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On voit, sur d'anciens vitraux, Charlemagne rouge et bleu, couronné d'or et transparent, qui inspecte son école palatine. Il a rangé à sa droite les bons élèves et, à sa gaucbe, les mauvais. Il l'a fait avec décision ; et il n'a gardé devant lui, dans l'incertitude, personne.
Pour la vivacité de son coup d'œil et la netteté de son choix, l'empereur à la barbe fleurie, déjà pourvu du patronat des écoliers, mérite d'être institué prince de la critique. Sa forte image est un emblème des vertus que cet art exige.
Un critique doit juger les livres qu'on lui présente, les déclarer bons ou mauvais. Autrement, il omet sa tâche principale, qui est de séparer, de trier : l'étymologie le veut; et il y a de l'impertinence, il y a de la révolte et enfin tous les signes de la fureur, à pécher contre l'étymologie.
La rudesse de la besogne a rebuté de charmants esprits. Ils craignirent de se donner l'air de régents, considérèrent qu'entre le bien et le mal les nuances sont infinies, montrèrent que le doute est l'attitude même de la sagesse; et, autour des livres, ils badinèrent joliment.
Je crois, si élégant que fût leur jeu, qu'ils avaient tort; mais aussi je crois qu'ils ont rendu de grands services. Ils réagissaient contre la rigueur d une critique un peu intempérante et qui affichait la prétention d'être une science, avec sa méthode, avec ses lois et avec son dogmatisme.
Ils l'ont inclinée à plus de modestie.
Charlemagne va trop vite. Il est vrai qu'il a, pour le temps qu'il économise, un bel emploi; et puis le savant Alcuin Ta guidé. Il va trop vite, cependant. Parmi les jeunes garçons qu'il avait mis brusquement à sa gauche, ne lui poussa-t-il pas des capitaines?...
11 faut que la critique soit extrêmement attentive, inquiète et complaisante.
Un livre neuf et qui lui arrive tout frais de pensée et d'encre, les feuillets attachés, les pages invisibles encore, un livre neuf est un mystère qu'on n'aborde pas sans respect, sans alarme. Souvent, on est dupe et le mystère ne valait pas tant de cérémonie. Qu'importe, il sied de l'avoir accueilli avec prudence et politesse.
Un livre neuf a quelque chose de timide, a quelque chose d'incertain, de pareil aux fleurs
(le printemps qui ne mûrissent pas en fruits, si Ton n'a point favorisé leur tentative périlleuse. Que de livres se sont fanés, pour n'avoir pas eu autour d'eux une atmosphère bienveillante! Ils ont disparu. On les retrouve quelquefois, mais desséchés, trop tard pour ranimer leur sève. Que de scrupule on éprouve à remarquer, aux lig^nes de leurs petits cadavres, qu'ils étaient beaux et qu'ils auraient vécu amplement!
Un livre neuf, et qui n'est que l'idée de son auteur, une idée qui n'a point habité les tètes nombreuses d'une époque, ne possède pas toute sa signification. Je veux dire qu'on ne le comprend pas tout entier; mais surtout je veux dire que lui-même ne contient pas, dès ce moment, ce qui sera son opulente richesse, lu Enéide fut d'abord le poème de la grandeur romaine; et les adolescents de Rome y découvrirent les motifs de leur juste orgueil. Dante Alighieri eut d'autres raisons pour élire le Mantouan comme son maître aux enfers. Et nous aimons dans Virgile ce que nos pères' n'y voyaient pas, ce qui n'était pas là, ce qui maintenant y est.
On ne rencontre pas V Enéide à chaque instant, parmi les livres qui affluent. Mais le plus simple a besoin de vivre avant de raconter toute son histoire.
Aussi convient-il de lui accorder confiance et de l'aider. Si vous le méconnaissez, vous le tuez en quelque manière.
Une critique désinvolte et qui a bientôt fait de condamner ce qu'elle n'a pas regardé très soigneusement est meurtrière ; et détestons-la. Cette folle commet de menus crimes avec une étourderie pleine d'entrain.
Pour éviter ces inconvénients, pour n'être pas coupable de ces méfaits, si la critique est pusillanime, tant pis. G est dommage. Elle n'accomplit pas tout son devoir.
Du moins, elle ne nuit pas. Et elle a encore un excellent rôle à jouer. Elle omet ce qu'elle aurait à blâmer; ce qu'elle a goûté, elle le signale. Et elle annonce le plaisir que proposent les nouveaux livres à tout venant : plaisir de toute sorte, un sentiment ingénieux, la mélodie adroite d'une phrase, la grâce d'un dialectique; plaisir qu'elle a eu peur de discuter et qu'elle s'est hâtée de prendre.
Il y a, dans cette critique, une agréable mollesse, une volupté de l'intelligence à laquelle on cède volontiers. Il y a même, dans cette critique, une judicieuse entente de ce qu'est l'art, en son essence véritable : un amusement ou, selon Bossuet, une concupiscence de l'esprit.
Certains érudits parlent d'une musique, d'un tableau ou d'un poème comme ils traiteraient un problème de géométrie, par exemple, — si la géométrie elle aussi n'avait pas de quoi égayer l'imagination, — bref, avec une singulière froideur. Ce sont des ascètes, involontairement. Ils
se privent de toute la joie que prodigue l'art et sans laquelle l'art n'est quasi rien.
A tant de renoncement, je préfère la légèreté des Épicuriens que j'indiquais et la facilité de leur contentement.
Mais la critique voluptueuse ne suffit pas. Elle a choisi la bonne part : la bonne part lui sera enlevée, si elle s'abandonne à ses délices. Elle ne songe qu'à jouir de son trésor : il est indispensable qu'elle le défende.
Trésor toujours menacé, les arts. Les mauvais écrivains foisonnent comme le chiendent; et ils ravagent les cidtures délicates. Qui les écartera?
C'est urgent; ce ne le fut jamais davantage.
A certaines époques, notre littérature avait une ordonnance parfaite. Les écrivains les plus différents les uns des autres obéissaient à la même esthétique, élaborée lentement, éprouvée. Ils semblent s'être partagé les genres littéraires ; et chacun d'eux, docile aux règles du genre, qui sont les corollaires spéciaux d'un idéal universel de la beauté, menait à l'excellence la tragédie, la comédie, l'oraison funèbre, l'épître on la fable. Il y avait aussi des irréguliers et des libertins; mais ils étaient, et quelquefois avec leur talent merveilleux, à leur place d'irréguliers et de libertins. L'on observait une hiérarchie à laquelle l'avenir n'a pas changé grand'chose. La littérature était
gouvernée, et non par un tyran, mais par le goût public, si sûr de lui et si bien florissant.
Aujourdhui, c'est l'anarchie. Elle résulte, assez naturellement, d'une production surabondante. Maintes personnes qui, jadis, auraient lu, écrivent désormais. Je me souviens d'un petit pays, au nord du Gotentin, où le sol est si caillouteux qu'on ne le cultive pas. Alors, les habitants de ce pays sont tous, et au même titre, débitants. La seule rue de leur village est bordée, à droite et à gauche, de leurs comptoirs, de leurs bouteilles de vins et liqueurs. A qui débitent-ils? Apparemment, ils débitent entre eux, n'ayant pas d'autre clientèle que leurs émules. C'est un peu la situation paradoxale de nos littérateurs.
Je ne dis pas que nous ayons trop d'écrivains; mais trop de gens écrivent. De là, une terrible contusion.
Le public s'est mis à écrire. Ainsi le public a disparu. Et, le goût public, où serait-il?
L'intrusion des littératures étrangères a compliqué encore le désordre. Nous avons subi des crises de philosophie allemande, de lyrisme italien, de symbolisme Scandinave et d évangélisme russe. La secousse dure encore. On objectera que, durant toute son histoire, notre littérature s'est montrée curieuse de la pensée étrangère, accueillante pour elle, cela dès l'origine, et puis à la Renaissance, et voire au grand siècle. C est la vérité. Mais l'aventure hasardeuse qui n'altère
pas un organisme bien portant, qui même peut, en le divertissant, lui profiter, nuit à un organisme troublé. Or, la littérature française était au moins troublée quand survinrent les crises russe, Scandinave, italienne et allemande.
Une autre cause de tribulations, pour Tart, c'est, à présent, l'extraordinaire profusion des idées. Il en vient de partout : il en vient des sciences, de leurs recherches multipliées, de leurs hypothèses capricieuses, de leurs tentatives, de leurs échecs et de leurs victoires; il en vient de la foule de ces systèmes positivistes ou mystiques qui ont tant l'air de liquider le vieil esprit métaphysicien ; il en vient de la politique et de la sociologie, sa sœur turbulente; il en vient des sages, et il en vient des énergumènes, et il en vient des imbéciles, qui certes ne les ont pas inventées, mais qui les ont détériorées. Il y en a de belles et de laides; il y en a de toutes sortes. Elles ne ressemblent pas à des colombes qui font leurs rondes dans le ciel et retournent au colombier; plutôt, elles ressembleraient à des vols d'oiseaux éperdus, plusieurs blessés, et qui s'abattent sur le sol, en multitude. On n'a, somme toute, qu'à les ramasser.
Tels sont les caractères du désordre que j'aperçois. Il est la conséquence d'une richesse excessive et qui réussira peut-être à se composer. La synthèse serait magnifique, alors; le tas donne l'impression de décombres.
La synthèse sera difficile. Jamais, sans doute, un art, une littérature n'ont eu à se déxrager d'un tel amas de matériaux. L'art et la littérature des temps les plus heureux vivent sur un petit nombre d'idées familières.
Que faut-il attendre? L'anarchie continuelle et ses dévastations finales, ou l'ordre institué splendidement sur la libre luxuriance d'un siècle?
La critique peut aider à l'institution de l'ordre. Elle ne crée pas, mais elle org^anise. Que d'abord elle sache éliminer le mal : le bien, tout seul, prospère.
Aussi disais-je que la critique, avec ses devoirs de complaisance, a des devoirs de décision.
Mais où trouver le principe du choix qui est l'office premier de la critique? Les genres se sont défaits et les règles ont perdu leur prestige.
Il s'agit de distinguer, de tout le reste, la littérature. Et l'on vous demande : « Qu'est-ce que la littérature? » comme demandait l'autre, avec un sourire triste et ingénieux : « Qu'est-ce que la vérité? »
Eh ! bien, qui aime la littérature ne se laisse pas tromper : il la devine et il la sent. Elle lui est savoureuse et succulente : elle lui est une gourmandise; elle lui fleure bon.
Voici quelques années, ce fut la mode. Les moralistes avaient pris le haut du pavé. Ils disaient, fort dédaigneusement : « C'est de la
littérature » , comme on dit : « Ce n'est rien ». Ils eurent avec eux des écrivains pour répéter : « C'est de la littérature » , et pour faire la moue. Autant vaut un soldat que la g^uerre ne tente plus.
Avaient-ils de prodigieux évangiles à proclamer? Peut-être ; et alors vantons leur bel orgueil. Mais le simple littérateur, qui n'a point à sa disposition les ravissantes joies d'un apôtre, accorde toute sa ferveur à son art.
Ce n'est qu'un jeu de mandarin?... C'est un jeu savant. Et, lorsque les ignorants occupent, dans une société, la situation si avantageuse qu'ils ont dans la nôtre, le mandarin n'est pas méprisable. " Nous souffrons d'un excès de littérature " , écrivait Sénèque le philosophe, sous Néron. Mais, ô Sénèque, nous souffrons maintenant d'un grand nombre d'illettrés.
Quiconque se met à composer un livre a fait profession de littérature; ou bien voilà un drôle de garçon. La littérature est exigeante : elle réclame un zèle délicat. Elle a ses rites et sa discipline. Elle est un métier, dont il faut qu'on possède les outils et le tour de main. Elle est une corporation, où il y a des maîtres et des apprentis : les ouvriers infidèles seront chassés. Elle est un culte et une dévotion.
L'intrus a bientôt gâché sa besogne. Et qu'importe? Mais il détériore les instruments dont il se sert avec négligence, avec maladresse.
Ce sont des instruments admirables et fragiles,
10 LES IDEES ET LES HO:m:\ÏES
d'une précision parfaite et qu'on fausse très facilement : les mots.
Il me semble que la critique doit, avant tout, veiller sur le vocabulaire. Si la littérature est un jeu, les critiques, je les compare à ces modestes gardiens qui, le soir et la partie achevée, rangent les raquettes et les balles, les soignent et, souvent, les raccommodent : qu'ils admonestent les joueurs imprudents, les forcenés, et puis ceux-là qui, pour étonner l'assistance, ont tenté des coups dangereux, au risque de tout casser.
Or, aujourd'hui, les variétés de ces mauvais joueurs se sont multipliées. Si l'on casse tout, le jeu sera fini. L'on a laissé entrer dans la partie, sans précaution, des passants. Et plusieurs, qui ne savaient rien, avaient pourtant des grâces aguichantes. Leur exemple fut assez pernicieux. Principalement, cette multitude faisait rage.
Un écrivain que la critique estimera est d'abord, — et l'on rougit d'avoir à l'affirmer, — un homme averti de la signification des mots qu'il emploie. J'entends : leur signification vraie et profonde, ancienne, et qui tient à leurs origines, et qui tient aussi à leur histoire. Un mot qu'on prend ainsi est beau de toute la pensée humaine qui se posa sur les objets et qu'il éveille comme par l'effet d'une magie. Un mot qu'on détache de son passé n'est rien, qu'une étiquette insignifiante. Il faut respecter les mots, les toucher
avec soin; il faut avoir peur de les contrarier, de les pervertir et, en les coupant de leurs racines, il faut craindre de les tuer.
Les mots ne dépendent pas de nous. Ils ont, en dehors de nous, leur existence. Et nous pouvons les meurtrir, non les modifier. Un écrivain qui a blessé les mots est coupable dans son métier : haro sur le brutal!
Mais on dit que les idées nouvelles ont besoin d'un vocabulaire nouveau. Sophisme! Les nouvelles idées sont de nouveaux assemblages d'éléments éternels. La trouvaille, c'est la synthèse; les mots désignent les éléments : et vous les réunirez au gré de la trouvaille, sans brusquerie.
Là encore, vous ne céderez pas à toute votre fantaisie, car il y a une syntaxe, qui ne dépend aucunement de vous. Ce terme grammatical offense nos littérateurs les plus hardis, ceux qui font à leur génie le sacrifice de leur talent. Mais enfin la syntaxe de notre langue note les procédés de notre logique française. Elle n'est pas arbitraire : elle constate que, dans notre intelligence, à laquelle ont travaillé de longs âges, les idées ont leur manière de se combiner. Et l'on n'y peut rien. D'ailleurs, la logique française a toute la plus jolie souplesse, une rapidité, une gaieté exquises. Elle se plie aux velléités les plus diverses du raisonnement; elle a, pour les nuances du sentiment, des ressources merveilleuses : et, quand on la violente, que lui veut-on?. . .
N'eût-elle pas ces qualités, ces vertus, cette obligeance, il faudrait cependant lui obéir.
Certains épisodes de notre histoire littéraire, et quelques-uns des plus illustres, paraissent démentir les préceptes que je formule. On citera volontiers Ronsard et son école, qui dépensèrent tant de fougue à enrichir notre langage, à dompter sa grammaire, à instaurer une poésie toute neuve. On citera les romantiques, si l'on veut, et leur prétention de mettre au vieux dictionnaire un bonnet rouge. Mais ceux-ci et ceux-là, sommes-nous sûrs de les aimer en tant que novateurs? Et, leurs innovations, n'en exagére-t-on pas l'importance, comme j'avoue qu'ils étaient eux-mêmes assidus à l'exagérer? Surtout, il est possible qu'au temps de Ronsard un grand poète, qui survenait après les vains rhétoriqueurs, dût prendre l'initiative audacieuse qu il a prise; et il est possible qu'au temps d'Hugo l'on dût secouer un peu les manies des classiques derniers et fatigués.
Ce n'est plus le cas. Les libertés indispensables, on les a revendiquées; on les a conquises; ■et, durant des lustres, on a fortement abusé d'elles. Qui oserait dire qu'à présent nous manquions de mots, de tours? Nous en avons, pour rendre nos idées et nos émois, plus qu'il n'en faut. Nous succédons à une époque de fécondité irréfléchie; et, s'il fut opportun d agir comme on l'a fait, cette période est passée.
Dans la vie politique, on souhaite, après l'exubérance révolutionnaire, une accalmie où Ton profite de ses conquêtes. Il en est, dans la littérature , pareillement. Ou bien l'aventure des peuples et des lettres ne serait qu'une éternelle frénésie.
Il arrive un moment où le langage s'est épanoui, un moment où la littérature d'un pays s'est constituée.
Et voici le troisième des préceptes à l'observance desquels je considère que la critique doit veiller. Il faut que, de nos jours, un écrivain sache où en est la littérature de son pays, sache comment elle y parvint, par quels degrés et par quels movens.
Nous avons mille ans de littérature derrière nous, sans compter les siècles de Rome et d'Athènes que nous continuons. Un écrivain qui sait son âge littéraire ne va pas faire le jeune homme : ce ridicule lui sera épargné. Qu'il ait conscience d'appartenir à toute une lignée; qu'il entre dans une série et qu'il s'y mette à son rang.
Ayons pitié des vieux gamins qu'on voit tardivement surgir dans les littératures. Us se figurent qu'on les attendait et qu'ils inaugurent enfin l'art d'écrire. Ils n'ont pas eu de prédécesseurs : à peine de vagues précurseurs les annonçaient-ils, et obscurément. Ils ont les manières du premier homme, dans le paradis. Pourtant ils sont dépourvus d'ingénuité, non d'ignorance. Ou bien.
on les dirait partis pour défricher des terres inconnues. Il n'en reste plus guère au monde; et, chez nous, il n'y en a plus. Ces pionniers sont drôles, dans nos villes, et même dans nos campagnes cultivées.
Il existe un vocabulaire français, qu'un bel usage a consacré; il existe une syntaxe française, qui s'est adaptée à tous les désirs de notre race ; et il existe une littérature française qui a suivi toutes nos tribulations, qui s'est ornée de tous nos rêves, attristée avec nous, égayée avec nous, jusqu'à devenir la compagne fidèle et attentive de l'âme que dix siècles de vie ardente nous ont faite. Et c'est gaspiller son loisir que de tenter làcontre de petites rébellions.
Les principes que je viens d'énumérer sont, à mon gré, les seuls que la critique ait à poser. Après cela, qu'elle apprécie, chez le conteur, le poète, l'essayiste et l'historien, l'habileté, l'imagination, la fantaisie, la vérité. Je la veux indulgente et curieuse, vite émue, sensible, heureuse de voir augmenter la quantité des œuvres belles ou jolies, prompte à signaler ses trouvailles. Quand elle aura bien accompli son devoir de vigilance à l'égard des ignorants et des barbares, il ne lui restera que gentillesse à dépenser. Elle dira : — Voici des chansons que l'on n'avait pas encore entendues; écoutez-les. Voici des mots que Ton n'avait pas encore réunis; comme ils
sonnent bien! Voici des idées que Ton n'avait pas encore inclinées à une si persuasive douceur, illuminées d'une clarté si pure, animées d'une telle force; re^o^ardez-les. Voici des phrases toutes pleines de parfums ; respirez-les. Et voici les nouvelles parures de l'âme française; admirez-les.
Évidemment, les principes que je lui donne à défendre sont, pour l'écrivain, des principes de soumission. Mais ce sont aussi les conditions mêmes de la littérature. Et, quant à la liberté de l'artiste, ainsi que toute autre liberté, où prendelle son énergie utile, sinon dans la connaissance et l'acceptation des authentiques servitudes?
Ces principes, en outre, imposent à la littérature une esthétique de lettrés. C'est assez naturel, semble-t-il.
Pour y contredire, il y aura néanmoins deux groupes de penseurs. Premièrement, les doctrinaires, les prophètes que nous avons en abondance, qui brûlent de répandre leur philosophie et qui ne s'attarderont pas aux frivolités du style : mais, s'ils dédaignent la littérature, elle n a point à s'occuper d'eux; et laissons-les à leur entreprise. Secondement, les partisans et les théoriciens d'une littérature populaire : mais, quoi qu'ils annoncent depuis les alentours de 48, il n'y a point de littérature populaire. Les échantillons qui nous en furent offerts, ou bien n'ont aucune espèce de valeur, ou bien attestent, de la part de leur auteur, une rouerie excellente. Le
stratagème consiste alors, habituellement, à présenter comme populaire une œuvre anonyme : ce poète, qui n'a pas dit son nom, c'était un lettré. Les honorables gens du peuple qui ont signé leurs livres attendrissaient Mme 8and : elle avait le cœur généreux et politique.
Naîtra-t-il jamais une littérature populaire? En somme, rien ne la fait prévoir, si d'éminents orateurs la préconisent. Et l'on n'en possède aucun exemple d'aucun temps ni d'aucun pays.
En l'attendant, avec peu de foi, réclamons la littérature pour les seuls lettrés. Elle est à eux.
Conclura-t-on de là que je la détache de toute l'activité contemporaine; que je la sépare de la Vie, — et l'on mettra, si je ne me trompe, une majuscule à ce mot qui manque de simplicité; — qu'enfin je l'enferme dans la fameuse tour d'ivoire, d'où se vantent d'être sortis, très vaillamment, des personnages qu'on a toujours rencontrés aux carrefours?
Si l'on tire de mes propos cette conclusion, c'est qu'on se dépêche.
Il ne s'agit pas d'emprisonner la littérature. Pour écrire selon l'usage du vocabulaire et de la syntaxe française, il n'est pas indispensable qu'on se retire dans un cachot. Et, parce qu'on suivra la lente et noble tradition de la littérature française, on ne sera pas réduit à fabriquer des sonnets pour Ghloris. Il y a, dans cette tradition.
Bossuet, Voltaire et Chateaubriand; il y a, dans cette tradition, tous les modes de la parole influente, tous les échos de l'histoire, tous les frémissements de la nation. Et c'est là que les écrivains les plus éloignés de l'isolement poétique, les plus cordiaux, les plus désireux de fraterniser avec la foule contemporaine, c'est là, dans cette tradition fertile, qu'ils puiseront leur énergie rayonnante.
Sans rien relâcher de ses indispensables exigences, de ses rigueurs grammaticales et — disons-le bravement — de son heureux pédantisme, la critique devra tenir compte à ces écrivains de l'ampleur qu'ils auront donnée à leur rêve. Une œuvre est plus grande qu'une autre, quand elle est associée à l'àme d'une époque. Indépendamment de sa perfection littéraire, de son agrément, de sa beauté, une oeuvre a, dans son temps, une valeur significative, une valeur vivante et qui résulte de l'accord où elle est avec les volontés de ce temps.
Indépendamment, dis-je, de sa perfection littéraire, de son agrément et de sa beauté. Mais le véritable chef-d'œuvre est caractérisé par ces deux vertus. Et, faute des vertus de style, un discours qui a exalté les masses relève de la politique, non de la littérature, domaine réservé.
Cette valeur significative, cette valeur vivante, une œuvre la, disais-je, dans son temps. Elle l'a ensuite et la conserve. On se trompe, si l'on
croit qu'un poème promis à la durée se forme, pour ainsi parler, dans l'intangible éther. Il a, bien au contraire, de solides attaches dans la réalité environnante : c'est elle qui l'a nourri et qui lui a communiqué la force de passer la cohue des âges pour s'établir enfin dans l'éternité. Ainsi V Odyssée ou ï Iliade; ainsi V Enéide; et ainsi la Divine Comédie, dont la première lecture a besoin d'un perpétuel commentaire. Ces poèmes, qui sont l'enchantement commun de l'humanité, furent d'abord des œuvres de circonstance : ils ont emprunté à la vie actuelle et ils ont assimilé la substance qui est leur chair et leur âme.
Donc, je ne fais pas de la littérature cette captive ; et, l'écrivain, je ne l'ai pas enclos dans une tour où ne parviennent pas les vacarmes du dehors, où ne pénètrent ni le soleil des champs ni le soleil des cœurs.
Même, j'accorde que c est une infirmité pour un livre qu'en le lisant on ait à se dire : — C'est joli; mais pourquoi me raconte-t-il ces jolies choses?
Il importe que l'écrivain ne semble pas intervenir comme un sourd qui répond à ce qu'on ne lui demandait pas.
Qu'un livre ait son opportunité. S'il ne l'a pas, c'est qu'il n'a point poussé au grand air, dans le sol plantureux; il est analogue à ces fleurs de serre qui montent, presque artificiellement, sur des tiges frêles et ne vivront pas.
Mais, son opportunité, — son « actualité » , — un livre l'a de maintes manières, et même s'il refuse d'avoir, avec son temps, nul contact. II faut alors qu'on sente le refus. Dans la mêlée des passions ou des batailles, l'arrivée d'un joueur <le flûte est simplement absurde, si le musicien ne parait pas savoir qu'auprès de lui de rudes haines se démènent, de chauds partisans affrontent l'ennemi. Mais, si le joueur de flûte, par sa musique ensorcelante, proteste contre la furie déchaînée et, sans le déclarer, donne à entendre son déplaisir ; si je devine l'intention persuasive de son hostilité, je l'écoute et je subis le paradoxe pathétique de sa mélodie : elle éclate ■comme un souvenir des beaux jours dans les querelles et les bagarres.
Une petite chanson me touche, si je sais ce que le chanteur a voulu, si je sais le besoin qu'il avait de chanter ainsi, en ce temps où d'autres ont un autre soin. Ce n'est pas son projet que je lui demande, mais son désir.
x\lors, auprès de lui, tout le reste n'est que l'accompagnement de sa musique.
On dira que je déplace les valeurs et que, dans l'histoire, les protagonistes ne sont pas les poètes et les assembleurs de mots. Si j'étais un conducteur d'hommes, ainsi penserais-je et devrais-je penser. Mais peut-on faire cas des artistes pour qui l'art tout seul n'est pas une fin suffisante ?
La critique a été gouvernée — et magnifique-
ment — par des historiens et des psychologues, un Taine, un Sainte-Beuve et leurs élèves : ils ont traité la littérature comme une dépendance de l'histoire et de la psychologie ; ils lui empruntaient leurs documents, leurs témoignages. C'est dénaturer l'idée même de la littérature.
L'art n'est pas une province dans un état, mais un état qui a commerce avec d'autres, et qui, de ce commerce, tire plusieurs éléments de sa prospérité ; du moins n'a-t-il pas à payer tribut.
La critique doit affirmer l'autonomie de la littérature. Et, pour le faire, l'autorité ne lui manquera pas, quand elle aura d'abord affirmé les devoirs traditionnels et nationaux de la littérature, quand elle en aura condamné l'anarchie, organisé les puissances, dégagé lidéal.
Voilà le programme d'une activité qui aurait de bons résultats, — et d'une telle activité qu'on ne l'assume pas sans inquiétude.
Il m'a semblé qu'une sage modestie et la prudence m'engageaient à mettre mes jugements sous le couvert de principes qui ont, en euxmêmes et indépendamment de moi, leur qualité.
Puis il y a, pour toute opinion, fût-elle vaillante, les adoucissements que lui apporte la crainte de l'erreur. Et les méandres de l'erreur sont, parfois, des chemins d'approche, autour de la vérité.
Autour de la vérité, il y a le vaste pays de l'incertitude, où Ton découvre des paysag^es délicieux, et des villages qui ne sont pas tous extrêmement distants de la belle capitale : on s'y attarde sans inconvénient, pourvu qu'on sache qu'on est en route, et qu'on passe.
Le critique ne franchira pas trop hardiment ce pays de l'incertitude, s'il songe qu'il rencontrera peut-être le génie, si déconcertant et en face de qui l'on ne doit que s'excuser d'avance.
Il y a, pour caractériser une époque, l'idée que se font les écrivains de leurs devoirs envers la réalité.
Comment la traitent-ils? Avec une attention scrupuleuse ou avec désinvolture? Avec tendresse? Lui demandent-ils leurs sentiments et leurs idées? Ou lui imposent-ils leurs imaginations, gaillardement? Trouvent-ils, à s'éloigner d'elle, leur poétique plaisir? Ou sont-ils attachés à elle, dévots et curieux?
Or, on a maintes fois annoncé la mort du réalisme, ces derniers temps. Il faudrait se consoler : le réalisme (le bon vieux réalisme qui florissait il y a, mettons, un quart de siècle) et le goût de l'exacte réalité, voilà deux choses. Mais le réalisme n'est pas mort : et M. Paul Margueritte vient de publier Les Fab?-ecé.
D'autres écrivains ont modifié la formule ancienne. Examinons leurs tentatives, afin de savoir où nous en sommes, de nos relations avec la réalité. Ce n'est évidemment pas sur les quelques
volumes de cette rentrée un peu nonchalante que je vais établir le diag^nostic de la littérature actuelle; mais, en marge de ces volumes, notons un petit nombre de faits déjà sig^nificatifs.
