ces invocations, ces supplications, ces refus, ces transports et ces arrachements, dont la fresque est comme l'ombre de l'agilalion humaine.

Par quel miracle Balzac et Shakespeare ont-ils ainsi assemblé en (umuUc sur la place de leur imagination la race douée du langage et lui ont-ils donné son exprcssionla plus haulaine? Par la puissance môme de leurs désirs. Ce perpétuel mouvement de l'âme leur a permis de se transmuer en toutes les âmes; ces parcelles des autres, ces germes du fou, du criminel, de l'amoureux, de l'avare, du haineux, du héros, du roi et du prophète que chacun porte en lui et qui font de chacun un petit univers qui s'ignore et gravite en pleine ou en demi-inconscience; ces embryons d'indivualités sans nombre, ils les ont développés, déployés, poussés jusqu'à l'exaspération, jusqu'à la forme la plus intense, et cela d'une manière en quelque sorte inslantanée,

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