Le roman de M. Paul Margueritte impose le respect; il est grave. L'auteur a décidément refusé tous les agréments qui sont l'attrait, le délice de la littérature. Il y a, dans cette abnégation, de la fierté, de la grandeur; et je ne suis pas l'ami de ces ornements empruntés par lesquels on aguiche un lecteur frivole. M. Paul Margueritte appartient à sa pensée et, tout le reste, il le dédaigne. C'est bien. Pourtant, je ne cesserai pas de rappeler à nos plus dignes écrivains que l'objet de l'art est, premièrement, de nous divertir et de nous enchanter.
Si ce n'est qu'un aéroplane traverse les dernières pages, son roman, M. Paul Margueritte l'aurait écrit, sans déconcerter ses contemporains, il y a vingt-cinq ans.
" Le contremaître Gribal, dit Sang-de-Bœuf, traversait l'atelier. — M'sieu Florent, coula-t-il à mi-voix.. . »
Ne relisons-nous pas un ancien roman réaliste?.. .
Le style est celui de l'école : celui d'Emile Zola, mais décent, et beaucoup moins robuste et, par endroits, fantasque sous l'influence des Concourt. Un style extrêmement descriptif et qui, pendant qu'il y est, décrit sans nulle opportunité.
Un style qui ne veut pas employer les mots les plus simples et, d'un garçon qui a le front haut, dit que son visag^e « offrait un front démesuré de rêveur. " Offrait, sans doute, est là pour faire image : ce front, le visage a l'air de l'offrir aux passants. Mais il offre aussi des lèvres fines et " un menton court » . Et alors, l'image était en pure perte.
Le style de l'école, dans le pittoresque?. . . "Le voisin de Florent, un noiraud velu, se fessait le dos de la main : présage symbolique de la scène familiale. Florent le toisa de si près que l'autre plongeait, sournois. »
Le style de l'école, dans la mollesse et l'abandon?... «Autoritaire et tendu, il était faible au fond et dissimulait les passions qui le dévoraient... » Trait d'énergie, d'ailleurs. « Il les maintenait (ses passions) dans les grandes lignes qu'exige le respect de soi et, malgré son âpreté positive, plein de noblesse et d'honneur, au sens usuel de ces mots. »
Le style de l'école, dans la négligence?... « A quoi servirait-il que Henri recouvrit un jour sa liberté? »
11 est difficile de résumer ce roman, qui ne dut pas être commode à composer. Les personnages sont fort nombreux; et ils ont, deux à deux, leurs aventures : deux à deux, pour le moins. Il y a le père Fabrecé, « membre de l'Institut et du Sénat » , grand industriel, maître
LES TRIBULATlOxNS DU RÉALISME 25
d'une « entreprise colossale » et père de huit enfants : ne parlons pas d'un neuvième, mort avant que nous ne fussions présentés à la famille Fabrecé. Il y a Mme Fabrecé ; il y a sa mère, Mme Sillet du Sait. Huit enfants! Eh! bien, Tainé, Jean-Marc, amène dans le roman le souvenir de sa première femme, la seconde, les deux enfants qu'il tient de la première et ceux que la seconde lui donna, puis une Suzette Hycler, des Bouffes. Autre fils : Antoine. Il est amoureux de Miche, sa sœur de lait; et nous connaissons par lui sa nourrice et le mari de cette bonne femme. Autre fils : Olivier, militaire, qui s'intéresse à toute une famille Sarnel et, principalement, à une demoiselle Sarnel, charmante, mais infirme. Autre fils : Florent, un peu coureur et qui, en ribote, bat les femmes; du reste, il s'amendera et, en aéroplane, trouvera son chemin de Damas. Autre fils : Jacques, le colonial. Il nous conduira chez une aventurière, Mme Belloni, et il repoussera les avances de Liane, belle-sœur de son frère aîné, mais il épousera Mlle Rovire, qu'il a rencontrée à Vichy. Trois demoiselles Fabrecé. L'une, Sophie, est une vieille fille qui, un instant, ne saura pas si la tendresse de Virquot l'ingénieur ne l'a aucunement touchée. Autre demoiselle Fabrecé : Isabelle, qui a épousé Cyrille Jacquemer, un aveugle. Troisième demoiselle Fabrecé : — et, celle-là, nous lui devrons mille complications de toutes sortes; — Simone, dont
le mari, comte Serge Polotzeff, est un sadique, un fou bientôt, un assassin, puis un mort. Simone, qui a deux enfants, aime le docteur Le Jas, qui est marié, qui a des amis, les Luce (de Bruxelles) et l'abbé Stéphane Arnaud. Cet abbé, en chemin de fer, se coupe une artère. Le Jas est là : il s'étonne des « voies obscures du hasard » et, cependant, lie l'artère.
M. Paul Margueritte, ayant ainsi multiplié le personnel de son roman, ne frissonna-t-il pas d'épouvante? Il se ressaisit; et il ajouta quelques employés de l'usine, la duèg^ne de Mme Belloni, le directeur de la maison de fous où l'on met l'infâme Polotzeff, la femme de ce directeur, etc. Frissonna-t-il encore? Il munit de surnoms la plupart de ses héros : Jean-Marc s'appelle aussi le Gouverneur; Isabelle, Zabelle ou Za; Sophie, la Surintendante; Olivier, le Chevalier sans peur et sans reproche; Jacques, le Consul ou le Chinois, etc.
Pour conduire cette multitude, il fallait un conteur habile; M. Paul Marg^ueritte en est un. Mais, pour qu'avec tant d'épisodes le roman prit l'unité qu'on aime dans une œuvre d'art, il aurait fallu que les divers épisodes dépendissent les uns des autres. Or, l'idyllique amour d'Antoine et de Miche est, tout seul, un roman; de même, les péripéties du ménag^e Jean-Marc; de même, la tendresse apitoyée d'Olivier pour Mlle Sarnel; de même, l'édifiante conversion de Florent; de
même, le martyre conjugal de Simone, etc. Il est vrai que la liaison momentanée de Jacques et de Mme Belloni a, quelque temps, son influence sur la destinée de Simone, Mme Belloni étant (par bonheur) la sœur de Serge le sadique. Mais enfin, chacune des anecdotes se développe sans l'intervention des autres. Et ce roman réaliste, conçu — ne le voit-on pas? — à la manière des romans d'Emile Zola (si curieux de faire entrer dans son volume une ample dynastie bourgeoise) , ce roman réaliste ressemble à ces romans dits « à tiroirs " dont la Zaïdede Mme de La Fayette est, je crois, le dernier modèle. Puis, Mme de La Fayette abandonna ce genre démodé; elle écrivit la Princesse de Clèves, roman simple de lignes, d'un intérêt si concentré : elle inventait le roman moderne. Le roman de M. Paul Margueritte a l'inconvénient des romans à tiroirs. La lecture en est discontinue. Vous vous attachez à l'histoire des aimables Jacquemer : soudain, voici l'histoire du pauvre Le Jas; et vous lui accordez votre sympathie. Mais n'oubliez pas l'histoire de Florent; et Florent vous impatiente. Vous lui pardonnez son intrusion? Survient l'histoire de Miche et d'Antoine ; survient l'histoire de Simone ; survient une perpétuelle diversion. Vous êtes éperdu, parmi tant de touchantes personnes qui sollicitent votre amitié. Vous n'avez point un assez grand cœur pour tant de monde; ah! quel cœur réclame de nous un nombreux roman réaliste!...
C'est ainsi dans la réalité"?... Oui : chacun des êtres qui font une collectivité est un petit univers digne de nos regards et de nos prédilections ; et nous passons auprès de la vie étourdiment, faute de savoir où nous arrêter.
Mais l'artiste n'a-t-il pas à guider notre choix?. . . Alors, qu'il choisisse! L'art n'est-il pas la volonté de l'ordre, imposée au multiple hasard de la réalité?
Or, le réaliste, lui, refuse de choisir, afin de ne pas modifier le spectacle que lui offre la vie. Sinjcrulière prétention, et qui va tout net à rencontre des principes de l'art! Impossible prétention et qui aboutit à de faux semblants. Et l'on choisit, en ayant l'air de subir les exigences du dehors; et Ton ordonne avec beaucoup de soin les apparences du désordre.
La littérature réaliste (comme aussi la peinture réaliste) est partie de ce sentiment : la haine du « sujet " . Elle n'a pas vu, dans la réalité, se combiner de ces tableaux où le motif principal est au milieu, environné des éléments du paysage. Elle a honni cet arrangement; et elle a fabriqué d'autres arrangements, un peu moins naïfs, beaucoup moins naturels, où le hasard est choyé comme ailleurs le sujet.
Le hasard qui règne dans les romans réalistes n'est pas moins artificiel que l'ordre; et, les personnages nombreux qu il y a dans les Fabrecé, M. Paul Margueritte les a triés bel et bien : ce
sont les échantillons les plus divers de l'homme d'aujourd'hui. Il les a triés; il les a même inventés. L'invention se perd dans la foule; mais nous l'apercevons de place en place : bientôt, nous ne cessons plus de la voir. Je ne sais pas de fiction qui, mieux que ce roman réaliste, ne donne au moins l'illusion de la réalité.
L'œuvre, — qui, à certains égards, est un recueil ou un amalgame de nouvelles, — a pourtant sorf unité.
Eh! oui. Que la tendance à l'unité soit ou la profonde harmonie des choses ou l'infirmité de notre nature, on n'y échappe pas. Mais l'unité de ce roman n'est pas dans les anecdotes; elle ne provient pas de la suprématie de telle anecdote ni de tel personnage... Ou, plutôt, si : d'un personnage. On ne le voit pas; et il agit perpétuellement. C'est : la famille.
Ici encore, M. Paul Margueritte a suivi la vieille esthétique du genre. La famille est, dans les Fabrecé, tout de même que, dans Germinal, la machine dont la « respiration grosse et longue " emplit toute l'atmosphère du Voreux. A chaque instant, la famille apparaît, et non sous les espèces des parents, — on ne voit guère le père Fabrecé, que retiennent à Paris le Sénat et l'Institut, — mais à l'état d'une entité, d'une hantise. La machine de Germinal, une fois décrite, n estelle pas également devenue un symbole?
Jean-Marc s'amuserait : la famille le lui dé-
fend. Et Antoine, amoureux et doux, épouserait sa sœur de lait : la famille l'en empêche. Olivier prendrait pour femme la jeune infirme dont Tàme exquise le tente : mais la famille lui interdit un mariage stérile. Et Simone irait au charmant docteur LeJas : mais la dignité de la famille 1 oblige à rester l'esclave d'un fou. Ainsi des autres. Chaque fois qu'un de ces pauvres êtres céderait à sa velléité de bonheur, la famille, l'idée de la famille intervient, dure et impérieuse. La machine, dans Germinal, est une formidable mangeuse d'existences; la famille, dans les Fabrecé, est une perpétuelle destructrice de joie.
Seulement, pour Emile Zola, cette machine fait de la poésie ; sa respiration grosse et longue est le refrain du farouche poème. M. Paul Margueritte n'est pas un lyrique. Plus timide que son maître, il n'a point tiré de son thème ces effetslà. Il n'a point évité que la famille, avec ses continuels retours, ne semblât un peu taquine et tatillonne, au lieu d'être auguste et redoutable.
Cependant, je ne trouve pas, chez les Fabrecé, les sentiments qui sont l'âme habituelle de la famille : cette tendresse religieuse, pénétrante, accablante peut-être, qui met en servitude les esprits et les cœurs, cette tendresse qui est une sainte et méticuleuse tyrannie. Ce qui la constitue, leur famille, c'est la «colossale» entreprise du père Fabrecé, continuée par ses fils. L'âme de cette famille, c'est la volonté ambitieuse du
père, transmise à ses descendants; et enfin, l'âme de cette famille, c'est l'usine où l'on fabrique du papier, — c'est la machine.
M. Paul Margueritte l'a-t-il voulu? Je crois que oui. L'auteur de Ma grande est habile à peindre la tendresse. Mais il a combiné ainsi la famille des Fabrecé pour rendre plus concluante sa démonstration.
Car il tendait à une démonstration. Et c'est ici qu'il se distingue d'Emile Zola, mais du Zola de Germinal, non du dernier Zola, de celui de Fécondité, Travail et Vérité. Maintenant encore, nous suivons l'ancien réalisme.
Quelle est la thèse de M. Paul Margueritte?
S'il avait poussé plus ardemment cette idée de la famille qui écrase les individus, il aboutissait à l'anarchie. Ce n'était pas son projet. Et il a fait à sa philosophie l'honnête sacrifice de cette fureur qui eût animé le roman. Est-il donc, avec d'autres, un disciple de Le Play? Bref, et en termes vulgaires, a-t-il écrit les Fabrecé pour ou contre la famille?
Sa thèse, il a dû, pour plus de sûreté, l'indiquer lui-même, ici ou là.
Or, il écrit : « Une grande famille ressemble à un couvent. » C'est une remarque, ce n'est pas un jugement; et, pour induire de là un jugement, il faudrait savoir l'opinion de M. Paul Margueritte sur les couvents : elle ne nous est pas donnée.
Lorsque Antoine voudrait épouser Miche, le
père Fabrecé lui objecte : " La loi de vie et de perfectionnement, d'ascension si tu veux, nous domine... Tu n'es pas un individu isolé; participant aux avantagées collectifs, tu as des obligations altruistes, et de même que tu te dois à ta patrie, tu te dois comme nous tous à ta famille. » Antoine propose de vivre à l'écart, avec son amour, loin de la famille. Le père Fabrecé : "Tu aurais transgressé ta fonction de Fabrecé; tu fais partie d'un ensemble de nécessités, de convenances, de forces unies, que nul d'entre nous n'a le droit d'entamer ni d'affaiblir. » Éloge de la famille; son affirmation la plus éloquente. Mais voilà, sans doute, l'opinion de Fabrecé ; est-ce, en outre, celle de l'auteur?
La famille étant réunie, Fabrecé contemple « à travers le présent et l'avenir la continuation de sa race : toute cette lignée dont les forces vives contribuaient à l'œuvre d'énergie vitale... cette lignée en qui se manifestaient, malgré des défauts et des faiblesses inévitables..., les qualités saines et robustes, le clair bon sens et la droiture de la meilleure bourgeoisie de France. » Ici, je crois qu'on nous invite à ressentir cette impression toute à l'bonneur de la famille.
Mais, plus tard, quand Simone est extrêmement malbeureuse, à cause de son détestable mari, la vision de la famille n'est plus la même. Simone songe « à la rigueur de cette conception familiale qui fortifie les heureux et les soumis,
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renie les disparates et les révoltés " ; cet altruisme familial est " favorable à la collectivité, mais cruel à l'individu " : .lean-Marc, le Chinois, Sophie, Olivier, Simone, autant d'êtres voués, et durement, « au destin des Fabrecé plus grands, plus forts et plus prospères" . Cette fois, nous adressons à la famille de vifs reproches.
Voilà du pour; et voilà du contre. M. l*aul Marg^ueritte s'est-il abstenu de conclure?
S'il s'en était abstenu, ce serait par un scrupule de réaliste qui veut laisser la réalité toute seule. (Ancienne prétention des réalistes, et qui n'a jamais réussi. Madame Bovary commence, involontairement, par ces mots : " Nous étions à l'étude quand le proviseur entra... ») Il y a, de la part de M. Paul Mar^ueritte, un peu de cette coquetterie, certainement. Mais, étant un moraliste, s'il laisse la réalité toute seule, c'est pour la laisser parler toute seule. N'a-t-on pas aperçu comment sont les personnages et le récit combinés en vue de la démonstration. En passant, notons l'artifice ; et que devient le réalisme, s'il est tendancieux? que vaut le témoignage delà réalité, s'il n'est pas libre?...
Que dit, en fin de compte, la réalité, complice de 1 auteur? Antoine est allé vivre avec sa sœur de lait. Il ne l'a pas épousée, mais il a fait d'elle sa " compagne >' ; il a un enfant. Un incendie consume l'usine des Fabrecé ; Mme Fabrecé meurt d'un tel émoi. Autant dire que la famille Fabrecé
est détruite, celte famille qui était une raison sociale. Une raison sociale se refait. F^n famille Eahrecé va se refaire. Mais alors, elle admettra le ménage Antoine : Antoine épousera Miche et léf|itimera son enfant. Cet enfant sera le lég^itime cousin des enfants Jacquemer. Et « c'est en eux, si petits... que se reconstituait, en cette minute profonde, l'avenir de la grande famille, le destin abattu, mais vaillant des Fabrecé " .
La morale du roman, la voilà. Entre temps, M. Paul Marf^ueritte s'est plaint de ce que la loi n'admit pas le divorce au cas où l'un des conjoints serait fou : la démence de Polotzeff empêchait Simone de se libérer en faveur de Le Jas. Bref, M. Paul Margueritte n'est pas l'ennemi de la famille. Il en a montré la valeur. Il en a montré les inconvénients. Je crois qu'il la voudrait anéantir (comme, par l'incendie, l'usine Fabrecé) et reconstruire plus larg^ement, sur le patron d'un idéal plus commode, plus accueillant, plus moderne.
Et il commet, à mon avis, l'erreur de tous les théoriciens qui se fig^urent que la réalité est soumise au législateur et au moraliste, comme (par exemple) au romancier. Née lentement et s'étant constituée selon ses lois profondes, la famille est un organisme. On la détruirait plus facilement qu'on ne la modifierait.
M. Paul Margueritte commet aussi l'erreur la plus périlleuse des novateurs de ce temps-ci :
LES TRIBUF.ATIONS DU RÉALISME 35
Terrenr matérialiste. Sa famille Fabrecé est une entreprise qui vaut par la prospérité croissante. Et le principe au nom duquel il présente ses réclamations, le principe de ses critiques et de ses vœux, c'est le bonheur. Mais le bonheur n'est pas le principe de la famille; on ne peut pas fonder la famille sur le bonheur, la famille ni autre chose, ni rien.
Revenons à la littérature. Ce roman réaliste se termine en symbole; ce roman réaliste est, dans le détail, composé en vue de sa conclusion. Ainsi le réalisme en est compromis ; le réalisme en est insignifiant.
Or, l'auteur, pour être réaliste, a veillé à ce que les aventures de ses héros fussent des aventures très ordinaires, banales comme la vérité, des aventures de tous les jours. Il n'a pas voulu nous distraire.
Et l'auteur, pour être moraliste, a négligée ces petites remarques, d'un pittoresque saisissant, qui nous amusent et nous émeuvent en nous donnant la sensation de l'authentique vérité : nous contemplons, en quelque sorte, une réalité neuve, qui nous étonne et que pourtant nous reconnaissons. M. Paul Margueritte n'avait rien à tirer de là.
Et il nous offre une série d'images d'Épinal, — Emile Zola les aurait-il aimées? Edmond de Goncourt les préférait de Tokio, — une série d'images d'Épinal, édifiantes et assez vaguement subversives.
Telle était, il y a vingt ans, l'attitude des romanciers à i'éjjard de la réalité. Quelle est, à présent, leur attitude?
Celle de quelques-uns, la voici.
M. Raymond Clauzel a écrit L'Extase. Plutôt, il en a écrit la première moitié; la seconde, à peine l'a-t-il indiquée sommairement : peut-être a-t-il manqué de loisir ou de zèle. Mais il y a, dans la première moitié de l'Extase, des pages délicieuses. .Te laisse de côté la philosophie du roman : elle n'a pas d'importance, elle n'est pas neuve et je ne l'aime pas. Ce que j'aime, c'est le paysage. L'auteur l'a traité, dirais-je, à l'aquarelle. Et, pour les yeux, quelle fraîcheur!
Les réalistes peignaient à l'huile et, comme ils disaient, en pleine pâte. Quelle pâte, épaisse et lourde !
M. Clauzel décrit à merveille les jardins. Il sait le nom des plantes; voire, il abuse un peu de sa jolie science. Mais enfin le jardin de la Thébaïde est charmant, avec ses chèvrefeuilles, ses bignones aux trompes orangées, ses jasmins courant sur la balustrade d'un balcon, ses roses « grises sous la lumière moirée du soir " . D'une fenêtre de la Thébaïde, on voit : n une roseraie odorante, ébouriffée, dont les feuilles et les corolles sont teintes de nuit » ; et puis, des pentes rudes hérissées de vignobles; enfin, le faite de la montagne, très net sur le ciel et que " la lune approchante inonde d'un azur faible et doux " .
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De place en place, sur le coteau, des maisons (1 révèlent leur présence par leurs carreaux roux (Je lumière " .
Dans ce paysage, M. Glauzel a placé un drame d'âmes. Et, les âmes, il les a traitées comme le paysagfe. Il les a peintes avec une gracieuse légèreté. Seulement ce sont des âmes, quelquesunes, terribles. Ainsi, Mme d'Amancey, dont la dureté nous effraye, nous éloigne et qui, autrement peinte, ressemblerait au vieux comte de Chateaubriand des Mémoires d' Outre-Tombe . L'art de M. Glauzel convient beaucoup mieux à des âmes plus douces, à des âmes de jeunes filles, — et fussent-elles un peu folles, — à des âmes que l'extrême raffinement laisse ingénues, et encore à l'âme de ce calme mari , arboriculteur passionné, qui règne dans son verger, non dans son ménage.
L'aquarelle a des ressources précieuses, mais limitées. C'est dommage qu'ayant choisi cette matière, M. Clauzel n'ait pas renoncé, parfois, à des violences et à des complications qui demandaient un autre métier.
Après cet aquarelliste, voici un impressionniste : M. René Perrout. " Ce petit livre n'est pas un roman » , dit-il dans la préface de Marias Pilgrin. Qu'est-ce donc? Il a mis, en sous-titre : " Idées de province. »
M. René Perrout mérite le nom d'impressionniste : son amour de la vérité l'empêche de la
composer. Il lui serait pénible de l'arranger, autrement qu'il la connaît, au gré d'une fiction. Et il y a cependant, à la fin du livre, l'esquisse d'une fiction ; mais l'intérêt du livre n'est pas là.
L'intérêt du livre c'est l'évidente réalité d'une petite ville provinciale (Épinal), décrite? non, mais évoquée vingt fois, et vingt fois diversement, et aussi de telle sorte qu'après avoir vu les vingt images, notre mémoire en garde une seule, qui est toutes les autres, qui est toute cette petite ville, avec son aspect durable, avec ses volontés secrètes et chaleureuses, avec ses habitudes consacrées, avec son rêve qui résume son histoire.
L'auteur a " de l'amitié pour ceux qui racontent avec sincérité les choses qu'ils ont vues » . Bref, il s'agit d'un travail d'après nature; mais, par " nature » , il faut ici entendre, non seulement le dehors des choses, leur nature intime, la vérité constante que révèlent les fugitives apparences.
Or, on n'a vu qu'un certain nombre (fût-ce un grand nombre) des aspects que présente la réalité. Un tel impressionniste procédera un peu comme La Tour en ses ^ préparations » : il notera, dans une série d'études, plusieurs physionomies; mais il aura choisi les plus significatives. Sa manière est l'analyse, bien qu'à vrai dire chacune de ses notations soit déjà une synthèse.
Il n'est pas un portraitiste selon le grand Hol-
LKS TRIBULATIONS DU REALISMi: 39
bein, qui assemble toute une âme et toute une destinée dans l'unité composée d'un portrait. Il réunit ses « préparations " , mais il ne lait pas le tableau.
Des rues d'Épinal, des faubourgs, des {jens, des causeries... Tout cela, indiqué en termes vifs, parfaitement nets.
Quand M. René Perrout peint l'un de ses quadri, les autres ne l'occupent g-uère. On dirait qu'il ne sait pas lequel il mettra ensuite. Celuici est plus grand et plus poussé ; mais celui-là ne sera qu'une esquisse, il s'attarde à la Hne besogne de peindre un ménage d'ouv^riers, les chandeliers, les bols de faïence, l'édredon rouge couvert d'un ouvrage au crochet et la pendule, lonte d'art, qui représente » Bonaparte au Saint- Bernard, le cheval cabré, le manteau envolé » . Puis il copie un autre modèle.
Son livre, lent et persuasif, compose en nous le sentiment de la vie provinciale. « Monsieur Pilgrin, vous n'avez pas compris la vie de province. Vous n'avez pas regardé, vous n'avez pas su voir les rues de votre petite ville... » Et puis : " C'est le silejice de la province... " Le livre donne à tous ces mots une touchante signification
Il y a de petites villes qui n'ont pas d'autre ambition que d'imiter Paris. Ces pecques provinciales ne sont que de mauvais singes. Certaines villes, plus éloignées de la tentation, ou plus na-
40 LES IDÉES ET LES Tl O:\ni ES
turellement Hères, ne cèdent pas à ce désir. Elles sont résolument elles-mêmes. Elles sont la province et, dans la province, des villes avec leur précieuse particularité.
Louons les écrivains qui nous révèlent la pittoresque abondance de la vie française, qui nous aident à aimer une France plus grande et plus nombreuse, plus diversement amusante etmagjnifique. La province fidèle a g^ardé beaucoup de l'ancienne vie française, qui était plus variée, orig^inale que la nôtre, plus riche en belles sin- {jularités.
Pour compléter cette petite galerie de peintres actuels, voici M. Franz Toussaint, — un pointilliste, — et sa Gina Laura, que je comparerais, pour la vanter, aux tableaux de M. Signac.
Il me semble que j'admire cette (Jina Laura\ mais je suis sûr de n'en pas tout aimer. Ce roman laisse une pénible inquiétude : mais tant d'autres ne laissent absolument rien !
Il y a, dans Gina Laura : une perpétuelle incohérence ; une terrible abondance verbale; une familiarité souvent vulgaire; une façon hardie et brutale de vous traiter, qui vous désoblige; une horrible exhibition du procédé qu'on emploie; un fâcheux abus de la trouvaille qu'on a faite; le goût d'étonner ; une impertinence cavalière et toute dépourvue de grâce ; peu de soin.
Et il y a, dans Gina Laura, auprès du pire, le meilleur : un prodigieux éclat de la couleur, une
fantaisie adroite et quelquefois ravissante ; une sensibilité bien turbulente, mais très fine; un bel entrain, du charme ; une nouveauté franche et spontanée, dont l'auteur mésiise à l'occasion, mais dont il use, aux bonnes pages, comme d'un véritable prestige.
Il ne faut pas chercher la nouveauté : elle n'est pas le principal. Mais, quand on la trouve, elle a son agrément. M. Franz Toussaint l'avait, je crois, de nature. Au lieu de nous la montrer avec joie, pourquoi l'a-t-il affichée avec cette exaltation tumultueuse.'
C'est d abord un extraordinaire bavardage de méridional qu'entraîne son bagout. Il est fatigant. Puis on remarque, dans ce bavardage, des merveilles mêlées à des niaiseries; des phrases où les mots s'embrouillent si drôlement que jamais on n'avait vu tel assemblage d'oripeaux; des phrases qui secouent des pierreries multicolores ; des phrases qui sont des traînées de lumière. Cela papillote, cela brille, cela vous éblouit : et léblouissement n'est pas qu'un plaisir.
Je voudrais citer une page : aucune n'est parfaite; et c est dommage. Aucune ne peut être détachée de l'ensemble; et c'est un bon signe.
Il faut aller d'un bout à l'autre du volume. Il faut prendre son parti de la lassitude qu'on est sur le point d'éprouver, quand arrivent de surprenantes aubaines de divertissement.
42 r.ES IDÉES ET LES HOMMES
D'ailleurs, on est emporté par le mouvement, non du récit (lequel ne va pas vite), mais par celui de l'innombrable et, souvent, inutile détail. C'est un mouvement de foule, et de foule encombrée, qui n'avance guère et qui ne cesse d'être agitée.
De cet encombrement se dégage on ne sait comment — et, peut-être, comme d'une symphonie bruyante, excessive, un doux air de flûte, — l'histoire d'une petite fille attendrissante, Gina Laura, qui devint une fille; Gina Laura, la danseuse, embellie d'une sorte d'innocence; Gina Laura que protège, pare et consacre comme un insigne de piété le double souvenir de sa mère ( " Et toi, Fanny, par delà les coteaux. . . n ) et de son père, un vieux dit Papa Praline, joueur de harpe et colporteur de la musiquette qui fait, dans les villages, rêver les pauvres gens.
Sur la petite Gina Laura pèse une fatalité. Elle se démène; et l'immobile fatalité la tuera.
L'histoire abominable et jolie de Gina Laura, M. Franz Toussaint l'a contée avec délicatesse. Il a mis autour d'elle toute la turpitude bariolée de la fête foraine et de la vie galante : elle émerge de là comme, de la fange, une fleur.
Cette petite héroïne tarée d'une aventure infâme a quelque chose de virginal. Et, cette petite âme, le romancier l'a peinte (comme l'aima le seul qui l'ait aimée vraiment) en un instant et sans presque la toucher. (Juelle dextérité, dans
l.i:S TRTRIH ATIONS T)V UlUlJSME 43
cet url qui peint follement des affiches voyantes et discrètement une petite âme ! . . .
Je ne puis parler de ce livre avec assurance. Sa nouveauté me déconcerte. Je ne sais pas ce qu'il deviendra. Je ne sais pas comment il vieillira. Il faudra le revoir plus tard; et nous saurons si les couleurs en étaient bonnes.
Pour remplacer l'ancien réalisme, voilà plusieurs tentatives, des essais brillants, des études : non le type d'un roman nouveau. Que font ces novateurs, de l'anecdote? On dirait qu'ils n'ont pas besoin d'elle et qu'ils la conservent, timidement, par habitude? L'anecdote est là comme un reste; elle est très peu de chose : elle se perd dans les fragments de la réalité.
Ces romans nouveaux ne sont pas des romans. Peu importe. Mais que sont-ils? Les ruines charmantes d'un monument suranné. Le monument qu'on bâtira, qui le devine?...
LE TESTAMENT d'uNE ÉPOQUE FRANÇAISE
il La fin loue la vie, et le soir le jour... " M. Romain Rolland citait ce vieux proverbe en 1906, quand il publiait aux Cahiers de la Quinzaine le premier fascicule de la Révolte, qui achève la première partie de son Jean-Christophe. Maintenant, il vient de donner le dixième et dernier volume de son ouvrage : la fin loue la vie; l'ouvrage est beau.
Si l'on n'aime pas également ces dix volumes et si l'on n'en goûte pas tout le détail ; si l'on n'en voit pas très bien l'économie et si parfois, au cours de ces trois mille pages, on a cru sentir un peu de lassitude lorsque aussi peut-être, avant de se relever magnifiquement, la volonté de l'écrivain subissait une défaillance; et même si l'on n'est pas certain que la pensée de Jean-Christophe ait exigé cette continuité d'une fiction qui dure si longtemps, il faut qu'on admire la dignité d'un si grand effort, sa lente réussite. Ne méconnaissons pas les grâces d'une certaine frivolité. Mais un écrivain qui s'enferme dans une méditation de
TESTAMENT j) UNE ÉPOOLIE ITUNÇAISE 4.5
dix années, qui obéit à son vœu claustral, qui résiste à l'inévitable cloute, qui s'entête et lutte contre soi aux mauvais jours, un tel écrivain qui a fait durement son métier d'artiste mérite l'honneur après la peine. Il a bien servi son austère idéal.
Jean-Chrisiophe est, dit Fauteur, « la trag^édie d'une génération qui va disparaître» . Cette génération : celle qui, au moment de la guerre, était à l'âge puéril. Et elle n'eut point à se battre; elle ne porte pas les responsabilités : mais elle a reçu le châtiment. Elle fut triste et orgueilleuse, éperdue au milieu des ruines, acharnée â rebâtir (1 une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle ; et elle manqua de méthode, et non d'héroïsme. Génération malheureuse et pathétique.
Les velléités, les espérances, les déconvenues, les folies de ces jeunes hommes, leur rêve, leurs vertus et leurs vices, leur prodigieux émoi, tel est le tableau que M. Romain Rolland décida de peindre. Et il a dressé le bilan d'un quart de siècle.
L'idée de l'œuvre, la voilà.
Seulement, l'œuvre n'est pas claire ; et je signale ce défaut que je lui trouve. Entendonsnous; et ne laissons pas triompher les artisans d'une clarté facile. Tel qui raconte les petits incidents matériels d'une journée ne s'embrouille pas : il énumère ce qu'il a vu. Mais une âme est
46 LES IDEKS ET EES HOMMES
un lac où Ton se noie; et l'âme d'une époque turbulente, un océan dont les tempêtes vous égarent.
Je ne crois pas que M. Romain Rolland ait souhaité beaucoup plus de clarté que celle qu'il a obtenue. Peintre fidèle et intellip;^ent du désordre, il n'allait pas le ran.»er; il n'allait pas lui donner les apparences d'un système, quand il tendait précisément à représenter une foule, presque une horde que ne gouvernait pus un maître ou une doctrine. Sans doute! Cependant, une œuvre d'art n'est pas une copie de la réalité; ce n'est pas une copie de la réalité que nous offre M. Romain Rolland : et l'impression du désordre devait, à mon avis, résulter, non du désordre de l'image, mais de l'image ordonnée du désordre.
Il y a des chapitres et il y a des volumes de Jean-Chi'isiophe qui interviennent sans qu'on sache (ou bien sans que je devine) leur opportunité. Il y a des chapitres qu'on ôteraitsans que la valeur démonstrative de l'ouvrage en fût diminuée; et l'on présume que l'auteur pouvait, à cet ensemble énorme, ajouter des volumes. Cette a décalogie » n'est pas composée; et, s'il faut l'avouer, j'en ai souffert.
Or, qu'on lise Aniomelte : l'auteur d' A?itoi7ietie (roman délicieux et où frémit la sensibilité moderne dans le cadre de l'art classique) est fort habile à combiner la péripétie. Puis chaque page des dix volumes atteste une dialectique sûre. Si
Jean-Christoj>he n'est pas composé, l'auteur n'a pas désiré qu'il le fût.
Plus exactement, ce défaut est la conséquence d'une autre intention qu il eut et qu'il préféra, en dépit des inconvénients, pour divers avantagées. Les dix volumes de Jean-Christophe, je les compare — et la différence est assez visible — aux Essais de Montaigne, qui sont l'essai de Montaifjne fait par lui-même au contact des événements et des idées. Cherchant sa vérité, Montaig^ne lisait et, autour de lui, regardait; puis il notait son déplaisir ou son assentiment, et il notait son incertitude. Il intitulait bien ses chapitres « les armes des Parthes " , » la tactique de Jules César » , 'i une coutume de l'île de Géa » , « la bataille de Dreux » . Mais il ne traitait que de lui; et les sujels qu'il avait choisis n'étaient que les occasions de se révéler à lui-même. Ainsi procède l'auteur de Jean-Christophe] ainsi procèdet-il, du moins, en la personne de son héros. Il l'a placé au centre des réalités de l'époque; toutes ces réalités, il les fait affluer vers lui, — comme elles ont afflué vers nous, — au hasard des mois et des années, en masse quelquefois compacte et quelquefois relâchée, comme heurtent le rocher ou le caressent les eaux de la mer violente ou apaisée. Tantôt une émeute le harcèle, tantôt une philosophie le séduit, tantôt un amour le câline. Que devient-il? Ce qu'il devient montre ce qu'il est : et il est l'homme d'une époquç^
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en butte à son époque; il témoigne pour elle.
Un historien de la France contemporaine distribuerait en plusieurs chapitres l'étude de notre littérature, de notre musique, de notre politique, de notre science, de notre force combative, de notre activité industrielle, de notre métaphysique, l'étude enfin de nos diverses besog^nes. Mais 1 analyse, quia pour elle sa netteté parfaite, omet le principal : la simultanéité de tout cela. Tout cela surgissait à la fois, les livres, les symphonies, les aventures de nos politiciens, les découvertes des savants, les malheurs de l'armée et ses ardeurs, les trouvailles des inventeurs, les imaginations des idéologues; tout cela, plus hardiment que jamais, formait des synthèses calamiteuses ; et tout cela se ruait à l'assaut des cervelles démoralisées, qu'en même temps échauffait leur concupiscence juvénile.
Qui est Christophe? Au premier volume, un petit enfant. Sa mère, une excellente femme; cuisinière en outre. Son père, un musicien, mais ivrogne. Il n'est pas né loin de chez nous : sur les bords du Rhin, mais de l'autre côté du Rhin. Il est Allemand. Puis il aura du génie. A ces deux titres, est-il bien le personnage qu'il fallait? Pour évoquer le martyre intellectuel et moral d'une génération française, un jeune Français moins extraordinaire ne valait-il pas mieux?
A vrai dire, il ne semble pas que, dès le premier volume, l'Aube, M. Romain Rolland fût en
possession de tout son projet. Il venait d'écrire sa poignante Vie de Beethoven, soumise aux documents. Or, au delà des documents que le biographe n'ose guère dépasser, il apercevait tout un monde, il reprit le Beethoven; mais il se dégagea de toutes servitudes : au petit Ludwig van Beethoven, il substitua un Jean-Christophe Krafft, pour le conduire à sa guise. Il écrivit le roman de cet enfant-là, le même et qui seulement lui appartenait. Après CAube : le Matin, et ensuite l'Adolescent, et ensuite la vie, toute la vie de Christophe installé à Paris.
C'est en chemin que Christophe s'est vu charger de son rôle emblématique, de son rôle qui ne consiste pas tout à fait à représenter une génération française, non, mais à recevoir le contrecoup d'une époque française, à en pâtir, à l'exalter en lui et ainsi, pourtant, à en être le symbole, comme un Christ épuisant en soi la misère des hommes.
Eh! bien, le génie et la nationalité de Christophe me gêneront. L'auteur n'en fut-il pasgéné? Beaucoup moins, ayant conçu (mais alors je ne peux le suivre) que le génie de Christophe passait toutes frontières de nationalité. En second lieu, il estime que l'art est un stratagème par lequel " on s'évade de soi : on se sauve dans l'œuvre qu'on crée " . Il faut donc créer un héros qui certes vous ressemble, mais qui soit différent assez pour donner le change au /«oî sempiternel.
Enfin, M. Romain Rolland n'eut pas tort s'il accepta volontiers que son héros ne parût pas trop évidemment fabriqué pour sa mission, destiné à son allégorie, combiné comme pour un savant rébus.
De celte manière, l'œuvre sera d'une interprétation moins commode; on n'en tirera pas si aisément les formules qui en traduiraient le sens profond. Mais, ce qu'elle aura perdu en limpidité, elle le gag^nera en vérité. L'auteur n'eût pas refusé de lui donner les deux mérites; ayant un sacrifice à consentir, il n'hésitera guère : son oeuvre est à la fois trouble et vivante.
Elle admet le hasard ; ainsi fait la vie : et ni les intentions de la vie, ni celles de Jean-Christophe ne sont toujours manifestes. Les épisodes s'accumulent, sans qu'on sache très bien ce que l'auteur a en vue : et savons-nous ce que nous veut la vie?...
Je ne vois pas, dans les dix volumes de Jeayi- Christophe, un autre principe de composition philosophique ou narrative. Mais, quant à la distribution des parties, elle est (si je ne me trompe) de qualité musicale. Nous sommes perdus si nous cherchons à tirer de là, comme d'une œuvre discursive, une conclusion. C'est plutôt une symphonie, avec les thèmes qui reviennent, délicatement modifiés, sur des mouvements (jui s'alentissent ou qui s'accélèrent, jusqu'à raj)othéose de la péroraison. Les romans, les épisodes senti-
mentaux de Jean-Christophe sont, en quelque sorte, les thèmes; et les grands morceaux idéolog^iques qui les accompagnetit correspondent aux développements symphoniques de l'idée. Celle-ci, après les péripéties nombreuses où l'a menée la libre et vigfilante fantaisie de son musicien, sort d'un immense tumidte, le dompte et règ^ne avec lui triomphalement.
Littérature et musique : ces mélanges d'arts sont bien attrayants ; ils ne sont pas sans périls. Si adroit que soit l'écrivain, comment fera-t-il pour que les simples mots remplacent un orchestre? Et comment fera-t-il pour que son lecteur n'attende pas, des simples mots, ce qu'ils donnent habituellement, non ce que donne l'orchestre ?
A l'heure de ses plus terribles angoisses, Christophe se met à son piano; il « laisse ses doigts parler " et il improvise. Ainsi, au dixième volume, après la mort de Grazia son amie : autour de lui, les gens sont accablés de sa douleur; lui, qui ne pleure pas, sa douleur trouve, dans la musique, toute son expression, partant sa délivrance. Et ainsi, au deuxième volume déjà, quand l'a déçu l'amour de Minna, il écrit un quintette pour clarinette et instruments à cordes. Le larghetto » peint une petite âme ardente et ingénue " , le portrait de Minna : « nul ne l'y eût reconnue, et elle moins que personne ; mais l'important était qu'il l'y reconnut parfaitement et il
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éprouvait un frémissement de plaisir à l'illusion de sentir qu'il s'était emparé de 1 être de la bienaimée » . Cliristophe est un musicien de génie; il use de son art, comme du poème un poète, pour réaliser hors de lui sa pensée : et c'est fort bien. L'auteur de Jean- Christophe^ littérateur, procède un peu comme fait son héros; et, faute de piano, de clarinette, d'instruments à cordes, il organise avec les mots et les phrases la symphonie : je crois qu'il y reconnaît parfaitement sa pensée, ainsi que, dans la sienne, Christophe la bien-aimée. Mais il arrive que, souvent, nous soyons auprès de lui comme l'auditoire de ce quintette, 1 auditoire qui ne reconnaît pas, dans le larghetto^ Minna.
Aussi ne saurais-je exactement résumer Jean- Christophe (ne me faudrait-il pas, à mon tour et à cette fin, déchaîner une symphonie? j'en frissonne!) Du moins, indiquerai-je plusieurs des épisodes que j'ai le plus aimés.
La prime enfance de Christophe est une merveille accomplie; la justesse en est délicieuse : une telle justesse qu'on dirait que l'auteur, par un prestige, a supprimé entre nous et le petit être qui s'éveille toute distance et même l'intermédiaire de l'image. C'est lui, c'est le petit gamin que nous voyons ; c'est en lui que nous ressentons ce qu'il éprouve et rien ne sépare sa tremblante impression de la nôtre. Nous sommes enfermés dans le paysage qui est le sien et qu'il ne pro-
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longe pas au delà de lui, au delà de sa chambre, puis au delà de sa ville : nous ne l'étendons pas davantage et nous l'étendons à mesure que luimême, grandissant, marchant, comprenant, le développe. Le bruit du fleuve et la sonnerie des cloches, avantd'être dehors, sontdansla chambre et d'abord dans nos oreilles. Les jihilosophes épiloguent sur la formation de la conscience; M. Romain Rolland nous montre une conscience qui se forme : plutôt encore, cette conscience qui naît se montre à nous. Son devenir n'est pas théorique et analogue à celui de la statue qu'avait imaginée Gondillac; son devenir est capricieux, poussé parles instincts de la race, marqué par l'individualité de l'enfant, compliqué par la rencontre accidentelle des autres devenirs. Et de cette façon florit une plante. Mais il y a ici une àme qui se dégage de ses limbes : une âme, et il est rare que nous ayons si bien à deviner la présence d'une âme.
Autour d'elle, le coloris de l'existence est triste ; il n'est pas terne, il a de belles teintes qui le font luire : la lueur même ressemble à celle du soleil crépusculaire qui pénétre dans un lieu de retraite mélancolique. Il y a de ces tableaux d'intérieur où la lumière pose sur les objets des reflets plus tristes que l'ombre.
La charmante peinture, si attentive, intime et qui fait songer à un concert de violons, dans une chambre, le soir tombant!
Puis les violons s'exaltent. La vie, autour de l'àme naissante de Christophe, s'exalte et bientôt s'affole, dès que sévissent les rages de Melchior, le père ivrogne. Un frêle arbuste persiste dans l'orage. Et voici la douceur clémente de l'accalmie : Gottfried l'amène; Gottfried, une espèce de vagabond, un pauvre diable de colporteur qui porte son ballot de village en village. On se moque de lui; mais la moquerie est, pour lui, comme le malheur ou la |)luie dont il a l'égale habitude. Et il passe. Il chante; mais il ne chante que s'il a le désir passionné de le faire, sous l'empire de son cœur, et dit qu'il ne faut pas chanter pour s'amuser. Il n'invente pas les chansons; car on ne les invente pas. Et personne ne les a inventées : il y a les chansons; il y en a pour toutes les circonstances de la vie, pour quand on est malheureux ou gai, pour quand on est las et loin de sa maison, pour quand on se méprise ayant péché, pour quand on vous méprise injustement et vous honnit, pour quand il fait beau et qu'on voit le ciel de Dieu qui a l'air de vous rire... " Il y en a pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce que j en ferais? " — « Pour être un grand homme », hasarde Christophe; mais Gottfried, à propos de l'ambition, ne sait que rire. Et il dit à l'enfant : » Quand tu serais grand comme d'ici à Coblentz, jamais tu ne feras une seule chanson! » Et si Christophe veut en faire? — <i Plus tu veux, moins tu peux!... » Après un
long^ silence, Gottfried, parlant à Christophe ou à Ini-même, demande quel besoin l'on a de chanter.
S il chante, lui, ce sont des chansons presque aussi vieilles que la terre et qui semblent aussi éternelles et naturelles que les moutag^ncs, la lune et les bois, que le chagrin, l'allégresse et l'amour.
Le vagabond Gottfried, qui soudain s'en va comme il était venu, reparaîtra dans la vie de Christophe; il y fera l'effet d'un souffle de fraîcheur qui passe sur une fièvre. Et, quand il sera mort, sa mémoire continuera de hanter l'âme de Christophe, pour lui être bienfaisante. Il est, ce Gottfried, la nature; il est la spontanéité que l'art ne doit pas accabler; il est toute la divine liberté de la vie, sa vérité. Sans lui, la vie serait un jeu maniaque de virtuoses.
Or, l'œuvre tout entière — et c'est, à mon gré, l'une de ses plus nettes et importantes significations — proteste vivement contre la virtuosité, celle de l'art, celle aussi de l'esprit et du cœur. La virtuosité a des succès dérisoires, tels que nous nous y laissons prendre; et nous sommes les dupes de cette duperie que nous avons peut-être innocemment instituée. C'est une hypocrisie ingénieuse et naïve. Elle nous cache toute vérité, même la nôtre; il y a, de son fait, un voile entre nous et nous, un voile pareil à celui qu'étend sur nos volontés cette endor-
meuse, l'habitucle. Et nous ne savons plus ce que nous pensons, ce que nous sentons : nous mourons à nos yeux.
L'auteur de Jean-Christophe nou'^ incite à éviter cette mort, cet ensevelissement sous l'involontaire mensonge, à vivre selon nos spontanéités. C'est la persuasive leçon de Gottfried ; et ainsi le bel épisode de Gottfried appartient à la philosophie même de l'œuvre.
Les autres épisodes n'en dépendent pas si étroitement. L'auteur les a traités avec cette liberté que j'indiquais et qu'au surplus l'en.seignement de Gottfried lui recommandait.
Les amours de Christophe sont assez nombreux : ne le sont-ils pas un peu trop? L élève de Gottfried cède à son entrain ; la vergogne ne lui semble-t-elle pas un travail de virtuosité?
N'importe. Et Sabine, dans la troupe de ses bien-aimées, est adorablement douce et touchante; Sabine, petite veuve en noir, et dont nous aurons vu seulement les bras nus, un peu maigres, levés vers les cheveux défaits; Sabine souriante et paresseuse, qui n'attend rien et vit nonchalamment; Sabine qui est abandonnée au cours des heures indifférentes. Par les chaudes soirées, elle sort et s'assied au pas de sa porte, afin de respirer l'air nocturne. Pareillement, Christophe et sa mère, Louisa. Mais bientôt Louisa remonte chez elle et se couche. Sabine et Christophe, demeurés seuls, révent côte à côte.
tivstami<:nt d une kpôoue irançaisl:
Des entants jouent ; des g^roiipes vontet viennent, bavardant à demi-voix. On entend un piano; un peu plus loin, une clarinette. Fuis les boutiques de la rue, Tune après l'autre, se ferment; les fenêtres s'éteignent; et le silence g^agne de proche en proche, apportant l'odeur des j)rairies et des giroflées, Christophe et Sabine s'aiment dans le silence odorant du soir.
Ils se le dirent l'un à l'autre, quand ils l'eurent deviné mutuellement. Ils s'aimèrent durant l'automne et tirent une escapade. Mais ils furent des amoureux émus d'un grand désir, non des amants. Le sort ne le voulut pas. Et ils revinrent.
Christophe dut s'en aller, pour un temps, pour l'une de ces corvées qui ont l'air d interrompre par mégarde le destin et qui — mais on le voit plus tard seulement — sont le destin.
Ils se séparèrent un dimanche, vers la fin de la journée. C'était dans le petit jardin de la maison pauvre. Il n'y avait qu'une barrière entre eux. Par-dessus la barrière, Christophe tenait dans sa main la main de Sabine. Ils causèrent. Sabine, ayant dégagé sa main, resserra son chàle sur ses épaules. Elle était frileuse. Il lui demanda : « Comment allez-vous? » A peine répondit-elle. Et ils se regardaient, sans beaucoup parler. Entre eux, il y avait la barrière, et aussi le prochain départ de Christophe, et aussi tous les pressentiments qui environnent l'idée de l'absence. Elle dit, en frissonnant : " Christophe!... » Et tous
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ses pressentiments, avec tout son amour, étaient clans ce seul mot. Une porte s'ouvrit; des voisins arrivaient. Sabine et Christophe n'ement pas le temps de se dire : « Au revoir... " Le destin ne le voulut pas, le destin qui ne mentait pas, car ils ne devaient pas se revoir. Quand fut Christophe de retour, Sabine était morte, ayant pris froid le jour de l'escapade; — Sabine entrevue dans la pénombre; Sabine du soir doux et silencieu.x.
Auprès d'elle, Rosa, laide et qui dépense, à n'être pas aimée, plus d'amour encore que de jalousie. Hélas! auprès d'elle aussi, Ada, belle Klle pour les parties de campagfue et les folies au bord de l'eau.
A quelque distance, Antoinette, qui est de chez nous, une petite provinciale de France, raisonnable et sensible, raisonnable sans seguinder, sensible jusqu'à en mourir. Son histoire : celle d'une adolescente, hier gaie et que surprend, comme un coup de tonnerre une enfant qui joue, la ruine. Le père se tue; la mère, à la tâche trop lourde, succombe. Antoinette est la sœur aînée : elle se dévouera — telle Henriette, sœur de Renan — pour Olivier, son frère. La g^aieté d'hier tourne en sagesse trop vite. L'histoire d'Antoinette : l'héroisme de tous les instants, 1 héroïsme (ju'on ne voit pas, car il n'a ni orgueil ni éclat. Il n'a pas non plus de repos; et il se prodigue dans le secret de la pauvreté. Il n'a que lui et sa ferveur, la passion du devoir quotidien.
Olivier aime Antoinette et l'aide comme il peut; mais il la fait souffrir, avec ses bêtises de jeune homme. Et Christophe, plus tard, aimera le fantôme qu'il g^ardera d'elle; mais, avec ses maladresses, il aura été l'une des causes de l'un des malheurs qui tombent dru sur elle, comme au vent de l'automne les feuilles sur l'eau d'une fontaine. Antoinette pâtira même de ceux qui l'aiment. Elle pâtira dans sa fierté, dans sa jeunesse, dans sa tendresse. Elle aura la petite mine désolante des jeunes filles qui ne sourient plus, à force de voir que rien ne leur sourit : un sourire a besoin de réponse. Dans les derniers temps, son effort réussira, pour Olivier, trop tard pour elle. Et, à l'heure dernière, presque au moment de mourir, elle ressentira la suprême velléité d'être heureuse. Comme si la mort, à côté d'elle, lui en donnait l'audace et le courage, elle écrira — très vite, car elle va mourir — une lettre pour Christophe, une lettre d'aveu, une lettre d'amour. Et elle rougira. Puis elle mourra; et, sa lettre d'amour, on la trouvera, dans sa chambre. Comme si ce n'était point assez que le malheur l'eût suivie jusqu'à la mort, il accompagnera même son souvenir. Olivier, l'objet de tout son zélé et de son abnégation, se gaspillera, se perdra, sera tué dans une bagarre; de sorte que l'héroïsme d'Antoinette n'aura servi de rien, ni son sacrifice, ni sa vertu, pas plus que sa beauté, que son jeune entrain.
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Tout autre, Anna, dont le cœur est sournois, dont le cœur est un feu qui couve, puis s'élève et flambe; Anna, exacte aux heures des offices dans le temple, et qui n'est que volupté chaude; Anna aux pieds nus qui, de nuit, long^e les corridors, pour aller à Christophe, dans le danger. Le mari n'est pas loin; et la servante épie. Anna déjoue, astucieuse, la jalousie de l'homme et la curiosité de la fille. La cendre que la fille a répandue dans les corridors, afin qu'y fussent marqués les pas de l'adultère, elle en ég^alise la surface. Elle est hardie; elle est maligne. Il y aura des drames; elle voudra mourir, et par le g^az et par le revolver ; sous le sein gauche, sur son cœur délirant, elle appuiera le fer de l'arme. Ensuite, mon Dieu, elle sera une bonne dame replète qui, au sortir du temple, a les mains posées sur son ventre, l'Ecriture aux mains, ses mains naguère énamourées.
EtGrazia, qui n'est plus toute jeune, Christophe lui demande l'un de ses cheveux blancs. Grâce tranquille. Grâce d'Italie, à la douceur de qui va cet homme du Nord, ainsi que vont à la tiédeur romaine, à la beauté sereine, durant les siècles de l'histoire, les garçons d'Allemagne, de Flandre et de Scandinavie, Grazia aimante n'a pas l'air d'aimer, tant elle est calme. La paix de Grazia s'étend sur Christophe. Il accepte la paix : « O vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner? N'es-tu pas belle et sainte comme tu es? Il faut aimer ton sourire, Joconde... "
Voilà, dans cette symphonie de Jean- Christophe, les thèmes de l'amour : jeunes filles et femmes, cœurs émus, corps jolis, et le mystère ag^uichant de leurs âmes, enfin leur mort ou la mort de leur amour, qui est un néant pareil. Autant d'amours, autant de morts. 11 y a les thèmes de l'amitié : autant d'amitiés^ autantde morts. II y a les thèmes de la violence. Une émeute, le 1" mai; Christophe s'y mêle, on ne sait pas pourquoi (on ne le sait pas du tout). Pris d'une sorte de démence, il g^rimpe sur une barricade ; il tue un agent. Et ainsi les thèmes de la violence aboutissent, comme les thèmes de l'amour et de l'amitié, à la mort. Dans une telle diversité, c'est l'unité abondante; el, cette unité funèbre, la mort du héros la consacre.
Au bout des épreuves, Christophe nous apparaît immobile et illuminé de soleil. Il ne souffre pas; il ne médite pas; il écoute une grande musique indistincte et ne cherche pas à la comprendre. Et puis, dans l'égarement final de sa pensée, il soulève le cauchemar d'un orchestre fantastique, il lanime, il le gouverne ; bientôt, il le suit ; à peine peut-il le suivre et, de ses bras de moribond, battre la mesure d'une musique où la frénésie et l'enchantement de sa vie ont leur magnificence.
Après tant de splendeurs, comparables aux fantasmagories du couchant (il y a des couleurs fastueuses, des incendies, la mort d'un astre, le bûcher qui le brûle, la cendre qu il laisse; et il y
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a des pans de ciel qui sont comme des plaines de rêverie et des prairies vertes) , on ferme le livre ; et qu'est-ce que l'auteur a voulu dire?
Un des volumes, la Foire sur la place, contient des opinions, des jug^ements, touchant la j)()litique, les concerts du dimanche, la question juive, le socialisme et la Schola cantorum. Tout cela, pêle-mêle. Ce volume, entre la merveille de Sabine et la merveille d'Antoinette, je ne l'aime presque pas. La signification de l'œuvre n'est pas là; et elle n'est, explicitement, nulle part. Il faut l'induire (et difficilement) de l'ensemble du poème; un poème de solitude, de méditation secrète et qui ne trahit que les dehors de son exubérance. Les idées que je distingue, les voici.
Christophe est l'art et est le peuple. Et il ne s'agit pas seulement d'offrir au peuple l'art comme un cadeau, comme une récompense de son labeur, mais d'affirmer que l'art vient du peuple. Christophe est l'art et est l'amour (on l'a bien vu) : l'art vient de l'immense amour populaire, de la grande âme féconde en qui germe toute l'ardeur humaine.
L'œuvre tout entière est destinée à réunir l'intellectualisme le plus fougueux et l'action la plus véhémente, ces deux ferments qui l'un l'autre s'annihilent si une volonté plus forte qu'eux ne les combine, ne les oblige à travailler ensemble.
Et ils travaillent donc. Tel est le principe de la lutte essentielle. Lutte et souffrance. Mais il ne
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faut pas " se lasser de vouloir et de vivre: le reste ne dépend pas de nous » . Quel combat, où alternent la victoire des doctrines et la victoire du mâle instinct! a Laisse les théories » , ordonne Gottfried ; et les théories prennent le dessus : mais elles se confondent avec la volonté.
Tout réunir, assembler même les contraires, j)Ousser le paradoxe jusqu'à prétendre accorder les contradictoires, enfin totaliser les diverses puissances de la pensée et de la vie, les grouper sans les appauvrir et, pour les prendre toutes, renoncer à les coordonner, mais tenir en haleine leur foule confuse, voilà (autant que je la saisis) la philosophie de Jean-Ch>isiophe. Et, puisque Jean-Christophe nous est présenté comme le testament d'une génération (celle quej'ai dite), d'une génération «qui va disparaître " ou qui, du moins, a passé l'âge de sa plus vive expansion, voilà le caractère des jeunes hommes qu'hier (ou avantliier) nous étions.
Le diagnostic est bon. D'autres moralistes et psychologues nous ont représentés comme de fins sceptiques désœuvrés : — sceptiques, je ne dis pas non; mais si ardents et capables d'agir, nous ne l'avons que trop étourdiment prouvé, dès l'occasion, fùt-elle médiocre, ou détestable. Le diagnostic est, ajoutons-le, flatteur. M. Romain Holland, suivant un ancien précepte de Maurice Barrés, a misa notre vieille jeunesse un dieu dans les bras.
Mais ne va-t-il pas nous admirer outre mesure et, signalant notre grandeur assez tragique, approuver notre folie?...
A la fin du dernier volume, Christophe est, par un sincère artifice, devenu saint Christophe, celui de TÉcritiire, celui qui traverse le fleuve, portant sur les épaules l'enfant frêle et pesant. Il a énergiquement lutté contre l'eau adverse; son échine ployait et le tronçon de pin sur lequel il s'appuyait se courbait. Les gens disaient qu'il n'atteindrait pas l'autre rive. Mais l'enfant lui commandait : — Marche!... Et il atteint au second bord. Qui était l'enfant qui chargeait ses épaules?. . .
Saint Christophe dépose son fardeau, comme dépose le sien l'auteur deJean-Christoffhe. Celui-ci, aux enfants du jour qui va naître, donne l'enfant d'hier, l'enfant qui n'est plus jeune, le vieil enfant de la tribulation.
Mais il est bien dédaigneux à l'égard de la pénitence que fait pour nous une jeunesse nouvelle, battant sa coulpe, notre coulpe, celle-ci. Elle demande au Cosmos pardon de nos familiarités envahissantes. Elle renonce à nos vastes conquêtes et fortifie la clôture du coin plus sage où elle s'établit.
Christophe, parmi les idées, refusait de choisir, les voulant toutes. Il a été un grand coureur d'idées, le Don Juan des idées. (Tels fûmes-nous, jusqu'à l'instant de nous apercevoir que l'amou-
TESÏAMElNÏ D'UNE ÉPOOUE FRANÇAISE 65
reux d'une femme connaît mieux les femmes et mieux l'amour que Don Juan) . Or, ce n'est point assez de dire que nul esprit ne résiste à pareille débauche : disons que toutes les idées ne (•oexistent pas sans former une tourbe d'émeute où il y a des tueries.
Notre idéologie énorme différait de la vie comme diffère d'un orp^anisme un tas de décombres. Et les hommes de la « nouvelle journée » , s'ils accomplissent leur besog^ne, auront à ordonner les matériaux que nous avons charriés pour eux avec une superbe et absurde vaillance. Ils n'emploieront pas tout; mais ils ne manqueront de rien. Ce qu'ils n'emploieront pas, ils le jetteront, avec mépris : et, parmi ces restes, peutêtre y aura-t-il plusieurs des billevesées qui nous étaient le plus délicatement précieuses.
i< 0 poète, cache ta douleur sous des phrases d'une mélancohe pompeuse, comme les paysans de la Thébaïde bouchent les trous de leurs cabanes avec des planches de cercueils peints. ^
Cette phrase si belle, M. Louis Bertrand l'a sauvée ; il Ta trouvée dans les papiers de Flaubert, écrite sur la chemise qui contient les brouillons du Saint Antoine; cette phrase si belle et qui pourrait servir d'épi{|raphe à toute l'œuvre de Flaubert. Elle résume l'esthétique de la Bovary et de Salammbô, de V Education sentimentale et cVHérodias.
Il y a de ces phrases, soudaines, qui rendent le son d'une âme; on dirait d'un cristal sonore et qui, touché, donne sa musique naturelle. Et, comme la musique est plus persuasive que tous les mots, cette phrase vaut mieux que tous les commentaires; mais commenter une musique est un plaisir inutile et charmant, l'hommage de la dialectique à l'intuition.
L'exégèse de Flaubert s'est enrichie de quelques récents travaux. L'édition Gonard, en dixhuit volumes, aujourd'hui complète, apporte beaucoup d'inédit : elle est précieuse. MM. René Descharmes et René Dumesnil ont publié, sous ce titre Autour de Flaubert, une série de très attentives études; et voici le Gustave Flaubert de M. Louis Bertrand.
Avec beaucoup de soin, de méthode et aussi de f3^oùt, MM. Descharmes et Dumesnil réunissent des documents. C'est une excellente besog^ne ; et de tels livres ont l'agrément le plus vif. L'impartialité de ces deux critiques ne fait aucun doute; or, parmi leurs nombreuses découvertes, il n'y a pas un trait qui endommage la figure, la légende même de Flaubert : on le constate avec joie. La terrible enquête que mène, autour de nos grands hommes, la curiosité contemporaine a bousculé pas mal de renommées. Flaubert ne bouge pas.
L'histoire de Madame Bovary, dont nous connaissons maintenant le détail, est fort singulière. MM. Descharmes et Dumesnil ont cherché, dans les journaux de l'époque et dans les correspondances, l'opinion de 1857. Ah! que de niaiseries! Et comme il sied à la critique de garder, en ses jugements, une prudente, une tremblante modestie! Écartons ces tristes avertissements. (Mais redoutons de méconnaître un chef-d'œuvre qui nous déconcerte : s'il ne dérangeait pas nos habitudes, serait-ce un chef-d'œuvre nouveau?
(i8 LES IDÉES ET LES HOMMES
Le procès de la Bovary est un incident bizarre. Flaubei't accusé d'outragée à la morale publique et aux bonnes mœurs : nous relisons le roman; nous ne voyons pas l'outrafje. Sincèrement, nous sommes déçus. On a bientôt fait d'écarter le réquisitoire en le notant d'hypocrisie ou de pharisaïsme : les termes du réquisitoire concordent avec ce que disent maints articles d'alors. Le roman de Flaubert a blessé un grand nombre de ses lecteurs. Il faut conclure de là, somme toute, que la susceptibilité publique se modifie, non la morale, mais la susceptibilité morale, l'idée de la délicatesse, le sentiment d'une élégi^ance de l'esprit. D'adleurs, Flaubert fut acquitté : ainsi, l'on devenait plus indulg^ent. Nous devenons, de jour en jour, plus indulg^ents, et jusqu'à des patiences défTOÙtantes. Plusieurs de nos romanciers nous conduisent bien au delà des justes limites où l'audace tourne à l'infamie. Où sont les justes limites? Nous les avons éperdument dépassées. Une époque plus fine hésite : son scrupule n'est pas méprisable. Et, quand nos vertueux démagogues flétrissent la démoralisation du deuxième Empire, ils badinent, sans loyauté.
Ils dénigrent les préjugés de l'ancien temps : ces préjugés composent d'âge en âge la conscience d'un pays. Et je préfère à notre vil relâchement l'incertitude qui se manilesta en 1857. On éprouve, à constater ces différences, une inquiétude assez pathétique.
Le livre de M. Louis Bertrand n'est pas une étude continue, mais plutôt un recueil d'essais relatifs, les uns et les autres, à Flaubert. Cependant, il a quelque unité. L'auteur, s'attachant principalement aux ouvrages les plus lyriques de Flaubert, à Salammbô et à la Teniation de saint Antoine, examine le réalisme qui subsiste là encore, sous les dehors les plus romanesques. M. Bertrand connaît à merveille l'Afrique : on n'a pas oublié la Cina. Et voici ce qu'il nous apprend.
L'Afrique de Flaubert est la vérité même : vérité du décor et de la couleur; et vérité plus profonde, celle des races. Les types de Salammbô sont «absolument africains» . Et l'àme de l'Afrique (I n'a pas changé, depuis des siècles " . Les personnages de Salammbu, M. Bertrand les a rencontrés en Afrique. " Le rival d'Hamilcar (dit-il) , le vieux Suffète de la mer, rongé par la lèpre et accablé sous sa graisse malsaine, c'est l'àpre marchand juif ou maltais, sémite comme Hannon, qu'on peut voir encore dans les boutiques sordides d Alger ou de Gonstantine, comme dans les souks de Tunis. Narr Havas, c'est le grand chef du Sud, le cavalier aux yeux de gazelle, qui épouse nos filles, boit notre Champagne, accepte nos décorations, prêt d'ailleurs à passer du jour au lendemain dans le camp de nos ennemis; Spendius, c'est l'aventurier napolitain ou espagnol, bon à toutes les besognes, ruffian ou tenancier de maisons louches, fanfaron et vantard, se poussant
par tous les sales métiers, ébahi d'une fortune soudaine, qu'il gaspille et qu'il perd avec la même lacilité qu'il l'a acquise. Mathô, c'est le bon nègre, ou le fidèle spahi, épris de la fille de son général, fait uniquement pour servir, fier de porter nos médailles, très capable d'ailleurs d'un gros héroïsme et qui finit par se faire tuer pour nous dans quelque Tonkin ou quelque Madagascar. ') Je crois qu'on est ravi de le savoir. On le devinait : désormais on a de quoi répondre à qui, dans Salammbô, ne veut apercevoir que de l'archéologie. Il y a, dans Salammbô, de la vie, ancienne et durable.
A cet égard, Salammbô n'est pas une œuvre d'un autre ordre que l' Education seniimentalc ou Madame Bovary . M. Louis Bertrand la très bien montré. Or, s'il a montré, àa^ns Salammbô, l'éternelle vie, à plus forte raison la devons-nous sentir dans les romans de mœurs contemporaines. Il proteste, à mon avis, très heureusement contre une fausse interprétation de Flaubert, laquelle nous présente ce grand artiste comme le prisonnier de son art : un prisonnier malheureux qui, à travers les grilles de sa geôle, ne voit guère le monde et qui fait de la littérature ainsi que, les autres, le chausson de lisière. Non : l'esthétique de Flaubert est vivante; et lui, parmi les romanciers de génie, 1 un de ceux qui ont saisi et mis dans leurs ouvrages le plus de réalité, intellectuelle et physique, vivante elle-même.
Enfin, voici, pour moi, Flaubert.
Mais plaçons-le, dabord, à son époque; ensuite, nous l'en détacherons. Cette époque où il a flori, c'est le deuxième Empire : c'est le déclin du romantisme, encore splendide; et c'est le triomphe du positivisme.
Romantique, Flaubert le fut passionnément — et si évidemment que je n'ai pas à le prouver; — son amour des couleurs brillantes, son luxe verbal, son lyrisme et la musique de ses phrases, autant de signes : et il dépend de Chateaubriand, d'Hug^o, sans nul doute. Mais aussi, en 1857, la philosophie d Auguste Comte et sa méthode se propageaient à l'encontre du romantisme. La science allait, dans l'idéologie universelle, se substituer à la poésie. Même s'il ne faut pas considérer la science comme la négation de la poésie, l'idée positiviste de la science est opposée à l'idée romantique de la poésie. En fait, l'effort littéraire des Parnassiens consista, plus ou moins nettement, à concilier les deux idées; et ils ont corrigé le romantisme selon les volontés du positivisme : aux libres épanchements d'Olympio, comparons les exactes analyses d'un Sully Prudhomme.
Le romantisme soumettait le monde au poète. Le positivisme soumet au monde les yeux qui regardent le monde, l'intelligence qui le conçoit; et il transporte la réalité, il la transporte de l'àme à l'objet. Ce changement est manifeste dans
toute rnctivité spirituelle, sous le deuxième Empire, et dans la littérature notamment.
Flaubert en témoigne; Flaubert, avec son jjoùt de la vérité; Flaubert qui peine à la quête des documents précis, et qui voyag^e, visite la Normandie et rOrient pour attraper des paysap^es authentiques, et qui assume de formidables lectures, afin de se procurer l'histoire. Les romantiques interrogeaient leur imagination, comme le vieil Homère consultait la muse. Avec le positivisme, le procédé n'est plus le même : le procédé, c'est l'expérience; du moins, en littérature, c'est l'observation. Et, si Flaubert se soumet à la nouvelle discipline avec une rigueur qui peut paraître excessive, qui l'a peut-être gêné, mon Dieu, la discipline est toute nouvelle : on en subit le prestige. Puis, au lendemain du romantisme, qui vous enchante et vous alarme encore, la discipline est plus indispensable que jamais : le plus tenté de vive indépendance la veut plus stricte.
Si je ne me trompe, tel est Flaubert à l'égard de son temps et, pour ainsi dire, en face du problème que son temps lui posait. Or, ce problème, dont j'indique la formule de 1857, donnons-lui toute sa portée : c'est le problème de l'art même. Tout art en est une solution; et, au principe de l'art, il s'agit de savoir quelle attitude l'artiste garde vis-à-vis de la réalité. Dans un récent volume, savant et joli, les Oiigines du roman réaliste, M. Gustave Reynier cherche, parmi les œuvres
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du moyen âge et de la renaissance, les commencements de " ce genre littéraire » . Mais, si le roman réaliste peut être appelé, en effet, un genre littéraire, la question du réalisme est plus vaste, plus générale; et elle date des origines de la littérature, des origines de 1 art, elle date de là et suit les tribulations séculaires de l'art et de la littérature : il s'agit de la somme de réalité que l'art — et littéraire, par exemple, — est capable de prendre et d'animer. Il n'en désire presque pas, il la dédaigne; ou bien il la prise et il la veut. La dose de réalité qu'il absorbe, la manière dont il la traite : ainsi se caractérise un art.
Bref, l'esthétique de Flaubert, nous la trouvons premièrement installée au point vital de la littérature. Mais elle est une esthétique et, aussitôt, encourt le reproche de pédantisme. On se dépèche de conclure. On redoute qu'une esthétique entrave la spontanéité de l'artiste. La spontanéité de l'artiste, si l'on y songe, est plus dangereuse. Quel mal y a-t-il, et quel péril, à ce que l'artiste ait médité ses volontés et ne cède pas, tout simplement, à ses velléités de hasard? Ces velléités, en cas de réussite, on les qualifie d'un nom qui plait, l'inspiration. Eh! l'inspiration (sauf la chance de quelques-uns; et lesquels?) n'est-elle pas le bel accomplissement d'une esthétique sous-entendue? L'auteur la dissimule, comme l'architecte enlève les échafaudages, la bâtisse achevée.
Au siirj)lus, j'accorde que Flaubert soit, de nos écrivains, l'un des plus assidûment réfléchis, 1 un de ceux qui ont eu la conscience la plus nette de leurs intentions. En revanche, n'accordera-t-on pas qu'il ait été l'un des plus intellig^ents?
Pour les amis d'un art exubérant, c'est peu de chose.
Mais on nous représente Flaubert comme le martyr de son esthétique et le maniaque d'un règlement fixé par lui, Vhéautontimorouménos, bourreau de soi. 8'il faut le dire, même ainsi je l'aimerais, tant nous avons d'écrivains qui sont aux petits soins pour eux et pour la vaine abondance de leur {^énie : des écrivains en bras de chemise; et les pantoufles. D'autres ont le cilice.
Le cilice, en telle aventure, n'est-il pas une folie?... On nous fait un Flaubert absurde, avec son esthétique, une toquade.
Si nous examinons et Ihomme et l'estliétique, nous les voyons en excellent accord, extrêmement raisonnables l'un et l'autre, et celui-ci qui, judicieux, avait choisi celle-là, celle dont il avait besoin, celle précisément que réclamait la nature de son esprit. C'est ainsi qu'un système est vivant.
Notons — car tout en dérive, à mon Qvè, — la sensibilité de Flaubert. Une terrible sensibilité, prodigieusement frémissante. 11 écrivait (M. Bertrand cite ce passage de la Correspondance) : nS'il suffisait d'avoir les nerfs sensibles pour être
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poète, je vaudrais mieux (jue Shakspeare et qu'Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie (de la poésie, de l'art et de la sensibilité), j'en peux dire quelque chose, moi (jui ai entendu à travers des portes fermées parler à voix basse des {jens à trente pas de moi, moi dont on voyait, à travers la peau du ventre, bondir tous les viscères et qui parfois ai senti, dans la période d'une seconde, un million de pensées, d'images, de combinaisons de toutes sortes, qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice. » Une sensibilité de malade, dira-t-on, puisqu'on sait qu'il était épileptique. D'ailleurs, si cette indication manquait, je m'en passerais volontiers. La même sensibilité, ne la remarque-t-on pas chez beaucoup de gens qui ne tombent pas du haut mal? Cette infirmité, dont l'auteur de la Bovary a cruellement souffert, n'atteignit pas son talent, qui est sain. La sensibilité de Flaubert, en ce qui concerne son œuvre, est celle d'un artiste; et l'analyse d'une telle sensibilité révèle, en son mystère le plus lointain, le germe fécond de l'art. Mais il nous faut aller ici jusqu'à ces profondeurs de l'âme où, de la subconscience, se dégag^ent les tendances premières.
Du reste, prenons garde. Il y a des artistes, souvent habiles, et pour qui l'art est un métier comme un autre. Ils ne l'auraient pas inventé ; ils
l'adoptent : parfois, ils n'y réussissent pas maL L'arg^ent les tente, ou la gloire. Mais Flaubert, ce n'est pas cela. 11 avait un peu de fortune et s'en contentait. Quand la Bovmy eut (ait scandale, dans la Revue de Paris et à la chambre correctionnelle, l'éditeur l'eut, moyennant vingt-cinq louis, pour cinq années : en deux mois, il vendit quinze mille exemplaires, d'ailleurs. Encore n'avait-on pas facilement décidé Flaubert à publier son livre. Cette réclame, un procès dont les journaux retentissaient encore, le dégoûtait; et il méprisait ce tapage » tellement étranger à l'art " . Il ajoutait : » Je n'aime pas, autour de l'art, des choses étrangères. " (Quel homme, et digne d'étonner aujourd'hui maints littérateurs!) Il songeait à ne plus imprimer rien, mais à écrire, pour lui seul : quant à " publier " , c'était une chose dont il disait, et sincèrement, qu'il ne sentait pas le besoin.
Mais il sentait le besoin d'écrire. Cependant, le style lui était un dur travail; il en parle comme d'un supplice. Il avait donc, au vrai, besoin d'avoir écrit. Ce besoin d'accomplir une œuvre d'art est le fait psychologique dont le secret me semble résider dans l'instinct même d'une sensibilité pareille à celle de Flaubert.
Liue telle sensibilité est riche merveilleusement; elle reçoit un perpétuel afflux d'impressions variées comme l'univers. Elle est nudheureuse : toujours en éveil et toujours agitée, elle
ne trouve pas son repos. Il le lui faudrait; car elle se fatigue, à frémir incessamment. Elle le cherche. Elle ne le trouve pas en elle-même, car elle est toujours en mouvement. Une excessive rapidité l'emporte; elle gaspille et perd ses richesses, plus précieuses d'être menacées. Et elle a le désir ardent de l'immobilité, de la durée. Elle est comme une nymphe lasse auprès d'uu fleuve, son amour, fuyant au long des rives et qu'elle ne sait pas arrêter. Elle voudrait se mirer à la surface de l'eau, turbulente et qui s'échappe. Elle plonge ses doigts dans l'eau et ne la peut captiver. L'eau se sauve comme le temps.
Si la nymphe est pourvue de savants prestiges, elle congèlera le fleuve, plutôt que de le laisser fuir : il sera devant elle, immobile enfin, immobile et froid, séparé d'elle ainsi; elle n'y trempera plus ses doigts frissonnants. Mais elle aura goûté la joie d'éterniser un instant.
Il y a, dans l'essence même de la sensibilité, une velléité de suicide. Et la nymphe a tué le fleuve. Mais la sensibilité est, à la fois, le fleuve et la nymphe. Elle est éprise et jalouse d'ellemême. Elle se tue, afin de se posséder. En d'autres termes, et plus simples, elle renonce à ellemême.
Il est remarquable que tous les grands renoncements proviennent d'une sensibilité immense et qui se tue.
Ce sera peut-être l'amour, don de soi, don par-
fait; et, " pour se regarder au miroir d'une autre âme 11 , une âme invente l'oubli de soi.
Ce âera peut-être le dévouement, totale abnégation de l'égfoïsme. Flaubert, » aumônier des Dames de la Désillusion " , écrivait à une femme inquiète : " Pensez moins à vous... Tâchez donc de ne plus vivre en vous ! »
Ce sera peut-être l'action, car elle exige qu'on abandonne son plaisir. Mais Flaubert avait l'horreur de bouger.
Alors, faute de l'amour, faute du dévouement et faute de l'action, ce sera, en définitive et comme à bout de ressources, l'art, le dernier stratagème d'une sensibilité en peine de renoncement. L'art, faute de l'amour; et Flaubert écrivait à George Sand : « Je ne suis pas si cuistre que de préférer des phrases à des êtres. « La femme inquiète et qu'il eugageait à ne plus vivre en elle, ne l'eût-il pas dirigée vers les œuvres charitables? En attendant, il lui disait : » Associez-vous par la pensée à vos frères... » Quels frères?. . . a à vos frères d'il y a trois mille ans ! » Il l'envoyait à l'étude et aux livres; il l'envoyait au passé, qui est une œuvre d'art immobile.
L'art est, pour un Flaubert, le suprême moyen de sortir de soi : car l'on ne peut tenir en soi. Il écrivait pour réaliser hors de lui-même l'émoi qu'il avait en lui et qui le tourmentait " à le faire crier» , dit-il. Et voilà cette prétendue « impassibilité " : que de sottises n'a-t-on pas lancées,
touchant l'impassibilité de Flaubert! Il n'y a pas eu d'intellipence plus chaude, ni de cœur plus bouillant. Mais il cherchait dans l'art son repos, — mettons, l'impassibilité, — comme sa délivrance. Il n'était pas impassible d'abord.
Conséquence : l'art, ainsi conçu, doit être impersonnel. Flaubert l'a répété maintes fois; et 1 on connaît ses formules impérieuses. On les a déclarées paradoxales. Non! Et, en tout cas, le principe est juste. L'art commence à la minute même où le sentiment se détache d'une individualité, prend les dehors d'un objet qui, tout seul, existe.
Il est possible que Flaubert ait poussé le principe jusqu'à ses bornes extrêmes et, j'y consens, au delà des bornes indispensables. Mais, quoi! n'avait-il pas à réag^ir contre la fureur individualiste des romantiques? Ceux-là manquaient de toute retenue; et, le vice de leur esthétique, on l'a vu, quand Lamartine publia le commentaire anecdotique de ses Méditations : il n'avait couvert que d'un voile léger les sentimentales péripéties de son existence et, le léger voile, il l'écartait. Flaubert, en son temps, eut à réagir. Averti par les violences de sa propre sensibilité, mis en garde par elle, il réagit plus énergiquement. Il s'était aperçu de la dépravation à laquelle l'art courait; et il résolut d'enrayer le mal. S'il l'a fait avec rudesse, la leçon n'en est pas moins bonne, aujourd'hui encore, après tout un siècle de ly-
HO LKS IDEKS ET LES HOMMES
rlsme éperdu. Flaubert, en somme, retournait à une idée de l'art qui est exactement celle de nos écrivains classiques. Mais il y retournait : ce n'est pas la même chose que d'y être. Et, pour y aller, il partait du romantisme, de son erreu'' superbe. Il arrive au même point; seulement restent en lui le souvenir et la peur de la faute ; il a les manières d'un converti, qui se méfie de soi et continue de se châtier.
Voire, il se tarabuste : il n'en est que plus émouvant.
Pour être sûr de ne pas céder au vieil homme, si romantique, il a recours aux contraintes les plus sévères et à l'exil, à cette sorte d'exil véritable qu'est l'exotisme. S'il demeurait chez lui, dans ses entours, dans le paysage familier qu'il a peuplé de sa tendresse et de son rêve, il résisterait mal aux tentations débiles où la sympathie vous engage. Il s'est éloigné; il a campé, avec son art, dans les pays étrangers ou hostiles, dans les pays d'Hamilcar ou d'Homais, chez les Carthaginois ou les bourgeois. Là, il ne craignait rien; là, il avait la certitude de ne pas se confondre avec la nature environnante, de ne pas mêler son âme à d'autres âmes et de n'être pas dupe des faciles incarnations, des avatars auxquels s'amuse un mol esprit. Il se cantonnait, à l'écart; telles furent ses précautions.
Et il est dans toute son œuvre, sans doute. On l'y devine; même, on l'y voit. Mais il y est
comme l'art le plus impersonnel l'y voulait : il y est l'artiste; il y est rintclligence qui choisit et qui ordonne les fragments et les symboles de la réalité.
Son œuvre contient une somme abondante de réalité. Après la publication des Trois contes, Taine lui écrivait : « Votre calme, votre perpétuelle absence est toute-puissante; comme disait Tourguéneff, cela coupe le fil ombilical qui rattache presque toujours une oeuvre à son auteur, A mon avis, le chef-d'œuvre est Hérodias. .. Hérodias est la Judée trente ans après Jésus- Christ, la Judée réelle, et difficile à rendre, parce qu'il s'agit d'une autre race, d'une autre civilisation, d'un autre climat. Vous aviez bien raison de me dire qu'à présent l'histoire et le roman ne peuvent plus se distinguer. Oui, à condition de faire du roman comme vous. Ces quatre-vingts pages m'en apprennent plus sur les alentours, les origines et le fond du christianisme que l'ouvrage de Renan; pourtant vous savez si j'admire ses Apàires, son Saint Paul et son Antéchrist . Mais la totalité des mœurs, des sentiments, du décor ne peut être rendue que par votre procédé et votre lucidité. » Sa lucidité, ne la devait-il pas à la rigueur de son procédé, à cette règle d' " absence " qu'il observait? La réalité profonde de Salammbô, M. Bertrand (je l'ai dit) l'a fort bien montrée; puis il a présenté, très justement, Flaubert comme un de ces hommes de grande et forte
82 r,ES IDÉES ET LES HOMMES
culture à qui la connaissance des temps et de l'espace permet de prendre et de posséder les j)lus larges portions d'humanité authentique, peuples et individus, la vie et la pensée : dans la troisième partie de ia Tentation, le dialo^jue du diable et de saint Antoine déroule tout le spinozisme avec une admirable intelligence et le roman, d'un bout à l'autre, déroule toute l'infinie et subtile erreur métaphysique. La réalité d'Emma Bovary : celle d'une femme vivante et, par un privilège, d'une femme dont l'âme ne nous serait aucunement dissimulée. « Quelles solitudes que tous ces corps humains! " dit Fantasio; et des millions de lieues séparent un être de son voisin. Mais Flaubert nous conduit jusqu'à la plus intime solitude où Emma Bovary se cacherait. Il n'est pas un de ses actes que nous n'ayons vu se préparer dans le mystère de cette âme éclairée par lui. Cependant, elle garde son mystère, je veux dire sa logique à elle : une logique est tout un être. Dans les sentiments et dans la destinée d'Emma Bovary, l'auteur n'intervient pas. Elle existe sans lui; et il la regarde. Pour modifier les journées de cette petite Femme, il y a les incidents divers du hasard et il y a l'enchaînement naturel de la cause à l'effet, cette fatalité confuse qui, au désordre même des événements, impose une espèce de régularité. Jamais on ne surprend, au cours des épisodes, le caprice de l'auteur. L'auteur n'est pas là.
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Emma Bovary, délicieuse, à la fois ingénue et perverse, prétentieuse avec la plus touchante sincérité, voluptueuse et, dans toutes ses ardeurs, animée d'un étrang^e idéalisme, dédie au rêve son péché. Tête absurde et charmante! Sa niaiserie est d'avoir voulu fuir la vulgarité : elle y tombe. Elle y mourra ; et nous aurons pitié de sa douleur scandaleuse et innocente, de son corps joli, de son cœur affriolé, de son espérance avilie. r^Ile vivait : nous l'aimions.
Maupassant raconte que Flaubert se fâchait, quand les critiques l'appelaient un réaliste. Et M. Bertrand rapporte qu'il disait, à propos de la Bovary : n Les observations de mœurs, je me moque bien de ça! " et qu'après Salammbô, il écrivait à Sainte-Beuve : " Je me moque de l'archéologie ! »
En vérité, son art n'est pas réaliste. Il l'est pourtant; mais, plutôt, il ne l'est pas. La réalité, Flaubert l'utilise comme un refuge, quand il s'est échappé de lui-même. Elle lui fournit le moyen de ne pas demander à son imagination (qui est de lui, et dont il se méfie) la substance et les matériaux de son art. Il faut qu'on aille à la réalité, quand on pratique le mépris des chimères individuelles. On n'a que la réalité du dehors ou bien soi : l'on n'a donc que la réalité. Ainsi, Flaubert est un réaliste. Mais la réalité n'est pas la fin qu'il se propose. La fin, pour lui, la seule fin, c'est l'art; un art qui emploie la réalité.
84 LES TDÉES ET LES TTOMIMES
Un art qui n'est pas soumis à la réalité. Il la dompte. La preuve? Il lui impose la beauté.
Or, il y a entre ces deux termes — réalité, beauté — ime antinomie. Flaubert Ta durement constatée. Il la signale, à toutes les étapes de la civilisation : elle se marque, à ses yeux, toujours plus nettement d'âge en dàge. A l'imitation des positivistes, il distinguait, dans le devenir de l'humanité, des périodes et, badinant avec chagrin, les désignait : paganisme, christianisme et « muflisme " . Ses romans il les a placés dans ces trois périodes, dans la troisième aussi, où triomphe la laideur.
Imposer à la réalité, triomphalement laide, la beauté : comment faire? Gomment Flaubert a-t-il résolu l'antinomie? A-t-il embelli la réalité, ainsi que d'autres l'enjolivent? Non, certes : ou bien, il aurait manqué à sa discipline. Mais, en lui laissant sa laideur, il l'a vêtue de beau style. Bref, il l'a traitée un peu comme fit Vélasquez les princes décrépits de la maison d'Autriche : il les habille d'étoffes somptueuses, de brocarts d'or et les décore de son génie. Flaubert costume de ses phrases la réalité médiocre ou infâme.
Un simple réaliste copie la réalité; il ne permet point à sa phrase de ne pas suivre assidûment la ligne qu'on voit. Et il appauvrit même sa phrase, afin de la rendre moins orgueilleuse, plus docile : petite servante de la réalité.
FLAIBKRT 85
La beauté d'abord ! disait Flaubert. Et il reprochait à Zola d'autres soucis.
il disait aussi : a Moi, j'admire autant le clinquant que l'or. La poésie du clinquant est même supérieure en ce qu'elle est plus triste !» Il y a, dans cette boutade, un peu de plaisanterie, certainement, et beaucoup de vérité, car il songeait à ce rôle majjnifique et bizarre qu'il avait assumé : rehausser du fin métal de ses phrases la grossière étoffe de la réalité.
Il n'était pas gai, à part lui : ses propos véhéments, sa fausse allégresse ne doivent pas faire illusion. Il était assez nihiliste et n'attendait rien du progrès dans le monde, qu'un enlaidissement continu; il n'attendait pas, de la science ou de la philosophie, une révélation de 1 inconnaissable : il comparait la vie à la meule qu'un esclave tourne.
On le chicanerait là-dessus. A quoi bon? Le pessimisme n'est pas une dialectique; et l'optimisme non plus.
Mais, au désastre universel, survivait l'art uniquement. 11 lui donna toute son existence, toute sa ferveur, le zèle d'un dévot. « Dans^a pauvre vie, si plate et si tranquille, les phrases sont des aventures, et je ne recueille pas d'autres fleurs que des métaphores... » Son hérésie exquise considérait le monde comme une illusion qui peut servir à la littérature. Il avait trouvé pour le monde cet argument de rédemption. Il s'éta-
blit prêtre de ce néant qu'il ornait de beauté.
Avec quel soin, méticuleux et obstiné! Il ne négflig^eait aucun détail de son culte, aucune pratique. Il n'a omis aucune des vertus de l'écrivain. Presque toujours seul, à son bureau, il travaillait, recommençait et raturait : hors des ratures sortait la phrase, belle comme une musique peinte. Alors, dit Maupassant, il levait la tête, haussait à ses yeux la feuille de papier, s'appuyait sur un coude et lisait, d'une voix forte et heureuse.
Je l'aime aussi tel que, d'après Mme Franklin Grout, M. Louis Bertrand nous le montre. De temps en temps, on le voyait, gros homme, ceindre un tablier, s'asseoir : il passait toute une matinée à fendre, aiguiser et polir des plumes d'oie; il les jetait l'une après l'autre dans un grand plateau de cuivre. Et il était, durant cette longue opération, parfaitement grave et recueilli. Besogne religieuse : il préparait les instruments de la littérature.
Je l'aime enfin parce qu'il se disait disciple de saint Polycarpe, lequel s'écriait : «Seigneur, Seigneur, en quel temps m'avez-vous fait vivre! ..."
Mais il se consolait à réunir les mots sonores et colorés, à divertir ainsi son désespoir, à illustrer d'images son incertitude, à réparer avec des phrases les torts de l'univers.
M. Alfred Capus écrit volontiers que « tout s'arrange » . On en conclut (car on adore de conclure, et sans tarder) qu'il est un optimiste. Mais il vient de publier les Mœurs du temps \ et les mœurs de notre temps, il les juge avec beaucoup de sévérité : ce livre n'est pas d'un philosophe tranquille et qui trouve que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes. Gela nous avertit de songer qu'aussi bien M. Alfred Capus n'a pas dit : — Tout s'arrange à merveille, ou d'une façon charmante.
Que tout s'arrange, c'est un fait. Il y a, dans la nature, une souveraine puissance de cicatrisation. Et il y a, dans les choses humaines, une obscure volonté de repos qui, en fin de compte, apaise leur tumulte, organise leur nouvel équilibre. Le dénouement des péripéties les plus embrouillées résulte parfois d'une aubaine; ou, très souvent, de quelque lassitude, qui a pris les acteurs et qui amène leur abnégation ; ou de l'oubli, qui est le frère de la mort; et il résulte
aussi de la mort. Ces mots, de l'aubaine à la mort, sont inég^alement g^ais. Et tout s'arrange, certes; mais, en général, assez mal.
Ainsi, la formule célèbre de M. Alfred Capus, un pessimiste l'adopterait, aussi logiquement qu'un optimiste.
Est-il un pessimiste? Du moins, il sait " ce qu'il faut d'amertume à la gaieté pour qu'elle ait un sens et à la tendresse pour qu'elle soit profonde » .
L'optimisme et le pessimisme, poussés un peu loin, et jusqu'à leur affirmation dogmatique, ne sont pas des doctrines de chez nous. Un philosophe a écrit : « L'essence métaphysique et réelle de la vie est la douleur n ; ce philosophe, un Allemand. Un autre philosophe a écrit : « .l'affirme que, présentement et à toute heure du jour et de la nuit, tous les hommes sont parfaitement heureux » ; ce philosophe, un Anglais. Nos écrivains évitent ces extrémités du déplaisir et du contentement; ils ont le goût de la mesure. Leur ton n'est pas celui d'une allégresse véhémente, ni celui d'un éclatant désespoir. Ils sont clairvoyants et ne méconnaissent ni les défauts ni les qualités de l'univers : ils en regardent le mélange avec une patience ingénieuse.
Une littérature qui, à travers ses larmes, sourit, c'est la nôtre. Et M. Alfred Capus est, à notre époque, l'un des esprits les plus joliment français. Il ne se guindé pas; il est naturel. Ses
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phrases suivent ses pensées docilement, les accompafjnent. Ses pensées suivent la réalité, qu'il observe : il ne s'aventure pas loin d'elle; et, s'il s'est un moment écarté, il revient à elle comme à l'indispensable certitude. Je ne crois pas que nous ayons aujourd'hui d'autres écrivains qui, dans la somme de leurs ouvrag^es, aient noté plus de vérité que lui.
Et il n'est pas un g^rand admirateur de ce qu'il a vu ici-bas; il ne le méprise pas non plus. Entre le double excès du mépris et de l'admiration, il se tient à bonne distance; il a choisi une règle de sagesse que résument deux mots : indulgence et plaisanterie. Mais une indulgence qui n'est pas du tout molle; une plaisanterie toute pleine de signification.
Il me semble qu'on n'a pas toujours été bien finement juste pour ce badinage que M. Alfred Gapus a porté à la perfection la plus délicieuse et, je le dirai, la plus émouvante. Nous avons tant d'orateurs !...
Peut-être une impétueuse et imprudente jeunesse réclame-t-elle d'autres accents, plus hardis et même farouches. Veuille-t-elle, en tout cas, apprécier l'humeur moins exubérante de ses devanciers ! La génération française qui, au temps de la Guerre, entra dans l'adolescence inventa notre badinage; et ce n'est pas tout ce qu'elle inventa, au profit d'un nouvel orgueil ; c'est au moins l'une de ses plus singulières trouvailles.
Cette génération française a été, pour ses débuts clans la vie, humiliée, déçue. On avait cru les armes françaises invincibles : et elle a du céder à la force. Alors, elle fut prise d'une grande horreur de la force, qui lui était refusée. En attendant une revanche vraie, elle s'est hâtée d'acquérir une autre prééminence ; elle a tourné vers une autre ambition sa fatuité légitime : n'étant pas la plus forte, elle a voulu être la plus intelligente. Et c'est ainsi qu'elle inventa ce badinage, qui est une sorte de suprématie générale sur toutes les idées, une domination spirituelle de toutes les idées et, à l'égard de toutes les idées, une désinvolture élégante et magistrale, une tyrannie nonchalante et gracieuse. Badinage littéraire, badinage philosophique et badinage universel. Plusieurs de nos écrivains ont mis leur vigilance et leur coquetterie à présenter sous une forme légère les plus graves problèmes. Leur manière est mélancolique et narquoise ; et jamais une exquise fantaisie n'f.vait si amplement régné sur tout le domaine de la rêverie, du sentiment, de la méditation.
Pareillement, à l'époque révolutionnaire, quand une barbarie extravagante menaçait d'anéantir le subtil chef-d'œuvre d'une civilisation que des siècles délicats avaient accomplie, quelques survivants partirent : ils emportaient et ils allaient mettre en lieu sûr le trésor de notre causerie. Dans les petites cours d'Allemagne ou d'ailleurs.
comme la France était conquise, on les vit — avec un air de futilité, mais pathétique — reconstituer une image menue de leur patrie. Quand ils revinrent, ils rapportèrent ce qu'ils avaient sauvegardé, ce qui, sans leur soin jaloux, était perdu.
Mais on objecte au badinage de ces quarante dernières années, on lui objecte, et durement : — Il y avait pourtant mieux à faire, mieux et plus pressé!. . .
Peut-être. Et que nel'a-t-onfait?. . Seulement, si en telle occurrence chaque Français avait sa tâche, tous n'avaient pas la même tâche; et, si quelques-uns faillirent à la leur, ce ne sont pas les écrivains : les politiques ont la responsabilité.
D'ailleurs, ce n'est pas que je confine la littérature dans le badinage, certes. Un Paul Bourget qui, depuis quarante ans bientôt, consacre son labeur admirable à composer les systèmes d'idées sur lesquels s'appuieraient notre conscience et nos arts, est l'un des grands ouvriers de la nation. Mais il fallait aussi que ne disparût point, du visage de notre littérature, un sourire que les autres littératures n'ont pas, le plus adorable sourire et auquel les circonstances donnaient une fierté quasi héroïque de défi, d'impertinence et de grâce
Ce sourire, qui éclaire toute l'œuvre de M. Alfred Capus, on l'aimera plus que jamais dans
ce beau livre si charmant : les Mœurs du temps.
C'est un recueil d'essais, — de clironiques qui ont paru dans le Fi<jaro, de semaine en semaine; — et l'incident de la semaine était le thème; voilà justement l'essai : sur quelque phénomène autenthique, on fait l'essai de son opinion comme, au contact de la pierre de touche, on éprouve un métal. Montaigne, qui ne vivait pas sous le régime de l'information rapide et aguichante, demandait à ses lectures les occasions de son émoi très attentif. La « dernière heure » des journaux remplace, pour M. Alfred Capus, le bon Plutarque, et Stobée, Aulu-Gelle et enfin les anecdotiers d'Athènes et de Rome. Mais le procédé est le même : sur les fragments de la réalité, l'on pose les fragments d'une idéologie.
Méthode excellente, et qui convient à cette époque-ci. Méthode expérimentale : et, malgré que nous en ayons, nous sommes dominés par les règles du positivisme scientifique. Puis nous avons une circonspecte méfiance à l'égard de ces nobles synthèses que les métaphysiciens de naguère bâtissaient; etil fallait qu'entrât dedans, facilement ou non, la réalité : on l'y poussait. Or, quelques synthèses, sous la bousculade, se sont écroulées. Nous estimons les précautions méticuleuses de l'analyse; au lieu de réunir les divers problèmes en un seul, nous éparpillerions plutôt les questions d'espèce.
Le danger serait alors de ne pas aboutir à une
ample solution: le danger n'est-il pas le scepticisme?. . .
On méconnait le scepticisme!... C'est, je l'avoue, un peu sa faute. Il a, quelquefois, des façons désag^réables ; et il a, trop aisément, de mauvaises relations : il se lie, par exemple, sans vergogne avec les théories les plus détestables. Mais le dogmatisme n'est pas toujours mieux avisé. En définitive, depuis que le monde est monde, quelle doctrine fut assez prudente pour ne se compromettre jamais? On a tort si, à cause de fâcheux sceptiques, on dénigre tout scepticisme. Royer-Collard, quand il a dit qu' « on ne fait point au scepticisme sa part » , a dit une drôle de chose, et absurde, si je ne me trompe. Tout le travail de la science, tout l'effort de la pensée et toute l'activité de la vie consistent à faire au sce|)ticisme sa part. Dans l'histoire de l'humanité comme dans la modique histoire de chacun de nous, la lente conquête d'une vérité recule la frontière où notre doute est le voisin de notre certitude. Il ne s'agit pas de supprimer notre doute, mais de le borner. Les dogmatistes les plus intempérants ne s'engagent pas à nous révéler tout; ils nous disent, dès qu'ils nous ont menés un peu loin : — Le reste ne vous regarde pas.
Un scepticisme judicieux n'est que discernement et loyauté. L'Écriture a signalé comme diabolique l'offre de la science universelle. Et, pour
n'appeler en témoignag^e que la philosophie, Platon, parvenu au point où s'arrêtait sa dialectique, installait là des fables enfantines ou populaires, libres symboles de l'inconnu et toile peinte qu'il tendait devant le vide.
Je me demande si — tous les éléments de la comparaison réduits à leurs dimensions normales — le badinajje ne joue pas, dans la philosophie de M. Alfred Capus, le même rôle que les mythes dans la philosophie de Platon.
Puis il est une forme de la politesse et de l'urbanité. Doucement présentée, la vérité n'est pas offensante. Pourquoi veut-on qu'elle le soit? ÏNe lui donnez donc pas cette mine renfro.o^née des pédants que tous les moralistes français ridiculisent. Elle sera persuasive en étant belle et aimable.
Ainsi la présente M. Alfred Capus, moraliste français, et de la bonne lig^née.
Il y a, dans les Mœurs du temps, des remarques et des préceptes, ceux-ci autorisés par celles-là; et il y a, dans les Mœurs du temps, l'examen de conscience de la génération que j'ai tâché de définir.
Les caractères de l'époque, tels que l'auteur de ce volume les a notés, on peut les résumer d'un mot : l'anarchie. Et l'anarchie de toute sorte. Il la montre partout. Dans la politique? Il écrit : « Depuis que les gouvernements n'ont plus de ibrme... » Dans la littérature? Poètes, con-
teurs et penseurs ne sont occupés qu'à élire, au sufFra.<je universel, leurs princes; et « les mœurs électorales s'introduisent dans le domaine littéraire " : les mœurs électorales, donc l'anarchie orfranisée. Dans la morale? C'est ici que triomphe l'anarchie. Ouel désordre! M. Alfred Gapus en fait une peinture étonnante, et qui vous divertit avant de vous effrayer. A chaque pag^e, une petite comédie apparaît, amusante, et puis inquiélante, et puis redoutable. Les personnages sont des gens qui ont figuré dans les journaux, à la rubrique des faits divers, ou bien à celle du théâtre, ou bien à celle de la mondanité, ou bien à celle des tribunaux, car tout arrive; et ce sont des gens que nous n'avons jamais vus (évidemment) : mais ils ressemblent à d'autres que nous avons rencontrés et à qui manqua seulement (nous l'imaginons avec crainte) l'occasion de se révéler.
Ces petites comédies, mêlées de drame, M. Alfred Capus les raconte très vite; et, en quelques traits, il a tout indiqué. Un marguillier d'igornay vient de mourir brusquement. Aussitôt, on arrête le curé; on l'emprisonne. Les preuves manquent : on lui rend sa liberté. « Mais, à la longue, cette absence de preuves contre un curé parut suspecte et le Parquet fit arrêter de nouveau le curé d'igornay. Alors, les preuves abondèrent, non pas contre lui, mais contre un soldat qui finit par avouer. On l'arrêta également, pour
le principe, et quand le Parquet tint en prison le coupable et Tinnocent, il se demanda pendant quinze jours lequel des deux il garderait. Il se décida pour le coupable, et Tinnocerlt fut remis en liberté, quoique curé. " Pourquoi ces folies? Eh! bien, quand on assassine le marguillier, n'y a-t-il pas beaucoup de chances pour que le curé ait commis le crime? « De même, si Ton avait assassiné le curé, il eût fallu arrêter Tévêque. C'est un principe de hiérarchie ecclésiastique, interprété par la loi de séparation » ; voilà tout. Et ranticléricalisme, philosophie honorée, a de ces conséquences, imprévues et périlleuses, dans l'État.
Certains enlèvements de jeunes filles ont fait du bruit, la saison dernière, un peu de bruit, fort peu de bruit, si l'on y songe. « Un enlèvement, aujourd'hui, ne diffère de certains mariages que parce que le consentement des parents n'y est pas indispensable; mais, dès que le législateur aura supprimé cette formalité, le mariage prendra vraiment sa forme moderne : il ne sera pas un contrat, mais un rendez-vous. » Or, les enlèvements de jeunes filles ne sont pas une nouveauté, certes. La nouveauté, c'est la philosojihie que les pauvrettes vous notifieront, si leur escapade vous déconcerte : et vous saurez qu'elles ont droit au bonheur, qu'elles ont accompli leui- devoir intellectuel en exaltant leur personnalité. Ne faut-il pas II vivre sa vie » ?
M. B... vivait sa vie : il avait une maîtresse. Mme B... voulut vivre sa vie : elle tua la maîtresse de son mari. Celle-ci, une Américaine, fut la seule, en cette aventure, qui cessa de vivre sa vie. Mais ainsi les «petits malentendus» qui séparaient M. et Mme B... se dissipèrent. Mme B..., en prison, reçut la visite de son mari, lequel lui jura une fidélité éternelle. » Il avait déjà fait, autrefois, une promesse analogue, mais dans des circonstances tellement frivoles qu'il n'avait pas du y attacher la moindre importance : on sait, en effet, que rien n'égale l'insouciance avec laquelle les magistrats municipaux déclarent à de jeunes époux qu'ils se doivent mutuellement fidélité. » Au total : « le meurtre d'une Américaine, quelques jours de prison, une rapide apparition devant le jury, un acquittement retentissant, qu'estce que cela? des scènes de vie intense et voilà tout. " Mais la compatriote d'Eraerson et de M. Roosevelt n'aura eu que la mort intense.
Vie et mort intenses : ces bandits qu'on a surnommés les bandits tragiques comme si les autres n'étaient que des citoyens un peu romanesques L'un des bandits tragiques a laissé un testamentqui contient l'exposé de ses principes philosophiques. Le gaillard voulait « vivre sa vie " . Et M. Alfred Gapus note le fréquent retour de ces trois mots dans le langage des personnes qui, de nos jours, ont affaire aux tribunaux.
Jeunes filles que tente une liberté prématurée,
leurs malins séducteurs; épouses mal résignées, et les maîtresses enthousiastes , et aussi les amants , et les maris facétieux; enfin les plus igfnobles bandits : tout ce monde rêve de " vivre sa vie " et ne se contente pas de le rêver. Quel avertissement, si le bandit fait usage de la même formule que ses légères et jolies contemporaines! C'est, bel et bien, la formule de Tanarchisme : et, en effet, contemporaines et bandit appartiennent à la même école, dans des classes différentes.
Vivre sa vie? Cette formule, nous la devons à une " interprétation hasardeuse " d'Ibsen et de Nietzsche. " Rien n'est plus séduisant, dit M. Alfred Capus, que de changer les noms de nos vices et de nos faiblesses et de les désigner par des termes pompeux, de décider par exemple que le courage consiste à fuir et la noblesse de caractère à se jeter dans le plaisir. Il y aura toujours des gens pour adopter avec entrain cette manière de voir; et c'est ce qu'on fait, quand on prend la résolution énergique de vivre sa vie, coûte que coûte. "
Une interprétation « hasardeuse » d'Ibsen et de Nietzsche. Hasardeuse, oui. Et ni le Scandinave ni le Germain n'ont précisément recommandé le meurtre. Mais, si l'on abuse de leurs idées, fautil s'en étonner? Ce ne sont pas les idées des philosophes qui gouvernent le monde : ce sont, plutôt, les erreurs que les foules commettent, touchant les idées des philosophes.
Galeotio fu il libro, et même si le livre était, dans la pensée de l'auteur, innocent. M. Alfred Gapus a raison, quand il cherche dans les idées de philosophes , qui aujourd'hui foisonnent, l'une des causes, et la principale peut-être, de l'anarchie contemporaine. Le crime est ancien, mais la justification philosophique du crime est récente : et voilà très exactement où commence la perversité scandaleuse. Un péché marque l'originelle imperfection de notre nature ; mais l'àme se démoralise quand, au lieu de se repentir, elle présente son péché sous les dehors d'une doctrine enfin réalisée, damnable sophistique. " Ce qui est bien de l'heure présente, écrit M. Alfred Gapus, ce n'est pas de tuer, de voler ou de trahir, c'est de le faire au nom d'un principe, que ce soit le droit au bonheur ou le besoin impérieux d agrandir sa personnalité. Etre dévalisé, passe encore; mais l'être au nom des droits sacrés de l'individu, c'est un raffinement auquel nous aurons de la peine à nous habituer. » Conclusion : u Voilà l'apport, dans nos mœurs, de la philosophie et de la littérature étrangères et surtout des interprétations que nous en avons faites. Paris et la province sont encombrés de surhommes et de nietzschéennes qui n'ont pas la sensation d'avoir vécu leur vie sans deux ou trois scandales, quelques escroqueries et un certain nombre de violences. Il M. Alfred Gapus ajoute : " Il n'y a rien de moins français que ce type récent. » Et il in-
siste sur Torigine étrangfère des doctrines qui ont fait, chez nous, le plus de ravages.
C'est la vérité. Or, il ne s'agit pas de flétrir la pensée étrangère et de considérer comme des prêcheurs de vice et d'abomination les philosophes des autres pays. Mais si — et je le crois — c'est, en effet, la fausse interprétation des doctrines qui démoralise les foules, combien ne vat-on pas interpréter plus faussement les doctrines qui, nées ailleurs, et d'esprits tout différents du nôtre, préconisées pour un état social, pour un état mental qui ne sont pas les nôtres, arrivent chez nous comme, en Afrique, ces défroques de nos costumes dont s'habillent les rois nègres : et ils les mettent tout de travers ! . . .
Nous avons trop aimé les idées : et il est temps de battre notre coulpe. Nous avons tant aimé les idées que nous désirâmes de les posséder ensemble toutes. Et tel fut notre vif empressement que nous n'avons pas choisi, parmi elles : nous prenions les bonnes et les mauvaises. Ceci est plus significatif : nous négligions de nous demander si elles nous convenaient, et même de nous demander si l'on pouvait logiquement les réunir. Eh! bien, la logique est, pour les idées, ce qu'est, pour le corps, l'économie organique : certains mélanges d'idées ne sont pas viables, d'autres sont des poisons, d'autres sont des mélanges détonants, on l'a vu. Il y a une chimie des idées : ne le savions-nous pas?
Et nous disions — ou nos maîtres nous disaient — que la pensée n'a point de patrie, que les souveraines idées règ^nent sur l'intelligible univers. Ainsi, nous n'avions qu'à les ravir, en tous pays. Notre collection dangereuse s'en accrut. Mais les idées ont une patrie, la leur, celle de leur naissance. Elles sont les symboles du rêve qu'ont favorisé, en un coin de la terre, et le paysage, et les circonstances, et les hasards, et les souvenirs de la race, élaborés lentement. Les métaphysiques dépendent du sol, comme les moissons et le vin.
Bref, nous nous sommes laissé envahir, depuis quarante ans, par une effrayante horde, — et séduisante, qui nous amusait comme la pittoresque arrivée d'une troupe bohémienne, — par la horde des idées étrangères, que les Grecs, si prudemment jaloux d'eux-mêmes, auraient appelées idées barbares.
Le tableau de Paris que trace M. Alfred Gapus est tout à fait celui d'une ville conquise. Plaisamment faite, la satire a le caractère de la vérité. Il rappelle le temps où débarquèrent chez nous les premiers Brésiliens; c'était sous l'Empire : et les vaudevilistes les reçurent. Puis Aurélien SchoU « consentit à dîner avec des Péruviens » : et même, il tutova un ancien président de la république vénézuélienne, homme d'État remarquable qui régla comme suit l'avancement des offi-
ciers : '« Dorénavant, nul ne pourra être nommé général, s'il n'a pas été militaire. " Ce sont, à Paris, les débuts de la fureur cosmopolite. Puis l'américanisme a détraqué le type français de la jeune fille. Le prestige des grands génies Scandinaves et russes a troublé notre théâtre et notre littérature. " Nous avons été un instant sur le point d'admirer les Jeunes-Turcs; il a fallu y renoncer. Mais j'avoue que la Chine m'a un peu inquiété. Quand j'ai vu éclater la révolution chinoise, j'ai cru que les salons allaient s'emballer et qu'il nous faudrait être chinois pendant tout l'hiver, sous peine de passer pour des esprits étroits. L'initiative du général Tchang, faisant décapiter tous les Chinois non porteurs de la natte, pouvait à la rigueur être l'origine d'une morale nouvelle... " Excellente caricature de la curiosité facile avec laquelle nous accueillons et nous recherchons l'exotisme, celui qui transforme la mode, celui même qui atteint les intelligences. Mais ce critique de nos mœurs contemporaines, ne va-t-on pas l'accuser de xénophobie.'* On le priera de ne pas oublier qu'une obligeante manière de conviera nos jeux spirituels les étrangers est une ancienne tradition française; que nous avons pour institutrice continuelle, à travers notre histoire, l'antiquité d'Athènes et de Rome; que nos écrivains classiques n'ont refusé ni l'influence italienne, ni l'espagnole; que l'Europe entière a collaboré à la formation de notre cons-
cience française; et que, si Paris est, de nos jours, une ville cosmopolite, il en était une déjà au moyen âge, dès le douzième siècle, quand Abélard sur la montagne Sainte-Geneviève enseignait toutes les nations et que l'université parisienne régissait la pensée universelle.
Seulement, elle la régissait. Et sans doute putelle s'enrichir des présents d'idées que ses hôtes lui offraient : du moins, ce qui l'eût embarrassée, elle le refusait. Souveraine, elle savait choisir, éluder, adopter, avec un sur instinct.
Puis, à ce xénophobe, on dira que, somme toute, on n'y peut rien; que la confusion des races et des pays est l'un des phénomènes inévitables de la vie actuelle; et qu'on proteste inutilement contre les lois évolutives des sociétés humaines.
Ce langage emphatique et un peu niais a encore du crédit, malheureusement. Le xénophobe répondra qu'il n'est pas un xénophobe et qu'il ne souhaite pas de voir interdire chez nous l'importation des littératures étrangères. Mais, en examinant les époques qu'on lui a citées comme celles où l'esprit de notre pays a le mieux profité des influences étrangères, il observe que l'esprit de notre pays était alors pourvu de toute sa force résistante, possédait sa pleine santé, pouvait réagir et ne risquait rien, si l'on ose dire, à faire le jeune homme.
Or, — a-t-il par trop fait le jeune homme? —
on remarque un fléchissement de l'esprit français. Il a changé. Il a pâli. N'est-il pas malade? Il n'a plus le même ton. Il est morose, il est nerveux, il est violent : signes de faiblesse.
Eh! il fallait s'en apercevoir plus tôt!... Il le fallait, certainement. Et c'est dommage qu'on ne l'ait pas vu. Mais le désordre est venu lentement; et, pour ne rien dissimuler, les préludes de ce désordre n'ont manqué ni d'agrément, ni même d'une séduction presque ravissante : M. Alfred Gapus le montre, avec une sorte de repentir enchanté. Quand il peint, de couleurs crues, l'heure présente, il peint aussi, pour le contraste, l'heure précédente : il nous invite à comparer l'une et l'autre. Comparons-les.
La maladie couvait : on ne la devinait pas. La plupart des vices qui ont maintenant prospéré n'étaient qu'en germe au fond des coeurs. Les nouveautés de l'idéologie et du sentiment avaient un air un peu aventureux, à peine aventureux, un air d'aimable hardiesse, un air de bohème bien élevée. Pareillement, à la veille de la révolution, les Français ne furent-ils pas plus délicieux que jamais? L'ancien usage s'était égayé d'une liberté, d'une audace nouvelles; mais l'ancien usage réglait encore l'audace inopinée et la récente liberté. Tout cela devint une abominable frénésie. La société d'hier eut, chez nous, quelque analogie avec la société française que la révolution bouleversa.
Et c'est que les idées ne vont pas vite des livres anx foules : autrement dit, les idées ne se pervertissent pas du jour au lendemain. II leur faut du temps. Elles ne se déclarent pas tout de g^o ; sournoises, se dissimulent et, d'abord, prennent de beaux dehors. Mais elles préparaient tous leurs dégâts, tandis que nous les admirions et tandis que nous étions si adroits à orner d'elles nos écrits et nos têtes.
Puis, on vit ce qu'elles valaient; et l'on fut dé{joûté de plusieurs d'entre elles, qu'on avait célébrées étourdiment.
Serait-il bien difficile de trouver, dans les oeuvres des écrivains que tourmente l'anarchie contemporaine, les premiers principes, anodins hier, de cette anarchie? Ils ne se méfiaient pas; et ils ne prévoyaient pas qu'avec leur ingénieuse pensée on ferait du pacifisme et de la lâcheté, du syndicalisme et de l'émeute.
Quel réveil! et quel brusque désenchantement! Tout le plaisir de la plus fine intelligence en fut gâté. Se pouvait-il qu'on eût ainsi dénaturé les trésors de l'imagination la plus vive et la plus savante? Il fallut bien ouvrir les yeux à l'évidence. " Trop de bandits sinistres sont sortis — avoue M. Capus — de notre camaraderie avec l'anarchie. » Trop de bandits : ceux qui travaillent le revolver au poing, ceux qui ont des astuces moins rudes, et puis d'autres encore, plus nonchalants, en perdition pareille ; et, auprès de
ces criminels, actifs ou non, la quantité des âmes égarées.
Que faire? II s'est manifesté, dans la plus brillante littérature contemporaine, un scrupule : cette brillante littérature, où les plus délicats amateurs d'idées avaient répandu leurs découvertes, s'est émue des malheurs qu'on lui imputait. Je ne dis pas qu'elle soit si coupable; et, d'habitude, l'accusation lui fut lancée par ceuxlà mêmes qui méritent d'être accusés, ceux qui avaient pour mission d'ag^ir, et qui n'ont rien fait ou qui ont méfait. Peu importe : si les maîtres de l'action ne rougissent pas encore, nous avons senti, chez les maîtres de la pensée, un frémissement d'inquiétude ; de la première page à la dernière, il passe, furtif et continuel dans le livre que j'analyse.
Ce livre contient, je le disais, l'examen de conscience de toute une génération littéraire. Il contient aussi le ferme propos de l'amendement. Est-ce que nous allons devenir des apôtres? S'il y a des apôtres parmi nous, qu'on les entende! Et, quant à eux, qu'ils se moquent de la littérature ! Mais aussi, la littérature n'a point à les suppléer. Si notre littérature française, libre et allègre depuis ses origines, plus libre et allègre d'âge en âge, s'emmitouflait et s'engonçaitde puritanisme, ce serait au surplus grand'pitié. Nous blâmerions sa pénitence. Il me semble que M. Alfred Capus a donné la note la meilleure, quand il a écrit :
(i L'ironie et le dilettantisme, nous les mettrons mieux à leur place. Ce sont les dispositions exquises de notre esprit, si nous ne les appliquons pas à tous les actes de la vie sans exception, si nous savons nous en servir pour interpréter et non pour entraver l'action. » Car il ne s'agit pas de renoncer à tout le badinag^e. Il le faut limiter et, plus vraiment, il le faut dirig^er. Qu'il épargne les idées bonnes; les mauvaises, qu'il les ridiculise. Entre les unes et les autres, le départ n'est pas malaisé.
Il suffit de consulter cette énorme et quotidienne expérience qu'instaure un vivant pays. Ce qui corrompt l'àme de ce pays est mauvais; ce qui la développe selon sa propre nature est bon.
Le scepticisme dont j'ai tenté raj)ologie ne va point à rencontre de telles constatations. Je l'ai montré sincère et judicieux : il ne discute pas le fait.
Donc, un ardent et clair nationalisme de l'esprit se manifeste. Et les Mœuis du temps sont là pour en témoigner. C'est un livre poignant, et avec simplicité, profond, et avec grâce; un livre de chez nous.
C'est un livre d'alarme et de confiance. Alarme pour aujourd'hui, confiance pour demain. De tous côtés, on nous annonce une jeunesse qui vaut mieux que nous, une jeunesse que nos péchés ont avertie et qui profitera de notre exemple pour ne pas nous ressembler. On publie
des enquêtes, et où des {jarçons de vingt ans sont (au milieu de quelques enfantillages) plus sages que nous ne l'étions et que peut-être nous ne le sommes. Veuille la vie les épargner!...
Une jeunesse bien portante, patriote et réactionnaire : j'entends qu'elle a nettement vu les périls de la précédente équipée ; elle recule d'abord et n'avancera point à l'étourdie. Elle a de belles résolutions; et nous la connaîtrons à 1 l'œuvre.
Elle ne tombera pas dans l'erreur d'hier. Et cette erreur ce fut de croire que les gardiens de ce pays l'avaient maintenu assez fort pour que les joueurs de flûte n'en fissent pas trembler les murailles, assez bien ordonné pour que les passetemps précieux des lettrés y pussent être anodins : mélancolique erreur !
Borville est un villag^e de Lorraine, entre Épinal et Lunéville, non loin de la forêt de Charmes; un villag^e pieux : des statuettes de la Vierge protègent les portes des maisons. A Borville demeurait, au commencement du siècle dernier, Léopold Baillard, » père de trois prêtres » . En 1821, l'ainé, qui s'appelait aussi Léopold, fut nommé curé de Flavigny-sur- Moselle, et ses deux frères, l'un François et l'autre Quirin, furent, peu de temps après, nommés dans des paroisses toutes proches.
Les trois Baillard, hommes de rêve et d'action, bouleversèrent le pays. Animés d'un g^rand zèle religieux et dominateur, ils restaurèrent, sur la colline de Sion, le sanctuaire et le culte de Notre-Dame. Ils fondèrent un institut de frères et une congrégation de religieuses : la colline fleurit de pensée divine et de prospérité. Ils cédèrent à la double ambition qui les excitait : une ambition d'apôtres ardents et une ambition de paysans qui élargissent leur domaine. Ils enga-
gèrent de folles dépenses ; et ils allaient trop hardiment à la faillite, quand l'évêque de Nancy, prudent, les avertit et leur commanda de faire, à la Chartreuse de Bosserville, une retraite un peu calmante. L'évêque, en outre, dispersa les frères et les relig^ieuses. Et voilà détruite l'œuvre des Baillard.
L'œuvre, non l'énergie des Baillard. Une ferveur si bien allumée ne va pas s'éteindre : il y a, pour la nourrir, tous les sentiments les plus divers, anciens et nouveaux, ceux qui couvent depuis des siècles comme les grosses bûches d'un foyer, ceux qui flambent comme des fagots sans cesse jetés sur un feu profond. Sorti de la Chartreuse et dégagé de sa pénitence imparfaite, Léopold Baillard ne se soumet aucunement; et il exaltera le vif entrain de ses deux frères.
Il est éperdu, quelques jours. Mais on lui a parlé de Vintras, l'extraordinaire bonhomme Vintras, absurde et malin, qui a fait tous les métiers, le métier d'enfant trouvé, celui de commis libraire et d'ouvrier tailleur, de marchand forain, de domestique, de garçon de café, de relieur, et qui, ayant reçu la visite de saint Michel archange, s'est pour finir établi thaumaturge. Vintras, à Tilly-sur-Seulles, multiplie à foison les miracles, devient le prophète Élie réincarné, l'organe de Dieu, annonce un christianisme imprévu et prodigieux, lance des paroles de terreur et d'extase.
Léopold Baillard était, sans le savoir, une àme en peine d'hérésie; il avait le tempérament de l'aventure : et il lui manquait seulement la doctrine. Vintras la lui donna. Dangereux cadeau! Et Léopold Baillard, en Lorraine, promulguera passionnément la doctrine de Vintras. Il fondera une petite église. Il réunira autour de son erreur enchantée un troupeau de fidèles que touche son éloquence et que tourmente son prestige. La colline de Sion frémira d'espoir et de révolte. Elle méprisera l'autorité de l'évéque, l'autorité de Rome. Il y aura un duel d'influence, une rivalité acharnée, entre ces deux puissances : l'aguichant désordre que les Baillard susciteront dans les esprits, dans les cœurs, et l'ordre qu'impose infailliblement l'Église. Il y aura une belle démence; il y aura du scandale. Il y aura, sur la colline, des idées ridicules, parées de mots splendides, et qui mèneront des cavalcades de Sabbat. Il y aura des polémiques de Dieu et du Diable; il y aura des batailles, des brutalités; il y aura d'ineptes et poignants martyres, il y aura de la frénésie.
Les Baillard seront excommuniés. Le villajcre, qui les a favorisés de sa complaisance, les reniera, les insultera, les tournera en dérision, les lapidera. Puis, en 1870, la Guerre! Et Léopold Baillard, devant les calamités, se réjouira : le règne du Bien doit naître (selon Vintras) de l'excès du Mal. Mais, quand se retire l'ennemi, le
Bien n'est pas né. Le vieux Baillard estime que le Mal était anodin. Et le vieux Baillard lanjjuit désespérément. Il meurt, âgé de plus de quatrevingts ans; avant de mourir, il abjure son hérésie.
Voilà, en résumé, l'anecdote que, dans la Colline inspirée, raconte M. Maurice Barrés.
Anecdote vraie. Et récente : le vieux Baillard est mort en 1883. Autour de la colline, là-bas, le souvenir des hérésiarques dure encore ; mais il diminue. L'oubli aura d'autant plus vite raison des Baillard qu'on évita de parler d'eux au moment où leur nom suffisait à évoquer des repentirs : les repentirs de ceux qui, ayant suivi les Baillard, s'étaient dressés contre l'Église et les repentirs de ceux qui, ayant bafoué les Baillard, ne savaient plus s'ils n'avaient pas offensé la miséricorde. Il est tombé sur la mémoire des prêtres inquiétants un étrange silence, composé de vergogne et de pitié. L'auteur de la Colline inspirée entendit, enfant, leur mention passer dans les causeries. Et l'on n'insistait pas; on éludait le détail. Aujourd'hui, une demoiselle septuagénaire avoue qu'étant jeune fille et descendant, par une chaude après-midi, la côte de 8ion, elle a vu un homme et une femme, près de la route, bêcher les pommes de terre. L'homme avait un pantalon de treillis, comme en ont les soldats à la caserne, et un vieux chapeau de paille; la I femme, une jupe courte : et, l'un et 1 «lutre, les
pieds nus dans des sabots. Ils saluèrent la jeune fille et M. Mag^ron, curé de Xaronval, oncle de la jeune fille et qui l'accompagnait. La jeune fille dit au curé : « Ils vous ont salué, mon oncle, comme des gens qui vous connaissent... » Et M. Magron répondit : « C'est le grand François et la sœur Euphrasie. Je n'ai pas voulu m'arrêter; mais, tout de même, ça m'a fait quelque chose... » Sur cette rencontre furtive, un demi-siècle s'est tassé. Puis interrogez, làbas, les vieilles gens et les jeunes : vous n'aurez rien que d'évasif ou d'ignorant. Et ainsi se perdait la singulière et condamnable renommée des Baillard.
L'auteur de la Colline inspirée cherchait en vain les Baillard, dans tout le pays. Il les cherchait avec une avide curiosité, que nul récit ne satisfaisait : curiosité qu'éveille, chez un psychologue, le cas si surprenant du mauvais prêtre ; et curiosité particulière, pour ce Lorrain qui réclame à ses morts le secret de son individualité, c'est-àdire le double secret de son tumulte et de sa règle. Et les Baillard semblaient perdus, quand il découvrit, à la bibliothèque de Nancy, sous les numéros 1592 à 1635, les papiers des Baillard, correspondance, visions, entretiens, révélations divines, annales, pièces de procédure, prières, livres de comptes, enfin tout un immense grimoire, et qu'il dépouilla.
Bref, c'est de l'histoire qu'a, cette fois, écrite
M. Maurice Barrés. Qu'est-ce, pour lui, que l'histoire?
Sa méthode? — Son livre, dit-il, est sorti « d'une infinie méditation au {jrand air, en toute liberté, d'une complète soumission aux influences de la colline sainte, et puis d'une étude méthodique des documents les plus rebutants n .
Je vois (si j'ose ainsi parler) d'ici Gabriel Monod!
Les documents ne rebutaient pas Gabriel Monod; d ailleurs, je crois qu'il ne méditait pas infiniment au fjrand air et je suis sûr qu'il n'aurait jamais soumis à l'influence de nulle colline le choix de ses conclusions. Plutôt, il ne concluait pas.
M. Maurice Barrés a une tout autre idée de l'histoire. Il ne se contente pas d'une collection minéralogique pour témoigner d'un volcan. L'histoire, il la veut fraîche et vivante; il la veut telle que les documents ne la donnent pas, mais telle que, sur les documents, la ressuscite une imagination très attentive et chaleureuse. A mon avis, il aurait dû citer un peu les documents : on a plaisir à voir où commence et où finit la certitude matérielle, où commence la conjecture; du moins, j'ai plaisir à le voir et plaisir à voir la conjecture naître et s'épanouir, tandis que ma persuasion l'accompagne de tous ses vœux craintifs et vigilants. Ce n'est pas le goût de M. Barrés. Et, quand Chateaubriand, pèlerin de l'Hellade entur-
banée, visitait Arg^os, le bon Avriamotti, sans génie aucun, lui offrait les services d'une patiente érudition; mais Chateaubriand l'écartait, disant qu'il n'avait pas besoin de tout ça. M. Barrés a plus d'analogie avec Chateaubriand qu'avec Gabriel Monod; et il a pris la bonne part.
S'il dédaigne peut-être les petites précautions des érudits, et voire avec un peu de superbe, il ne dédaigne pas la vérité, certes. Son livre est tout plein du désir de la vérité; son livre est tout plein de vérité. Mais, s'il ne sépare pas le document de la conjecture, c'est (en dépit de l'apparence) que son procédé ne le lui permet pas : c'est amour de la vérité encore, et de l'authentique vérité, de celle qu'on rattrape dans le passé, brûlante et palpitante comme la vie. Cette véritélà, dans les paperasses qu'ont laissées les Baillard, est morte. L'étincelle qui la peut embraser : l'imagination. Seulement, une imagination qui ne se livre point à ses velléités; une imagination docile aux réalités et qui réussisse le paradoxe d'unir à la libre intuition l'obéissance la plus dévouée. Il ne faut pas qu'elle invente : il faut qu'elle devine; et c'est l'invention de la vérité.
M. Barrés qui, autrefois, a formulé (avec quelle délicate maîtrise!) les méthodes du moi, se montra ensuite soucieux du non-moi et de ses méthodes. Il les employa dans le pur chef-d'œuvre de Colette Baudoche . Encore, là, créait-il — avec exactitude, mais à sa guise, — et Colette et l'en-
tourag^e de cette charmante fille. Les Baillard ne dépendent pas de lui ; c'est pour découvrir les Baillard qu'il a instauré cette méthode : les documents et la méditation soumise à l'influence de la colline sainte. Il dit : » J'ai surpris la poésie au moment où elle s'élève comme une brume des terres solides du réel. » Et, de même qu'un autre historien nous ferait d'abord assister à son enquête d'archiviste, à son débrouillementde textes, il nous fait assister, lui, à sa » méditation soumise » sur la colline de Sion . Quel prélude ! . . .
« Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le sièg^e de l'émotion religieuse... " Il cite Lourdes, entre le gave et le rocher; la plage mélancolique des Saintes- Mariés, Vézelay héroïque, la lande de Garnac, la forêt de Brocéliande, le mont Auxois, « autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux " ; Domrémy, avec ses trois fontaines... " Ce sont les temples du plein air... » et « il y a des lieux où souffle l'esprit. . . » Sur la colline de Sion- Vaudémont, promontoire en demi-lune, les Celtes avaient placé, à l'une des pointes, Rosmertlia la déesse, à l'autre pointe le dieu Wotan. La Vierge mère s'est substituée à la déesse : et les seigneurs de Yaudémont bâtirent leur château sur l'ancien sanctuaire du dieu. Les cultes de Rosmertha et de Wotan, jadis, étaient associés. Semblablement, les seigneurs de Vaudémont posèrent leur
couronne au front de la Vierge. Et ainsi, « à travers les siècles, la pensée de la montagne sest déroulée et s'est amplifiée sans que la tradition fût rompue » . Maintenant, le château a disparu; et, en 1793, une bande venue de Vézelise a démoli la statue sainte. Mais, dans les décombres de la colline, les gens du pays ont trouvé une vierge de pierre, qui tient dans sa main l'alérion de Lorraine et qui en amuse l'enfant Jésus; ils l'ont dressée sur le sol où leurs pères priaient la vierge de Sion : par elle-même et par l'insigne qu'elle porte, elle figure les deux puissances tutélaires de la colline et continue le double rôle séculaire de la chapelle et du château. Telle est, sur la colline de Sion-Vaudémont, la perdurance du passé.
Sur la colline de Vaudémont, à l'automne, la lumière est d'un jaune mirabelle. Par les jours dorés de septembre, les nuages glissent dans un ciel immense. La plaine est plissée, comme de dunes. Il y a des champs, des pâturages, des vignobles, des bois, des labours » où les raies de la charrue font un grave décor » ; et il y a le vent perpétuel, dans un vaste paysage, c Cet horizon où les formes ont peu de diversité nous ramène sur nous-mêmes en nous rattachant à la suite de nos ancêtres. » Ils avaient là leurs travaux, — les conditions du labeur et des journées ne changent pas, — leurs travaux et leur songe : le songe a traversé les siècles et continue. « C'est
toujours ici le point spirituel de cette grave contrée; c'est ici que sa vie normale se relie à la vie surnaturelle. " Un Lorrain qui monte la colline sent des ombres l'accueillir, des ombres qui naissent de son cœur, des ruines et du sol tout chargé de passé, tout chargé d'antique silence. Un Lorrain, ce fut Léopold Baillard : les ombres de la colline l'ont frôlé; et il a subi le silence de la colline, un silence où des voix soudain s'élevaient et l'adjuraient de glorifier ce lieu sublime, toutes les voix de la colline, récentes, ou anciennes, ou antiques. Et les " dragons du paganisme » l'assaillirent en même temps que les anges chrétiens l'exhortaient.
Ces pages admirables, je les appelais un prélude. Elles sont, en effet, de qualité musicale; ou bien l'on ne sait quel est leur artifice, pour vous ravir et vous convaincre. On dirait que, du paysage, surgit l'esprit du paysage; et cet esprit du paysage se réalisera dans les âmes singulières de ces Baillard, de sorte que ceux-ci, tout en gardant leur singularité, nous deviendront évidents et naturels : nous aurons cru les attendre
Les voici tous les trois. Léopold est le plus chimérique et il est le chef. Quant à ses dehors, un curé de campagne. Un peu lourd, il s'assied, « ses larges mains aux ongles noirs étendues comme mortes sur sa soutane couverte de taches » . Seulement, son regard passe au-dessus des gens avec lesquels il cause; il a au coin des
lèvres un sourire « orgueilleux et acquiesçant » , et ses yeux, sur les gens, opèrent une fascination bizarre : le feu secret qui est en lui lance des flammes invisibles, mais fortes. François : un grand garçon très gai, jovial même et qui vous traite le mystère avec une familière bonhomie. Il a de la repartie et présume qu'il n'est pas de ceux à qui l'on en fait accroire : et puis il est crédule comme pas un. Quand Léopold, de Tillysur-SeulIes où Vintras l'endoctrine, écrit à la petite communauté, raconte les miracles et toute la thaumaturgie de l'imposteur dont il est dupe, François éclate de rire. Mais il est curieux. Il va donc à Tilly-sur-Seulles, rejoint son frère, connaît Vintras et, comme un autre, cède aux arguments de l'absurdité. Vintras le nomme Pontife de Sagesse. Et, au retour, il annonce qu'il est ce Pontife de Sagesse. Mais, en l'annonçant, il éclate de rire encore : «Vous êtes bien étonnés? Je l'ai été plus que vous ! » Il ajoute : " En voilà, des merveilles! » Et il n'a aucun doute; mais il admire joyeusement l'imprévu. Il sera plus entêté que personne et mourra sans confession. Quirin, le cadet, un homme de procédure et d'astuce : le hasard a fait de lui un prêtre ; il passera son temps à tirer son épingle du jeu. Certes, l'esprit de Léopold entrera en lui, l'habitera, mais comme on a vu, autour de Napoléon, des gaillards ordinaires soudain hantés de son génie et qui devenaient des héros de par l'héroïsme d'un
autre : et, l'Empereur parti, ces héros d'un jour retombaient dans leur médiocrité. Quirin, de même, par ses chutes, montrera que la mystique était en lui une étrangère qui abuse de l'hospitalité.
Les trois Baillard, prêtres et qui mènent le rêve religieux au delà des confins où le borne la prudence de l'Église, ces grands rêveurs déchaînés demeurent des campagnards de Lorraine. S'ils vont très loin et s'ils vont (comme on dit) au diable, dans l'aventure intuitive, le fond de leur âme, c'est le désir paysan de posséder la terre. Ce désir, on le prend au sol qu'on laboure, on le prend aux sillons droits qu'on trace et qu'on tracerait volontiers plus avant. Les Baillard l'ont pris sur la colHne, au point d'être obscurément les émules des seigneurs qui jadis régnaient à Vaudémont. Mais la colline porte le château et la Vierge : ainsi se mêlent, dans leur désir, cupidité, mysticité, en une synthèse déconcertante et vivante. L'auteur de la Colline inspirée eut l'art très juste de ne leur prêter qu'une petite philosophie. Ce n'est point un système d'idées qui les possède; mais, leurs bribes d'idées, qui toutes seules ne feraient qu'un désordre insignifiant, le désir les dirige et les compose. Il fallait, pour doser ainsi les divers éléments de ces étranges personnages, une fine justesse d'analyse, une admirable entente de la réalité profonde, sa véritable divination. Et c'est où a réussi l'auteur de
la Colline inspirée, avec une sorte d'habile g^énie.
Après avoir vu les Baillard aux prises avec leur idéolog^ie fantasque et avec leur extragance métaphysique, nous sommes si bien préparés à eux qu'on peut nous dire sans nous dérouter : n Ils demeuraient les frères de ces robustes jjarçons de ferme que l'on voit le dimanche, devant l'église, sur la place. Ils étaient la fleur du canton, trois bonnes fleurs campagnardes, sans étrangeté, sans g^rand parfum ni rareté, mettons trois fleurs de pomme de terre. " Ici, les mots indiquent que l'auteur s'amuse ; et, de ses bonhommes, il fait un heureux croquis. Il y a, dans sa désinvolte g^aieté, le contentement de sentir qu'il tient ses bonshommes et qu'il n'a plus à se méfier. Ses bonshommes, les voilà!
Cette jolie aisance est l'agrément de tout ce livre, comme elle en est la prouesse. La difficulté de mettre en œuvre une telle matière où la théologie se combine avec les instincts paysans, cette difficulté on ne l'aperçoit pas. Au culte du moi, souci de naguère, comme s'est magnifiquement ajoutée l'intellig^ence du non-moi\
Quelle peinture, celle-ci! peinture et du paysage et des âmes ! De Tilly-sur-Seulles et de la compagnie de Vintras, les trois Baillard sont revenus à leur village lorrain, tout occupés, tout infatués de surnaturel. Et ils ont reçu, avec cérémonie, la visite de leurs ouailles. On les a félicités de leur retour; ils ont parlé, ils ont promis des rêvé-
lations, Léopolcl avec un g^rand air épiscopal, les autres avec des mines averties. Maintenant, le soir tombe; les gens sont partis et, autour des trois prêtres, il ne reste plus que la douce intimité des frères et des sœurs, humbles, timides et tendres. C'est l'heure du souper; elle assemble dans la cuisine, auprès des voyag^eurs arrivés, frère Martin et frère Hubert, sœur Thérèse et sœur Euphrasie, sœur Marthe et sœur Lazarine, bonnes âmes que la tribulation n'a pu effaroucher. Alors : a Gomme ils sont contents! Pour la première fois, depuis la grande dispersion, depuis qu'ils ont formé un nouveau foyer, ils reçoivent leur Supérieur. Autour de la table, sous la pauvre lumière d'une lampe, ils forment une petite société d'amis vérifiés par le malheur. Paysage charmant et singulier que cette tablée de prêtres, de frères et de nonnes, un très vieux paysage. Tous ces gens rassemblés là, avec leurs soutanes fatiguées, leurs robes à liserés bleus, leurs collerettes, leurs larges manches retroussées et leurs cornettes, font moins penser à des gens d'église qu'à des terriens de l'ancienne France. A leurs traits, à la rudesse de leurs manières, à la franchise salubre de leurs attitudes, on croirait voir un de ces tableaux où le grand artiste Le Nain peignait des paysans du dix-septième siècle, assis autour d'une table avec du vin et des femmes pour les servir. " Déjà le lecteur songeait aux tableaux de Le Nain, quand l'auteur les cite :
alors, la vision, déjà complète, a la solidité d'une certitude. Or, toute la longue histoire des Baillard est ainsi peinte dans son atmosphère. Les épisodes se succèdent; ils sont extrêmement variés, allant du rêve le plus solitaire aux plus violentes bag^arres. Et la lumière chang^e, de scène en scène ; elle change, mais dans une atmosphère continuellement la même et qui donne aux différentes clartés une touchante analogie. Nous sommes en un coin du monde, et où la vie peut multiplier ses fantaisies, voire les plus exubérantes, sans échapper à nos regards, qui ne perdent rien d'elle.
Comme nait d une plante la profusion des feuilleset des fleurs, la quantité de leurdessin, de leurs nuances, l'atmosphère de la colline colore ensemble tous les personnages qui sont nés parmi elle : leur réunion fait une harmonie. Mais ils ne se confondent pas. Chacun d'eux est particulier. Aucun d'eux ne nous déçoit, pas même cette inquiétante sœur Thérèse qui a, dans l'esprit, « les virevoltes d'un martin- pêcheur, tout bleu, tout or, tout argent, sur un paisible étang de roseaux » ; sœur Thérèse qui a les allég^resses, les bonheurs, les mélancolies et les douleurs du printemps, de l'été, de l'automne et de l'hiver et qui est, comme la nature, sensible au passag^e des saisons et, dans les saisons mêmes, sensible au passage des heures inégales; sœur Thérèse qui, un beau jour, un triste jour, » se perd dans
rombre " , comme s'en va dans le crépuscule mourant le sourire d'une journée.
Il n'est pas facile de dénombrer, sans les dérang^er, sans défaire la combinaison de leur charme et de leur sig^nification, tant de beautés. A louer les unes après les autres, je disloque ce livre qui a l'unité d'un chant, — ou bien, si l'on veut, l'unité de ces villages où les maisons, bâties avec la pierre et la terre de l'endroit, sont de la même teinte que le paysage : de la même teinte aussi, les gens, parce qu'ils travaillent le sol de cet endroit; et leur pensée, à contempler ce paysage, a pris la même teinte.
Mais il faut pourtant signaler les plus émouvantes péripéties de ce roman qui met en branle les plus vifs sentiments de l'âme, l'amour divin, la recherche de l'infini, l'audace de la croyance, la tendresse, la rébellion, le désespoir. Léopold Baillard, illuminé d'erreur, gravit un calvaire de triomphe. 11 s'est d'abord élevé très haut dans l'orgueil : et, aux étapes du martyre qu'il a mérité, qu'il accepte, l'orgueil qu'il s'est procuré en route le soutient. A la Chartreuse, où on l'a placé pour qu'il se repentît, les Pères, durant l'office nocturne, et les profès en habits blancs, et les novices aux chapes noires, tournent vers les antiphonaires leurs lanternes et, priant ou psalmodiant, ils intercèdent en faveur de lui; mais, en lui, frémit davantage « l'homme de désir qu'il a toujours été » . Au moment de quitter la Char-
lieuse, un Père Tencourag^e, avec de bonnes paroles ; mais il répond : — " Comment voulezvous que j'aie pu trouver la paix ici?... " Au surplus, a-t-il souhaité la paix? Il est une âme de g^uerre. Et, la guerre, il l'aura.
Quelle angoisse, néanmoins, quand tout l'abandonne! Mais, son angoisse, il la compare à celle qu'endura Jésus dans le jardin des Oliviers. Les fidèles qui le trahissent, ne comptait-il pas sur leur trahison, pareille à celle que l'évangile a notée? Les coqs chantent, de village en village : il comptait bien que les coqs chanteraient, cette nouvelle fois.
Il y a une semaine de la Passion pendant laquelle il subit, comme un halluciné, mais dans la réalité concrète, le détail du supplice divin. Son orgueil le substitue au divin supplicié; son obsession lui présente, ainsi qu'à tant d'hérétiques dans les annales des hardiesses de l'esprit, le parallélisme de son aventure et de l'autre. Sa souffrance lui déroule un nouvel évangile; et il a conscience de vivre, tout pantelant, les symboles de la suprême révélation.
Il est dehors, à tous les vents. On l'a chassé de son petit monastère. Il eu est sorti dans une charrette que traînait un âne; et il regardait l'àne, il regardait aussi les gens qui, pour activer la bète, avaient aux mains des rameaux. Il est dehors; une bonne femme vient au-devant de lui, comme cette femme qui s'approcha du Sauveur afin de
lui essuyer le visage. Et il entre dans la maison de son exil, de sa défaite, justement à Theui'e où Notre-Seigneur expira, un tel jour.
Drames terribles de l'àme, qui arrive par les chemins de la piété au scandale du sacrilèj^e ! Et Léopold Baillard mourra dans le giron de l'Église, avant reconnu sa folie.
Léopold Baillard a entendu, sur la colline de Sion, le dialogue de la Chapelle et de la Prairie : le souffle qui tournoie entre Sion et Vaudémont jette à la Chapelle les rumeurs de la Prairie et à la Prairie le message de la Chapelle, a Je suis, dit la Prairie, l'esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l'inspiration. » La Chapelle répond : n Je suis la règle, l'autorité, le lien; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes. " La Prairie : « J'agiterai ton âme... » Et la Chapelle : " Visiteurs de la Prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure, vos élans pour que je les oriente... Viens à moi si tu veux trouver la pierre de solidité, la dalle où asseoir tes jours et inscrire ton épi- j taphe. »
Le livre s'achève sur cette allégorie de la Prairie et de la Chapelle. Et traduisons cette allégorie : c'est le dialogue, ou le conflit, des spontanéités et de la discipline.
Ce grand beau livre, la Colline inspirée, nous l'avons premièrement examiné du dehors; et puis nous avons taché d'y entrer peu à peu : mainte-
nant, ne sommes-nous point à son cœur même, à la pensée qui, de là, se distribue dans tous les épisodes?
Spontanéités et discipline : il s'agit de 1 individualisme et de ses formes. Et ce n'est pas seulement la Colline inspirée que voici dédiée à ce problème : c'est toute l'œuvre de cet écrivain, depuis son premier volume et constamment. D'abord, avec le jeune entrain de qui goûte le récent plaisir de la vie, il écartait les barbares et organisait, pour le moi, une solitude ornée des dépouilles du monde. Sa confiance éconduisait l'usage ancien; dans l'expérience des siècles, il ne consentait qu'à choisir, suivant son caprice, les plus jolis stratagèmes et, principalement, il voulait que le moi pût trouver lui-même sa règle toute neuve, pour sa fraîche nouveauté. Il lui ouvrait tout grands les champs du temps et de l'espace, les époques et les villes, les idées, le divertissement des métaphysiques. Il l'invitait aux plus audacieuses conquêtes; et il lui donnait à ravager, pour ses parures, l'amusant univers. Je ne sais si nulle adolescence de l'esprit s'est élancée avec plus de fougue.
Et [)uis, au bout de son élan, le moi butte à une forte muraille. Il l'avait prise pour un horizon, mais au delà duquel s'étendent largement d'autres contrées et des voyages. C'est une muraille, et circulaire, la muraille d'une prison. Le moi sait alors qu'il est enclos.
Il examine ses trésors. Et les mis ne lui sont de rien; les autres ne sont pas nombreux. Il se replie sur lui-même et, au fond de lui, comme dans une tombe vivante qui serait lui, trouve ses morts. La muraille où s'est heurté son élan borne ses voyages; ses morts, trouvés en lui, bornent sa méditation. Il examine ses trésors; et les seuls qui ne lui soient pas de rien, les seuls qui ne soient pas une brocante de bazar, ses morts les ont aimés, ses morts les lui ont préparés. Il se flattait d'inaugurer la vie; il la recommence et, plutôt même, — écartons la moindre illusion d'aucun début, — il ne fait que la continuer. Il est captif : et qu'il chante, pour se distraire, sa captivité!
C'est, dans l'œuvre de M. Barrés, un deuxième temps : celui des stances du chagrin.
Le prisonnier, plus tard, se libère. Mais il se libère selon cette parole de saint Paul : « Étant lié, je suis libre! " C'est dans la connaissance de ses limites qu'il découvre sa liberté, dans la discipline consentie qu'il assure son indépendance. Il renonce à la vaine apparence d'un infini de mensonge et qui le tentait; son renoncement le dégage. Faut-il, à ce tournant d'une dialectique passionnée, dire que le /noî se renonce? Il n'abandonne que du néant et saisit de la vérité, il avait l'air de se limitera ses morts ; et c'est par eux qu'il se propage au delà de ses propres limites. Le cantique de captivité devient un hymne de libération.
Donc, 1 individualisme agrée ses disciplines : les disciplines de ses morts, ses perpétuels parents .
C'est la suprématie de l'autorité sur l'inspiration; c'est, dans La Coltine inspirée, le triomphe de la chapelle sur la prairie. Quand l'évéque châtie Léopold Baillard, nous plaignons ce dur traitement, — ce traitement qu'il fallait qui fût appliqué à ce fol " pour protéger un plus vaste ensemble » . Et, ensuite, quand Léopold Baillard est excommunié, avec ses dangereuses rêveries, — « ô sagesse de l'Église, qui rejette les Léopold et veut les écraser » !
Ainsi, l'auteur de la Colline inspirée n'hésite pas. La discipline est, dans cet ouvrage, plus impérieuse et rude que jamais.
On l'a remarqué sans doute, c'est la prairie, maîtresse d'erreur, qui disait : « Je suis l'esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains... " Ainsi, le conseil des morts serait-il périlleux?
Mais la chapelle répond : " Je suis la pierre qui dure, l'expérience des siècles, le dépôt du trésor de ta race. Maison de ton enfance et de tes parents, je suis conforme à tes tendances profondes, à celles-là mêmes que tu ignores et c'est ici que tu trouveras, pour chacune des circonstances de ta vie, le verbe mystérieux, élaboré pour toi quand tu n'étais pas. »
Donc, la philosophie des morts subsiste; et l'auteur de la Colline inspirée n'en relâche rien. Mais, toutes deux, la prairie et la chapelle se
réclament des morts. " Les ancêtres les plus lointains» , dit la prairie. Trop lointains ! répliquerait la chapelle.
Les morts, qui marquaient nos limites, nous ont bientôt montré le chemin de notre libération. Mais, de morts en morts, suivant leurs invites, n'irions-nous pas trop loin trop librement? La chapelle interrompt et coupe la file des morts et la fait partir seulement du point où s'est imposée la certitude : point dogmatique. Aussi disais-je que se resserre la discipline.
A qui obéir? A la prairie? « Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle? » A la chapelle? » Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus animer? " Mais : " L'Eglise est née de la prairie et s'en nourrit perpétuellement, pour nous en sauver. »
C'est la conclusion du livre; et c'est, aujourd'hui, la conclusion d'une œuvre qui emplit de son incessante recherche vingt volumes et qui n'a pas fini de célébrer ses trouvailles. Beau spectacle, et poignant : une philosophie qui s'est, pour ainsi dire, vécue au long d'une existence passionnément active et pensive! J'ai pitié d'une thèse immobile et qui bavarde.
M. Maurice Maeterlinck a résolu de nous consoler, touchant la mort, et de nous tranquilliser. On dira : — Il nous le devait, après nous avoir, avec la mort, tant effrayés!
Et l'on se rappelle Maleine, étranglée par le roi Hjalmar ; Tintagiles qui, derrière une porte de fer, agonise; Ursule, la plus belle des Sept Princesses, dormeuse qui ne s'éveille plus; Mélisande, tuée par Golaud le jaloux; Sélysette, qui ne réussit pas à vivre; et toutes ces héroïnes charmantes d'un théâtre où est le protagoniste perpétuel, sans cesse actif, la Mort.
Elle a un autre nom : l'Intruse. On ne la voit pas; on la devine; on sent qu'elle est là, entrée malgré les barrières, malgré les serrures, malgré la clôture de défense que bâtit la tendresse autour de l'être menacé. Elle se glisse dans les chambres. Et il se fait un grand silence inattendu. Les oiseaux du parc se taisent; les cygnes de l'étang s'enfuient. L'on entend le bruit d'une faux, qu'aiguise un jardinier, sur la pelouse. Un meu-
ble craque; les rideaux des lits palpitent; Pluton, le chien noir, tremble; les branches hautes d'un cyprès, à travers les vitres de la fenêtre, font des signes. Il y a de farouches tueries. Plus terribles que les tueries : leur prévision, la peur où Ton est, à soupçonner qu'approche cette visiteuse, l'Intruse.
Le ressort dramatique de ces poèmes, c'est l'effroi ; et non à cause de tel ou tel danger qu'on puisse connaître, examiner, contre lequel on puisse organiser la résistance : Teffroi de tout un mystère immense, qui vous environne, vous presse et a des ruses déconcertantes, des astuces qu'on ne déjoue pas. Ce raiystère : la Mort. Elle est dans ces poèmes comme dans la vie, et non à côté de la vie, au bout de la vie, au dénouement : elle est dans tous les épisodes, à toutes les minutes; et elle est dans l'étoffe même de la vie, tramée avec le fil des l^arques.
Elle ne paraît aucunement douce; elle n'apporte pas un cadeau, même lugubre, de sommeil à ceux qui ont veillé, de repos à ceux qui ont peiné. Que donne-t-elle? On ne compte sur rien de bon. Ce qu'elle apporte, on l'ignore, dans l'épouvante. Elle vous tue; elle vous prend. Elle n'a pas de visage, ni seulement de forme. Elle est, une fois, — mais sans qu'on 1 ait vue, — une vieille reine, qui a le violent désir de régner seule, et sur un peuple de néant. Elle est, en général, une présence, autour de laquelle tout frissonne.
La vie effarée par le voisinage de la mort : cette vision de la vie occupe tous les premiers ouvrages de M. Maurice Maeterlinck; et, de même qu'on la trouve au commencement de son oeuvre, elle est aux prémisses de la pensée qu'il développe et dont il déroule les péripéties depuis unevingtained années, sans redites, avec une continuité que rien ne dérange de son beaujchemin.
Maleine, Tintagiles, Ursule, Mélisande, 8élysette et les autres victimes tremblantes de l'Intruse, sont de petites âmes vaincues d'avance et qui ne luttent guère. Mais lutter contre ce fantôme?... Il y a, sinon pour écarter ce fantôme, du moins pour maîtriser la panique, une ressource : la méditation. Et c'est où aboutissait l'œuvre apaisée de M. Maurice Maeterlinck, avec ce livre de volonté souveraine, la Sagesse et la Destinée.
Il étudiait la vie et ne se contentait plus de 1 apercevoir ; il en cherchait la vérité , disant qu'on ne peut rien espérer loin d'elle. Et il découvrait, dans tout le détail de la réalité, le mystère authentique et tel qu'à le constater ainsi l'on fait une synthèse du mysticisme et du positivisme. Or, la constatation méthodique du mystère apprivoise les âmes à le regarder. L'auteur de la Sagesse et la Destinée nous engageait à concevoir que « nous sommes autre chose que des êtres simplement raisonnables " ; même il exigeait, de la conscience claire, " le respect de l'inconscience
qui ne veut pas encore se dévoiler » ; et il affirmait que " toute notre vie morale est située ailleurs que dans notre raison " . Cependant, il attribuait à la raison, qui ne sait pas tout, un contrôle sur tout le reste; et il admettait que, par elle, la science pût un jour illuminer les ténèbres. Bref, il nous amenait aux bords du monde, à la plage que baignent les vagues dernières de cette mer^ disait Littré, pour laquelle nous n'avons ni barques, ni voiles : et il accoutumait nos yeux au paysage de l'inconnaissable.
Mais il négligeait la suprême terreur, la mort. Et la voici. Maintenant, c'est à elle qu'il nous conduit.
Ne sommes-nous pas dans la chambre de Maleine ou dans la prison de Tintagiles? Notre peur n'est-elle pas celle dont frémissent la petite princesse qui se figure que ses idées bougent autour d'elle et le petit enfant qui a les doigts crispés dans les cheveux d'or de ses sœurs? Pour calmer nos alarmes, on va nous prendre par la main, soulever les rideaux, nous montrer que personne n'est caché sous leurs plis ; et l'on allumera toutes les lampes, afin de disperser l'obscurité de tous les coins où nos mauvais songes se dissimulent; et l'on parlera haut, de manière à chasser le silence, redoutable comme l'ombre.
Platon définissait la philosophie « la méditation de la mort » . Sans la mort, la j)hilos()phie
aurait encore de l'attrait, mais un attrait de curiosité. Dans ce monde, que nous ne comprendrions pas à merveille, nous nous installerions assez bien, comme nous demeurons dans un quartier d'une grande ville et ne connaissons pas, ou connaissons peu, le reste de la ville. Avec la mort, nous avons affaire ailleurs, et précisément dans le mystère. Ainsi, notre curiosité n'est pas simplement curieuse; il s'agit, écrivait Pascal, de notre tout. Et M. Maurice Maeterlinck : « Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans notre univers, qu'un événement qui compte, c'est notre mort. "
Y pensons-nous? Le soin que nous mettons à nous divertir de cette inquiétude prouve assez qu'elle nous obsède. Et puis il faut toujours que la cavalcade si gaie rencontre — comme dans la fresque d'Orcagna, au Campo Santo de Pise, — les cercueils où la chair, pareille à la nôtre, pourrit. Que faire, alors? Les chevaux reniflent; seigneurs élégants et jolies dames se détournent, se bouchent le nez. Il vaudrait mieux s'être muni du courage qu'il faut pour subir sans faiblesse la rencontre.
M. Maeterlinck cite Bossuet, qui déclare indigne d'un chrétien « de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment où elle se présente pour l'enlever » ; et il déclare, lui, indigne d'un homme de n'avoir pas préparé « dans la clarté des jours et dans la force de son intelligence»
son idée de la mort, de sorte qu'au dernier instant se tinssent à son chevet, « comme des anges de paix » , les pensées les plus nettes et lucides.
Mais l'idée de la mort est toute mêlée et souillée des horreurs de la souffrance. Dég^ageons-la, et premièrement, de Tafronie. Les maladies appartiennent à la vie, non à la mort. Eh! bien, quand nous avons à juger la mort, ne lui imputons pas, afin d'être justes, ce qui n'est pas d'elle. Si la vie » résiste injurieusement " à la mort, est-ce la faute de la mort?... (Ainsi, un Grec charmant disait que Socrate n'était pas mort : serait-il mort après sa vie? absurdité; pendant sa vie? absurdité. Donc Socrate n'est pas mort!...) Cette dialectique ingénieuse est pour disculper la mort, hélas! et, à l'égard de cette funeste aventure, nous en sommes là qu'un joli raisonnement nous donne un secours précieux : le moindre secours, au surplus, nous est bon comme, à des enfants qui pleurent, des paroles encourageantes. Cette dialectique, de belles phrases, qui ont la transparence et le son des pures idées, sont destinées à la rendre mieux persuasive : " Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point? » Et un jour viendra « où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tâche faite » . Ce
UNE PlIIT.OSOPllIE DE LA MORT 137
jour, comment viendra-t-il? C'est « la science » qui l'amènera.
La science! dit M. Maeterlinck. En effet, il consultera les savants : nous le verrons. Pourtant, à la manière des mystiques, il réalise les emblèmes des mots; il sépare la Vie et la Mort et traite chacune d'elles comme une personne morale. Il est, je le disais, mystique et positiviste, l'un et l'autre ensemble. Voilà le caractère de son esprit, l'originalité, la sing^ularité de sa philosophie.
La science expliquera donc la mort. Ce fut l'espérance de Lucrèce. Il y a cette analogie entre le poème De la nature et le traité de la Mort. Ces deux poètes philosophes nous veulent délivrer de nos terreurs, tous deux en nous montrant la réaHté. Lucrèce, pour nous apaiser, possède (il le croit) une science complète : la cosmologie d'Épicure ; tandis que M. Maeterlinck annonce (et ne dit pas qu'on la possède encore) la science décisive. A leur première différence, ajoutons la seconde : Lucrèce est matérialiste et nous promet l'anéantissement final ; tandis que M. Maeterlinck est spiritualiste. Nous l'en féliciterons ; notons aussi que sa tache sera plus difficile.
Non seulement il est spiritualiste ; mais à peine a-t-il soin d'écarter l'hypothèse matérialiste : il la considère évidemment comme non avenue. Non seulement il est spiritualiste, — et, s'il substituait l'esprit, substance unique, à la
matière, substance unique, le changement serait de petite conséquence; — mais il est dualiste et admet deux substances, la matière et l'esprit, le corps et l'âme.
Alors, il nous refuse l'anéantissement. Il le reg^rette : le néant, n'étant rien, ne serait pas redoutable. Mais, pour jeter au néant une chose, il faudrait concevoir le néant : et, si le néant existe, il n'est plus le néant. Ce positiviste raisonne à la façon des métaphysiciens : son arffument, saint Anselme ne l'eût-il pas aimé?
A vrai dire , quand nous parlons de notre anéantissement, il s'agit de notre individualité qui se décomposerait; et Lucrèce ne demandait pas davantage. Or, qu'est-ce que notre individualité? L'œuvre de notre mémoire : de notre qualité la plus fragile. Le moi n'est, en somme, presque rien : dans la durée, un bref accident. Et voici bien le ridicule : nous n'avons souci que de lui, que de cette " infirmité de notre conscience actuelle » ; nous exigeons que ce moi, qui n'est quasi rien, nous accompagne dans l'éternité ! Si nous étions moins fols, M. Maeterlinck nous détournerait d'une telle prétention. Il nous engagerait à nous dire : — Avec la mort, « une autre vie commence, dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tète sans effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui " . Seulement, nous réclamons la persistance de notre individualité.
^ous la réclamons avec un tel acharnement qu'avant de nous la dénier, M. Maeterlinck va consulter la science.
Il y a, en fait de savants, les théosophes et leur doctrine de la réincarnation, qui a de l'envergure. Mais, le travail des théosophes, on l'a examiné de près : on l'a vu tout plein de fraudes évidentes et souvent grossières. Renonçons aux théosophes.
Puis il y a, en fait de savants, les spirites et néo-spirites. M. Maeterlinck est touché de la précaution qu'ils mettent dans leurs expériences. Il ne conteste pas la part immense de rude mystification qui orna les débuts de leurs recherches. Du moins montre-t-il que plusieurs d entre eux, fort honnêtes, procèdent bien, écartent les principaux risques d'imposture et enfin suivent les bonnes règles de la science. Mais, avec tout cela, quels renseignements leur devons-nous?
Ils réussissent à évoquer les défunts. Oui!... Soyons prudents : tout se passe à peu près comme s'ils réussissaient à évoquer les défunts. Et voici les défunts, invisibles, présents tout de même. On les interroge. Ils ne sont pas timides ou dédaigneux. Ils parlent volontiers. Que disent-ils? Oh! peu de chose; avec beaucoup de mots, très peu de chose. La grande affaire, c'est, pour eux, qu'on les veuille bien reconnaître et quon ne doute pas de leur identité. Ils racontent des souvenirs de l'ancien temps. Ils vous disent : — Tu te
rappelles, n'est-ce pas?... Et ils vous citent des anecdotes, menues et démonstratives. Et ils bavardent. Vous les interrogez sur la vie qu'ils mènent là-bas : et, aussitôt, ils n'ont plus rien à vous dire ; ils s'en vont, et il n'y a plus personne. Le docteur Hodgson, l'un des maîtres du spiritisme en Amérique, avait, de son vivant, promis de revenir, après sa mort, et de tout révéler : alors on connaîtrait la vie d'outre-tombe par lui comme, par les voya.<jeurs, les pays lointains. Il revint, huit jours après sa mort. Et, par l'intermédiaire de Mme Piper (son ancien médiumj, il dit à William James : — » Te rappelles-tu, William, qu'étant à la campag^ne, chez un tel, nous avons, avec les enfants, joué à tels et tels jeux?
— En effet, Hodgson, je me rappelle, répondait William James. — Bonne preuve, n'est-ce pas, William? — Excellente, Hodgfson ! ... » Et la causerie continua, très abondante et insignifiante. William James, rompant les chiens, demanda :
— " Hodg^son, qu'as-tu à nous dire au sujet de l'autre vie?. . . " Hodgson répondit : — "Ce n'est pas une vague fantaisie, c'est une réalité... » Bon; mais enfin... « Vivez-vous comme nous, Hodgson?...» Et lui : — « Plaît-il?... » Était-il un peu dur d'oreille, désormais? On répéta : —
(i Hodgson, vivez-vous comme nous? » Il se taisait. . . " Avez-vous des vêtements, des maisons? » Comme on le pressait de répondre, il bég^aya : —
«< Oui, oui, des maisons ; mais pas de vêtements.
Non, c'est absurde ! ... » II ajouta : — " Attendez un moment, il faut que je m'en aille. — Mais tu reviendras? — Oui. » Et, comme on dit, pas si béte ! il ne revint pas. Un autre esprit, nommé Rector, l'excusa : Ilodg^soa était allé reprendre haleine. Je crois qu'il la reprend encore.
Avant d'examiner davantage la théorie des spirites, notons — il en est temps! — ce qu'ont de désolant ces dialogues, ce qu'ils ont de médiocre et d'absurde, ce qu'ils ont (à mon gré) de risible et, comme on n'a pas trop envie de rire à propos de ces augustes mystères d'outre-tombe, ce qu'ils ont (à mon gré) de révoltant. Ce pauvre docteur Hodgson, qui se sauve dès qu'il est au bout de ses papotages, fait pitié. M. Maurice Maeterlinck, si indulgent pourtant aux spirites, s'impatiente. Ces esprits, u pourquoi s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on trouve quand on baigne à même l'infini?... S'il en est ainsi, qu'ils le disent!... » Ils ne disent rien du tout. Leur babil ne vaut pas Il la solitude glacée du néant " . Tout se passe (gardons cette scientifique prudence) comme si, ce que disent les esprits, l'indispensable médium l'inventait; car ils racontent les petits faits d'icibas, non l'autre vie : ce qu'ils racontent, le médium le sait d'avance.
Pas du tout! répliquent les défenseurs des spirites ; le médium ne le sait pas. Mme Piper n'était pas au courant des souvenirs qu'avaient
ensemble William James et le docteur Hod^son. Puisqu'on l'affirme, soyons-en sûrs! Mais, sans mettre en doute la bonne foi du médium et la sincérité (indiscutable) des expérimentateurs, observons avec M. Maurice Maeterlinck que les révélations de Mme Piper, touchant le docteur Hodg^son, s'expliqueraient le mieux du monde, sans nulle intervention de feu Hodgson, par les phénomènes de la télépathie : Mme Piper ne lisait-elle pas, à distance, la pensée de William James?. . .
Or, les phénomènes de la télépathie, dont l'étude est commencée à peine, ont beaucoup d'intérêt; et ils renouvelleront peut-être la psycholog^ie. D'ailleurs je n'en sais rien. Mais ils n'ont rien à faire avec la théorie des revenants et ils ne nous renseig^nent aucunement sur la vie d'outre-tombe.
En définitive, accordons à M. Maeterlinck qu'on aurait tort de rejeter, dès à présent, le spiritisme, une science qui prélude, " science née d'hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses sentiers, ses méthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle de la terre... " ; et « ce n'est pas en trente ans que se bâtit le pont le plus hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort « . Certes!... Mais aussi, les conclusions hâtives des spirites, ne les adoptons pas; et n'allons pas chaufjer notre idée de la mort pour une science si petite encore et misérable.
UNE PIIILOSOPIIIE DE LA :M0RT 1 i3
M. Maeterlinck lui-même ne le fait pas. Le spiritisme, qui l'a tenté, l'a déçu. Il ne lui marque pas de rancune; seulement, il se passe de lui. Que reste-t-il donc à M. Maeterlinck? Le spiritisme était, appliqué au problème de la mort, la méthode expérimentale. Ainsi, la méthode expérimentale, quant à présent, n'a rien donné. Il reste la méditation.
Il reste la philosophie. Mais, si nous mettons notre espoir dans la philosophie, c'est que nous comptons sur le valable effort de la raison. Or, M. Maeterlinck n'est pas un rationaliste. Il y a, dans toute son oeuvre, et notamment au cours de ce traité de la Mort, les plus vives négations du rationalisme. L'auteur de la Mo7-t sig^nale, à plusieurs reprises, l'infirmité de notre intellig^ence ; il affirme l'immensité, non seulement de Finconnu, mais de l'inconnaissable, et il nous conseille d'acquérir peu à peu l'habitude de ne rien comprendre.
N'est-ce pas, d'un autre style, le commandement terrible de Pascal : " Abétissez-vous ! » et n'est-ce pas, aux fins de nier les puissances de la dialectique, la même dialectique?
Mais Pascal, ayant dénigré la raison, ne recourt plus à elle. Voire, il répond à qui attendait qu'il donnât des preuves de la religion : " Qui blâmerait les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitiam ; et
puis, vous vous plaignez qu'ils ne la prouvent pas? S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens! » Au contraire, M. Maeterlinck reproche à la relig^ion de ne pas apporter Il une preuve devant laquelle puisse s'incliner une intellig^ence de bonne foi » . Il continue donc à la raison, qu'il a méprisée, sa confiance?. ..
Oui. Mais il a vu la contradiction. Je crois qu'il n'en a pas souffert extrêmement : car il est mystique, s'il est positiviste; et le mysticisme triomphe au paradoxe de réunir les contradictoires. Cependant, il atténue ou, si l'on peut ainsi parler, il adoucit la contradiction, comme ceci. La raison ne découvre pas la vérité : elle découvre l'erreur. Elle ne nous dit pas où est la vérité : elle nous dit où la vérité n'est pas. Et ainsi la raison, de même que l'expérience, ne nous livre pas le secret de la mort. Elle ne parvient pas à composer le théorème de la mort : elle suffit pourtant, aux yeux de M. Maurice Maeterlinck, à formuler les principes suivants, qui sont la conclusion de sa rêverie.
L'anéantissement total n'est pas admissible; la survivance de notre conscience actuelle est aussi impossible que le néant. Alors, nous n'avons plus à examiner que deux solutions : la survivance dénuée de toute espèce de conscience; et n'est-ce pas l'anéantissement? donc nous écar-
tons cette hypothèse; — ou bien la survivance avec une conscience différente de celle qui est aujourd hui la nôtre.
Voilà précisément l'hypothèse à laquelle nous invite l'auteur de la Mort. Une conscience tout autre : qu est-ce à dire? Nous sommes du momentané, du limité, du fini. La conscience qui, après la mort, sera la nôtre est « la conscience de l'infini » .
Mais Pascal a écrit : " Le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini. » Et M. Maeterlinck, ici, ne dément pas l'auteur des Pensées; il écrit : " Nous ne pouvons nous faire la moindre idée de la conscience de l'infini. » Alors, à quoi nous sert cette hypothèse? M. Maeterlinck s'est promis de nous tranquilliser : le fait-il?... Du moins, il y tâche.
Il considère que linfini « ne saurait nous vouloir du mal " . Et pourquoi? C'est que, l'infini étant le tout, il faut que nous appartenions à l'infini; de sorte que, s'il nous tourmentait, l'infini tourmenterait « quelque chose qu'il ne peut arracher de soi » . Il se tourmenterait : et cela n'est point concevable. M. Maeterlinck demeure fidèle à sa doctrine : la raison ne lui enseigne pas ce que fera de nous l'infini, mais elle 1 avertit de ce que l'infini ne fera pas. Il dit encore : » Il est impossible d'imaginer une mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d'elle aucun point qu'elle n'occupe tout
entier, 'i 11 nous accorde, en fin de compte, cette assurance.
Ce livre est beau. Il l'est par le sujet qu'il traite, et qu'il traite dignement, avec une parfaite loyauté de pensée, avec un simple et pur amour des idées. L'auteur est un homme que les idées contentent et qui ne leur demande qu'à les contempler. Il ne les habille pas de faux ornements; et il a soin de ne les point lancer dans des aventures où, parfois, on les compromet.
Ce livre est beau, à propos duquel on vient souvent à citer Platon, saint Anselme et Pascal. Maintes pages de la Mort éveillent en nous le souvenir du Phédon; et quelques-unes, celui du Protagoras. Les disciples de Socrate et aussi les délicats sophistes avaient de ces causeries, un peu lentes, prudentes et ingénieuses, qui semblent un jeu libre et aisé de l'esprit et qui vont habilement à leurs conséquences. Disciples de Socrate et sophistes ont presque le même langage ; et ils mêlent aux vérités souveraines les roueries secourables de la dialectique, ordonnant avec élégance le chœur gracieux des idées. Les chapitres où M. Maeterlinck épilogue sur l'infini, lequel ne peut être méchant et se châtier en quelque portion de lui-même, sont à peu près de cette qualité noble et fine. Et, par endroits, le subtil raisonnement rappelle (je l'indiquais) la manière de saint Anselme : il est du genre onto-
îogique. Il n'aboutit pas à une démonstration tout à fait convaincante, pour le profane; mais il serait plutôt un hommage que rend, à la certitude qu'il possède et qu'il aime, le dialecticien. Quand saint Anselme pose les prémisses de son argument célèbre, il ne doute pas du Dieu qui apparaît à la conclusion. Et M. Maeterlinck, avant de traiter à sa guise la notion de l'infini, savait qu'il l'inclinerait à la douceur.
Ce livre est beau, par l'évidente certitude qu'il contient et qui se devine déjà dans l'hésitation préhminaire, avant de s'épanouir. Quelle sérénité magnifique! A nul instant l'auteur n'est inquiet. Cependant, jusqu'à la fin du livre, il tempère de maintes réserves son affirmation. Mais il n'a pas de doute, quant à lui : on le sent merveilleusement tranquille ; et jamais la phrase ne tremble.
C'est la beauté de ce livre; et c'en est aussi l'étrangeté presque insolente : il parle de la mort et ne frémit pas ! . . .
Pascal frémit. Qu'on veuille comparer au Phédoii les Pensées : voilà, très exactement, la différence que je trouve entre l'idée de la mort telle que l'a élaborée M. Maurice Maeterlinck et l'idée de la mort telle qu'à mon avis elle est dans nos âmes, non païennes et philosophes, mais chrétiennes et vivantes.
Cela me gène, lorsque je lis — et l'admire — le traité de la Moit : il n'a pas l'air écrit pour
moi; et je dis pour moi comme pour un autre lecteur de ce temps. Il a l'air écrit avant les siècles de la pensée et de la vie chrétienne. Sauf les chapitres où l'auteur étudie les doctrines des théosophes et spirites, l'ouvrage aurait assez bien l'aspect d'un poème antique, mis en notre lang^ue avec talent.
Or, cet ouvrage est, comme eût dit Pascal, de l'ordre " consolatif " . Mais il ne console pas notre idée de la mort : il console une idée de la mort, ancienne et antérieure à la nôtre.
M Maeterlinck note que l'idée de la mort ne se transforme pas vite, et qu'elle dure, dans les âmes, obstinément la même, quand la philosophie générale subit les plus violentes tribulations, « Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous (remarque-t-il) , ne reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle et que même ce qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la trouverait presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des centaines... » M. Maeterlinck ajoute : » voire des milliers d'années... " Des milliers d'années, non; des centaines, oui. Et, ridée de la mort, — qu'on en soii, ou non, satisfait, — c'est le christianisme qui l'a modifiée : c'est du christianisme que nous la tenons et que la tiennent, quitte à la dénaturer
UNE PHILOSOPHIE DE LA MORT 1 iO
par ailleurs, ceux de nos contemporains qui protestent contre le dogme de l'Égalise.
Que ridée de la mort n'ait pas changée, depuis des siècles, voilà un fait. Il est assez remarquable, et singulier même, pour qu'on veuille en chercher les causes. M. Maeterlinck l'attribue à une sorte de pusillanime paresse de notre intelligence : nous avons peur de la mort et n'osons pas penser à elle; ainsi notre intelligence, si hardie aux abords des problèmes les plus divers, ne touche pas à l'idée de la mort. Cette interprétation d'un fait exactement constaté, je ne la crois pas juste. S'il est vrai qu'un chacun, dans le privé, se plaise à éconduire le plus angoissant des problèmes, peut-on dire que la philosophie et la science l'aient omis? Ne faudrait-il pas dire plutôt c[ue la philosophie et la science tout entières, et dans toutes leurs démarches variées, tendent à la solution de ce problème? La philosophie est la méditation de la mort, et la science en est l'étude méthodique.
Seulement, la philosophie et la science n'ont rien trouvé qui ait changé notre idée de la mort. Voilà encore un fait. La philosophie à laquelle aboutit M. Maeterlinck est une espèce de combinaison platonicienne et qui ne doit absolument rien à des systèmes plus récents. Et la science? M. Maeterlinck avait mis un peu d'espoir dans les expériences des spirites : puis il a dû renoncer à les suivre. Pourquoi donc s'étonne-t-il de nous
voir attachés à une ancienne idée de la mort?
Cette ancienne idée de la mort est de qualité religfieuse. Or, Pascal a établi décidément que la philosophie et la science sont d'une autre nature que la religion, ne dépendent pas de la religion et que la religion ne dépend pas d'elles. Ni la science ni la philosophie n'ont organisé une idéologie, et ne l'organiseront, une idéologie qu'on doive substituer à la croyance. Elles bâtissent à côté de la religion ; mais elles ne bâtissent pas sur le terrain déblayé de la religion.
M. Maeterlinck se proposait pourtant — et ce fut sa visée principale — de substituer à l'idée religieuse de la mort une idée scientifique... il y renonce... et puis une idée philosophique de la mort. Il supprimait l'idée religieuse et remontait plus haut dans l'histoire de la pensée humaine, jusqu'à la pensée antique.
Supprimer l'idée religieuse de la mort? Il y échoue deux fois : en logique, et puis en réahté.
Son argument, je le rappelle : la religion ne nous apporte pas une preuve. Mais la réplique de Pascal : — la religion n'a pas à donner de preuve; ou bien elle serait une philosophie, et non pas une religion, — cette réplique de Pascal, où est enfermée l'essence même du principe religieux, la considère-t-il comme non avenue? Il ne la discute pas; et il chante victoire beaucoup trop vite.
En second lieu, cette formule selon laquelle la religion ne donne pas sa preuve, que vautelle? Peu de chose. La relig^ion, premièrement, s'appuie sur des témoig^nag^es : ce sont les évangiles. Ces témoignages constituent — bonne ou mauvaise — la preuve ; et non pas (il ne le faut |)as) la preuve philosophique, mais (il le faut) la preuve historique. Que valent ces témoignages ?
Ou je me trompe, ou la question n'est point ailleurs : elle est là. Et la question religieuse est une question d'histoire, une question d'exégèse historique. Or, nous vivons sous l'impression, — je ne veux pas d'un mot moins vague, — sous l'impression de l'exégèse renanienne. Nous en avons reçu l'influence et nous la conservons, même après que l'exégèse renanienne a montré, sur tant de points, son extrême légèreté. C'est là, peut-être, la plus remarquable et périlleuse bizarrerie de notre époque. Les théories fort brillantes qui ont flori au sujet des épopées grecques, germaniques et françaises vers le temps où 1 exégèse renanienne se répandait, nos érudits les ont réformées; et personne, aujourd'hui, ne croit plus à la production populaire et spontanée des épopées. Mais, pour ce qui est du texte évangélique, nous demeurons touchés de la frivole exégèse renanienne. Et, cependant, le texte évangélique, dit Pascal et disons-le, engage notre tout!...
La question n'est pas résolue. M. Maeterlinck a eu tort de la considérer comme résolue, dans ce livre où il prétendait substituer à l'idée religieuse une idée de philosophie antique. Il fallait d'abord supprimer l'idée religieuse : on ne la supprime pas en un tournemain.
L'eùt-on supprimée logiquement, par l'objection de la preuve qui manque, on ne la supprimait pas en réalité : elle subsiste dans les âmes. Et ce livre consolatif devait, pour être persuasif, prendre nos âmes telles que sont nos âmes, fussent-elles déraisonnables.
Ce livre de philosophie, qui nous charme par sa beauté sereine, a le défaut de ne pas nous émouvoir. C'est que notre idée de la mort n'est pas philosophique. « Nous mourons seuls! » s'écriait Pascal; et il nous avertissait de ne nous attendre qu'à nous. Mais, en un autre sens, nous ne mourons pas seuls. Et, s'il est un de nos épisodes qui soit accompagné de tous nos entours, de toute notre vie et de toute la pensée de notre lignée, c'est bien la mort. Pour nous aider à en subir l'événement, y a-t-il un autre sentiment que celui de la lignée où nous trouvons notre place d'éternité, la lignée de nos morts.'* Il faut passer, du point vivant, à la série morte, où il nous semble nécessaire, avant tout, de n'être pas dépaysés. Et je crois que voilà, en quelques mots un peu obscurs, et obscurs de même que leur objet, pourquoi nous n'avons guère d'en-
UiNR PHILOSOPHIE DE LA MORT 153
train ni d'audace à innover, touchant la mort. Le traité de la Mort est une belle méditation de glaciale solitude, relativement à l'heure où la solitude de la pensée nous laisserait le plus amèrement désemparés.
LE ROMAN ET l'hISTOIRE
MM. Jérôme et Jean Tharaud viennent de publier la Tragédie de Ravaitlac . Ils n'ont pas, sous le titre de l'ouvrage, inscrit ces deux mots : roman historique; et ils ont bien fait. Non que la Tragédie de Ravaillac ne soit pas un roman historique : elle en est un, et à merveille; mais on a compromis ce genre dételle sorte qu'aujourd'hui son étiquette est scandaleuse.
La vérité de l'histoire et la liberté du roman, voilà deux choses qui ne se réunissent pas sans difficulté. Or, les romantiques avaient également la passion de l'histoire et le don presque monstrueux de l'inexactitude. A [)ropos d'un drame d'Alexandre Dumas le père, M. Henry Bidou notait, il n'y a pas longtemps, ce qu'a de ridicule et d'abominable même l'immense caricature de la France et de son passé composée, avec un frivole acharnement, par le plus fécond de nos écrivains. Le plus fécond et le plus abondamment populaire. Ainsi, une absurde image de nos grands siècles est, par lui, réj)andue à profusion
dans les esprits. Il le faisait avec une espèce de bizarre innocence; et il ne s'était aucunement promis de transformer nos rois en des fantoches libidineux, le Louvre en un lieu mauvais, comme s'il secondait une polémique républicaine : c'est tout de même le résultat de son œuvre. Or, il parait que toute une jeunesse apprit dans ses livres si attrayants l'histoire de France. Son monument, par Gustave Doré, montre l'ouvrier, la mère et l'enfant si assidus à le lire et à le croire qu'on en ressent la plus vive inquiétude; et l'on voudrait les avertir.
Ces romantiques, qui avaient tant d'imagination, qui inventaient avec un tel entrain ce qu'ils ne savaient pas, n'auraient-ils pu, n'auraient-ils dû laisser l'histoire un peu tranquille? Pourquoi ne plaçaient-ils pas dans la lune ou ailleurs, n'importe où, leurs personnages si peu humains, leurs anecdoctes si peu réelles? Le passé ne réclame pas notre unique admiration ni même, d'un bouta l'autre, notre amitié. Il se contenterait de notre indifférence; ou bien il mérite notre bonne foi scrupuleuse, attentive. Et, le roman historique, tel qu'on le pratiquait jadis ou naguère, c'est une grosse entreprise de légère et insupportable diffamation.
Notre temps, qui a gâté beaucoup d'idées, qui en a même avili plusieurs, a pourtant amélioré l'idée de l'histoire. Nous avons, mieux qu'autrefois, le respect de la vérité ancienne. La méthode
de nos recherches a pris une excellente finesse ; nous aimons les documents et leur juste commentaire, les faits authentiques et la rigueur méticuleuse du récit. Mais alors, n'est-ce pas la fin de ce genre qui eut de la vogue, le roman historique?
Non pas! Et, au contraire, plus sévère sera l'idée de l'histoire, plus elle réservera auprès d'elle la place du roman. Voire, si l'histoire se borne à consigner les fragments d'incontestable réalité qu'elle attrape dans le désastre des époques, elle laisse au romancier le soin d'une résurrection plus hardie.
Plus hardie, mais encore prudente! Un père Dumas fausse tout. Ce qu'il emprunte à l'histoire, c'est l'occasion, le prétexte de ses folles fantaisies; c'est le pittoresque dont il abusera; et c'est le commencement d'une combinaison qu'il s'ingéniera, bien doué, à munir de complications abracadabrantes.
Le roman historique qu'une honnête idée de l'histoire tolère et même encourage est, comme l'histoire, soucieux de vérité : il souhaite de donner la vie à la réalité de l'histoire. 11 est un art d'imagination; mais cette imagination, très crudité et soumise, ne se livre point à son démon : elle invente de la vérité, du moins le veut-elle.
MM. Jérôme et Jean Tharaud, pour écrire leur Tragédie de Ravaillac, ont assemblé tous les témoignages utiles, le Procès, les histoires de Péréfixe,
du F. Mathieu, de Mézerai, de Daniel, de Boulan^jer, les mémoires, souvenirs et correspondances, les recueils de pièces et d'archives. C'est ce que fait un historien. Le romancier? Quand ils ont dénomhré les sources de leur information précise, ils ajoutent : « Voilà certes de beaux documents et qui invitent à rêver. Mais, pour en sentir tout le prix, il faut, les ayant vus, faire le tour des remparts d'Ang^oulême et, remontant la Charente, aller jusqu'aux prairies de Touvre, sous le château ruiné auquel la tradition populaire rattache par un sentiments profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce gouffre glacé sur lequel, assurément, comme tous les enfants du pays, il est venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu'agite un bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l'ombre de son âme tourmentée. »
Je ne crois pas qu'il fût possible de mieux déterminer le caractère et aussi les règles d'un genre qui, désormais, ayant reconnu ses conditions, florira de nouveau.
Ce n'est pas tout à fait de l'histoire; c'est, tout à côté de l'histoire, une vivante hypothèse. On a dit que l'histoire était déjà une petite science hypothétique : à la minute où elle s'écarte des documents, oui. Mais elle contient aussi le document, qui a sa valeur brute. Astreinte au seul document, elle n'est, je l'avoue, que de la mort embaumée. L'imagination dégage de ses bande-
Jettes ce cadavre d'un Lazare qui soudain marche, parle et, sur sa mobile physionomie, montre son | âme. Science et poésie ont accompli ensemble ce miracle qui n'a nulle analo(jie avec les machinations des pères Dumas.
MM. Jérôme et Jean Tharaud prennent leur triste héros tout petit. Le voici, bambin, dans les rues d'Ang^oulème, cité âpre et rude. Le roc où est perchée Ang^ouléme " la porte très haut dans le ciel comme une couronne royale » . Sa cathédrale lève devant l'horizon largue une façade
<i pareille à une main de paix " . Des remparts l'entourent, qui la fortifiaient et qui sont devenus un promenoir mélancolique. Un climat très sec : les pierres ne moisissent pas ; elles se dorent et elles " donnent à cette ville de l'Ouest une imprévue couleur d'Orient » . Une vallée où se mêlent toutes les nuances du bleu. Une rivière :
" tout ce qu'elle touche est riant, aimable comme l'esprit des Valois qui sont nés sur ses rives; ce qu'elle laisse sur sa gauche est morne, désolé, violâtre; la mousse, le genêt, le buis jaune et le pauvre genévrier, quelques cyprès s'y élancent : c'est triste comme Ravaillac " . La désolation de la Judée; et les coteaux >i qui produisent l'eaude-vie la plus embaumée du monde » . Mais la principale beauté du paysage est le ciel, plein de lumière et où la mer toute proche lance les flottes de ses nuages.
La description d'Angoulême, au débat de ce livre, occupe trois pages que j'ai peine à résumer tant elles sont denses et composées des seuls détails caractéristiques. Dès l'abord, on est informé des volontés de cet art, très riche et bref, qui élimine beaucoup sans s'appauvrir, qui tasse fortement ce qu'il garde, et qui pourtant a le secret de ne point écraser son trésor : il ne laisse pas de bourre entre les objets, il y laisse passer de l'air.
Angoulême, durant la jeunesse de Ravaillac, est peuplée de prêtres et de moines. Les sanctuaires, nombreux sur ses pentes, sont démolis. La campagne environnante est huguenote ; la cité, hardiment catholique, orgueilleuse et inquiète.
Le père de Ravaillac, un ivrogne. Sa mère, tendre et pieuse. Le petit Ravaillac est dévot. Toute son histoire sera l'histoire de sa dévotion, qui aura mal tourné. Pendant que nous verrons cet étrange garçon s'acheminer au crime, nous verrons aussi une idée se corrompre, la plus belle idée, l'idée religieuse, devenir une maladie dans une âme. Et, si l'aventure de Ravaillac est émouvante, le spectacle des tribulations qu'une idée subit sera encore plus pathétique. Les idées gouvernent le monde ; mais il arrive que ces impératrices du monde deviennent folles. Les annales de l'humanité en témoignent, pour l'effroi du lecteur.
La dévotion du petit Ravaillac est un sentiment qu'il tient de sa ville natale et de sa mère, un sentiment où il y a de la douceur rêveuse et de la politique. Les catholiques d'Angoulême ont redouté que leur ville fût livrée aux huguenots du roi de JNavarre. Maintenant, le roi de Navarre possède la France. Le petit Ravaillac a hérité la peur et la haine qui, depuis des années antérieures à lui, tourmentent les esprits et les coeurs, là-bas, sur le rocher d'Angoulême. Ses oncles, Nicolas et Jean Dubreuil, chanoines de la cathédrale, lui apprennent à lire, le promènent dans les ruines des couvents et des chapelles, lui montrent le mûrier où les Huguenots ont pendu le g^ardien des Cordeliers : « ces propos et tout ce qui monte de colère et de ressentiment d'un tas de pierres noircies, ce furent là les voix moroses qu'entendit le jeune enfant » . Et, comme il est difficile d'analyser par le menu ces influences du sol et de l'atmosphère, une image les résumera : « En août, on voit fleurir sur les pentes d'Angoulême une bizarre fleur soufrée, de la giroflée sauvage; son air est misérable et son parfum violent : elle fait songer à Ravaillac, triste fleur de ce rocher catholique. »
Le jeune Ravaillac est valet de chambre et clerc chez un tabellion. A l'église, où il fréquente avec assiduité, il entend les prédicateurs flétrir le roi renégat et, fort éloquents, dérouler la persuasive anecdote de Judith honorée pour le meurtre
d'Holopherne. La vie qu'il mène, pauvre vie de paresse et d'abjection, ne Toccupe guère : sa véritable vie est ailleurs que dans son activité quotidienne, dans sa pensée qui n'a aucun emploi et (|ni va bon train comme les nuages sous le vent.
Il quitte Angoulème et vient à Paris solliciter des procès. Il a dix-huit ans; il n'est qu'un sauteruisseau de la basoche. Mais, tandis qu'il a bien l'air de s'agiter autour de mille intérêts procéduriers, il examine les " secrets de la providence éternelle » ; de jour et de nuit, il a des révélations et les interprète au gré de sa terrible fantaisie. Un peu plus tard, il entre aux Feuillants, comme frère convers. Les jeûnes lui échauffent la cervelle. On s'aperçoit qu'il est un visionnaire; et on le chasse. Il retourne à Angoulème et vit auprès de sa mère, indigente. Moyennant un peu de blé, de lard et de vin, il enseigne à des écoliers le catéchisme catholique et romain. Mais bientôt il doit quarante-neuf livres, dix sols, trois deniers : on le met en prison.
A la prison comme à la maison, comme dehors, il n'est hanté que d'un souci : la France aux mains de l'hérésie. Une fois libre, il part, afin de parler à ce roi qui ne cesse de le hanter : il l'avertira de faire la guerre aux gens de la religion prétendue réformée. Mais si le roi ne cède pas? Ravaillac n'a point encore décidé d'être la Judith nouvelle.
A dater de ce moment, il y a, dans la tragédie
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de Ravaillac, deux personnages : Ravaillac et le roi Henri. Tout les sépare : les distances matérielles et les autres, celles qui semblent infranchissables. Ravaillac et le roi Henri sont prodi- {jieusement étrangfers l'un à l'autre. Le roi Henri ne sait pas l'existence de Ravaillac : et Ravaillac lui-même ne sait pas qu'il tuera le roi Henri. Pourtant le roi et le g^arçon perdu ne font pas un geste qui ne prépare et leur approche et enfin leur rencontre. Les hasards travaillent dans l'ombre ; et on les dirait concertés.
Cette extraordinaire combinaison des incidents, MM. Jérôme et Jean Tharaud l'ont développée avec une habileté parfaite. Ils nous mènent au Louvre, où le roi, vieil énamouré, se fait lire ÏAstrée: et la ferveur galante des bergers surexcite en lui jusqu'à la passion le caprice qu'il a pour Mlle de Montmorency, enfant mutine : celle-ci, nymphe dans un ballet de la cour, a simulé de lui lancer au cœur un javelot. Ce javelot d'amour, en attendant le poignard de la haine, comme si une allégorie annonçait une réalité. Puis nous sommes transportés sur la grand'route qui va d'Àngouléme à Paris. Sur la grand'route, de paroisse en paroisse, circulent, comme des troupes vagabondes, les fausses nouvelles, les mensonges de sottise ou de malignité : l'on raconte que, pour la iNoël,le Béarnais fomente une Saint-Barthélémy de tous les bons catholiques. Sur la grand'route circule aussi, farouche
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et entêté, Ravaillac. Les troupes de mensong^es et de nouvelles fausses, il les croise et lie compagnie avec elles. Dès lors, il se dépêche. Il a hâte d'être à Paris, afin de formuler, devant le roi, ses remontrances.
Il va au Louvre; mais on lui refuse l'entrée. Il insiste; on l'éconduit. On le fouille : il n'a rien sur lui, ni un couteau, ni aucune arme. Et il s'éloijjne.
Les deux lignes sinueuses de ces destinées qui se cherchent se sont un instant presque jointes ; puis elles s'écartent.
Chassé, Ravaillac renoncera-t-il au salut de la catholicité, salut qu'il a conscience de tenir entre ses mains? Non, certes. Mais il pose la question de savoir si la religion l'autorise à employer, pour ce devoir, le seul moyen qu'il ait à sa disposition désormais et qui est, faute de voir le roi et de le convaincre, de le tuer. Ce problème, au bout du compte, l'embarrasse. Et il consulterait volontiers un prêtre. Seulement, il se méfie : avant de hasarder cette démarche, il épilogue avec lui-même ; il n'aboutit point à une certitude. Il interroge des religieux et leur demande si un confesseur est tenu de révéler la confession d'un gaillard qui, devant lui, s'est ouvert de son projet de tuer le roi. Les religieux le prennent pour un sot et l'envoient promener. L'un d'eux l'engage à dire des chapelets, à manger de bons potages et à retourner dans son pays. C'est la sagesse,
mais offerte à un garçon qui n'est pas sage : en d'autres termes, ce n'est rien.
Obéissant tout de même, Ravaillac retourne à Angoulême. Vient le temps pascal : et il jeûne, il fait de longues pénitences. Or, il entend que le pape a menacé d'excommunication le roi Henri, lequel répondit que, si le pape l'excommuniait, il le déposséderait. Et alors, lui, Ravaillac, ne dort plus : il se remet en route.
Avant de partir, il voudrait communier. Il se confesse à Dieu, directement; et il attend que Dieu, par un signe, lui donne permission d'aller à la sainte table. Aucun signe; un grand silence, où fait seule du bruit son inquiétude. Il invente alors un stratagème à peu près charmant et que voici : « Quand le malin fut venu, il se rendit, en compagnie de sa mère, dans l'église Saint- Paul où il avait été baptisé. Il entendit la messe, puis, au moment de communier, il accompagna la vieille femme dans la petite procession qui se dirigeait vers l'autel. Lorsqu'elle se fut agenouillée devant la sainte nappe, il se mit debout derrière elle et resta là, les mains jointes, tandis qu'elle recevait l'hostie, avec l'espoir qu'un peu de cette rosée de grâce qui allait descendre sur elle retomberait peut-être sur lui. » Ce trait, MM. Jérôme et Jean Tharaud l'ont emprunté au témoignage même de Ravaillac, à ses aveux et récits épars. Il est d'une vérité manifeste. Il est extraordinaire et joli. Le pauvre diable, à qui
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Dieu n'a point répondu, ne sait pas si Dieu l'approuve ou, du moins, lui pardonne. Il lui manque l'assurance de ne pas défendre Dieu mal^jré Dieu; et, dans le doute qui le martyrise, il n'ose pas recevoir l'hostie. Il se lient à quelque distance, humble infiniment. Il se tient à peu de distance, pour être là, aux alentours de la grâce, et en recueillir les bribes ég^arées. Puis n'a-t-il pas une sorte de confiance obscure ou de vague espoir qu'entre sa mère et lui subsistent ces liens qui unissent les âmes et font participer l'une aux vertus de l'autre? Tout cela, dans ses ténèbres spirituelles, bouge, apparaît, disparait comme des lueurs.
Il est en route. Il hésite encore. Il a un couteau. Un jour, il en brise la pointe. Ensuite, un jour, il l'aiguise sur une pierre et lui refait une pointe; il a des remords; et bientôt il craint que ses remords ne soient des faiblesses, des langueurs de son dévouement religieux. Il est un endroit où se rassemblent des idées, celles-ci venues de lui, celles-là venues d'ailleurs, des idées pareilles à des gens qui se réunissent pour des disputes. Tels de ces gens, qui n'on:^ pas raison, parlent plus fort que personne et ont le dernier mot; ou bien, ils parlent sur un ton qui séduit les multitudes, les charme, les entraîne. Il y a des multitudes, dans l'âme du pauvre Ravaillac, des multitudes que secouent des orateurs perpétuels et divers. Mais une voix
domine les autres et ordonne de tuer le roi. Le roi, de son côté, a des pressentiments. Il est troublé, inquiet, et annonce qu'il mourra bientôt. 11 ne sait pas d'où l'avertissement lui vient. » L'homme du rocher d'Ang^oulême n'a pu encore arriver jusqu'à lui, pénétrer dans son Louvre; mais déjà il le frappe d'une main mystérieuse. 8a présence invisible, ses pensées forcenées forment autour du roi on ne sait quel triste concert qu'il est seul à entendre, et partout il voit la mort. » Le même jour, à la même heure, le roi est à Saint-Roch, pour y entendre l'office; et Ravaillac est à Saint-Benoît, pour la messe. Le roi devine qu'il est sur le point de mourir, tandis que Ravaillac, à {jenoux, médite la mort du roi. Et le roi dit à Bassompierre, qui l'encouragée en lui parlant de belles femmes : « Mon ami, il faut quitter toutcela! ..." Il est mélancolique; l'homme du rocher d'Angoulême l'est davantage. Chacun d'eux sur son chemin, le roi et le meurtrier, comme des voyageurs qui se hâtent, devancent le point où ils sont, devancent les minutes après lesquelles l'un et l'autre vont se rencontrer. Et ils ajiprochent enfin du carrefour. Ils se rencontrent. L'acte s'accomplit.
Je ne crois pas — mais aussi je n'ai ]ias l'imprudence de l'affirmer — que l'historien le plus averti ait à sigi^naler des fautes graves dans le livre de MM. Jérôme et Jean Tharaud. Du moins sem-
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l)le-t-il que les faits principaux et le détail du récit reposent sur de valables documents.
MiVI. Jérôme et Jean Tharaud cherchaient la vérité, non le pittoresque : et ce fut, pour eux, la bonne sauvegarde, il n'est certainement rien de plus périlleux, et puéril, et vain, que la recherche du pittoresque. Ils ont évité ce défaut. Et même ils désiraient ])lutôt que leur récit ne fût aucunement pittoresque, suivant le conseil du plus intellifjcnt historien romain, Salluste, qui raconte les aventures de Jugurtha ou de Catilina quo minus mirandum sit, de telle sorte que la lecture en soit aussi peu déconcertante que possible. Le pittoresque nous étonne; et, s'il nous amuse, c'est en marquant très fortement la différence des spectacles ou des sentiments qui nous sont familiers et de l'objet qu'il s'applique à orner de nouveautés surprenantes.
L'auteur de La reine Margot nous divertit de cette façon, s'il nous divertit. 8alluste, lui, ne souhaite que de nous rendre intellig^ible l'âme d'un Jug^urtha ou d'un Catilina; pareillement, MM. Jérôme et Jean Tharaud, l'âme de leur Ravaillac. Alors, il ne faut pas nous déconcerter, mais au contraire , nous familiariser avec ces âmes si étranges.
D'autre part, il faut se garder d'amener à nous ces âmes; c'est nous qu'il faut conduire à elles. Certains historiens faussent tout, en ayant trop de complaisance à l'endroit du lecteur moderne.
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quuiul ils modcriiiseut excessivement l'antiquité on l'ancienneté, quand par exemple ils nous présentent la belle anecdote emblémati(jue d'Antoine et de Cléopàtre comme les simples et un peu vul- ^^jaires amours d'un militaire (\in décline et d'une petite femme qui a besoin d'a|)|)ui. La vérité historique n'est ni dans le pittoresque ni dans la vulgarité. Elle peut être pittoresque, involontairement; et elle nous devient familière au moment où l'on nous a fait sentir, toucher ce qu'il y a d'humanité permanente sous les dehors variés des époques. MM. Jérôme et Jean Tharaud ne s'y sont pas trompés : c'est l'un des mérites, l'un des a^jréments de leur ouvrajj^e. Et, partant d'un juste principe, ils ont procédé avec ce tact qui révèle les artistes parfaits.
Ils sont des artistes parfaits. Tout d'abord, on s'en aperçoit à leur lang^age, qui est le bon langag^e français, avec peu de mots, les mots utiles, — mais aucune pensée ne réclame beaucoup de mots; — sans néolof^ismes : si l'on n'ignore pas la signification des mots qui sont le vocabulaire autorisé, l'on ne manque pas de mots et l'on n'invente pas de mots qui, étant neufs, n'éveillent dans l'esprit nulle idée. 8i l'on aime son art, on ne détraque pas son outil, comme font les mauvais écrivains, gaspilleurs de mots.
MM. Jérôme et Jean Tharaud ont le souci d'écrire bien, d'écrire bref. Ils aiment une élégance serrée, voire un peu sèche; et Joubert les