I.i; IIOINIAN F/r I/llISTOIRE IGO
eût estimés, qui a écrit : "Génies g^ras, ne méprisez pas les maigres! » Ils ne sont pas très curieux, |)robablenient, de donner à leur phrase une qualité musicale : ils veillent à son harmonie, mais ils ne comptent pas sur les sons pour évoquer leur pensée. Ils n'appellent pas la j)oésie et ses ressources mélodieuses au secours d'une prose qui est exactement de la prose et fort bien. Plutôt que des musiciens, ne seraient-ils pas des peintres et, mieux encore, de vigoureux dessinateurs qui, avec peu de traits, campent une attitude ?
D'ailleurs, ils ne dessinent pas pour le seul plaisir de tracer et de combiner des lignes belles ou adroites. La virtuosité, aux tentations de laquelle cèdent si aisément d'autres artistes, n'est pas leur fait; et il y a de l'austérité dans leur façon de se bornera leur propos, sans le dépasser jamais. La chose dite, ils n'ajoutent rien, quand d'autres artistes ajoutent etajoutent! . . . Ils ont le talent de marquer un geste qui caractérise un personnage, à l'instant où ce personnag^e modifie la série des événements; et ils ont l'abnégation de ne pas marquer un greste, fùt-il admirable et même fût-il amusant à esquisser, un geste sans conséquence.
Voici la règle de MM. Jérôme et Jean Tharaud : le récit d'abord ; et soumission de tout le reste à l'exigence première du récit.
Les commentaires, les confidences de l'auteur, ces gloses qui, des notes ou des marg^es, montent
on rampent jusqu'au récit, se {^lissent dans sa vive substance, s'y introduisent et l'encombrent, MM. Jérôme et Jean Tharaud les suppriment. Mais ils ne pourraient pas les supprimer, s'ils n'avaient, dans ce qu'ils laissent, mis tout ce qu'il faut de solidité, de réalité claire et de richesse ramassée. Ils l'y ont mis. C'est ainsi qu'ils accomplissent le chef-d'œuvre d'un art robuste et prompt.
Le récit des faits. Ils ne sont pas de ces écrivains très ing^énieux et appréciables qui, avec très peu de matière, composent un roman, le roman de leur rêverie, l'essai de leur badinag^e, le malin poème de leur philosophie. Mais le récit des faits ne va-t-il pas nous mener, tout bonnement, au roman d'aventures? Et nous reviendrions au père Dumas. Disons, pour que cet inconvénient nous soit épargné : le récit par les faits.
Il y avait, dans l'existence de Ravaillac, tous les épisodes les plus aguichants pour le romancier. MM. Jérôme et Jean Tharaud ne se contentaient pas de cette aubaine. Le sujet de leur « tragédie " , ce n'est pas seulement l'histoire de Ravaillac, mais ce problème-ci : comment, à la fin du seizième siècle et au début de l'autre siècle, un pauvre enfant très dévot de l'église a-t-il tourné au meurtre? Le sujet de leur « tragédie » , c'est l'analyse de cette dépravation singulière. Et de cette manière, le sujet de leur «tragédie » a quelque analogie avec le sujet de Britannicus où l'on
l.E ROMAN ET I/mSTOIRI-: 171
voit comment " les délices de Home en devinrent riiorreuri) . Je ne songe pas à comparer Britanntcus et la Tragédie de RavaiUac plus amplement. Mais enfin l'art de MM. Jérôme et Jean Tharaud, je le rapporterais pins volontiers à l'esthétique racinienne qu'à nulle autre : le père Dumas, je ne l'ai cité que pour le contraste. La Tragédie de RavaiUac mérite ce nom de " tragédie » : ce n'est pas un petit élog^e ; et c'est l'indication d'un art très dégagé des influences romantiques, d'un art — à vrai dire — classique. Classique sans imitation des dehors, mais classique par nature, dans son îssence même, comme dans ses moyens^, comme lans ses procédés, comme dans son vocabulaire st comme dans tout le détail de son arrangement.
Peut-être, en lisant la Tragédie de RavaiUac, î'évitons-nous pas de nous demander pourquoi 'on nous raconte cette histoire. Que nous veut- )n"? Ravadlac, nous ne pensions pas à lui !.. .
Je crois que nous éprouvons, d'un bout à 'autre de ce livre, ce sentiment, qui n'est pas ans nous détacher un peu du livre et de son ntérêt. Nous avons accoutumé de prétendre u'un livre soit une réponse à quelqu'une de nos uriosités ou de nos inquiétudes. Et, ce RavaiUac, ous l'avions oublié; nous vivions sans lui.
Mais il est, ce RavaiUac, un anarchiste! Et ommes-nous si légers qu'en un temps de si rude narchie, le nôtre, un tel g^arçon ne nous importe uère?... Oui! Seulement, ce n'est point l'anar-
chieque MM. Jérôme et Jean Tharaud oxaminent : c'est Ravaillnc, et loiit uniment lui. Ver.s la fin du volume, ils mettent en j)arallèlo Ravaillac et le misérable Caserio; mais ce n'est que pour affirmer les sinp^ularités de Ravaillac. Il ne résulte pas de leur ouvrajje une théorie de l'anarchisme, ni même une opinion; leur anarchiste, ils ne le présentent ni comme un héros ni comme un bandit. Les terribles châtiments du réxpcidc, ils ne les blâment ni ne les approuvent : ils les constatent. Et, leur criminel, sans l'incriminer davantag^e ou le disculper, ils le constatent, satisfaits de savoir la tête qu'il avait, et le cœur, et l'âme. Telle est ta Tragédie de Ravaillac, étrangère à cette époque-ci, étrangère à toute " actualité » contemporaine. Et tels sont tous les ouvrages de MM. Jérôme et Jean Tharaud. Les frères ennemis : deux jeunes hommes de la Renaissance qui, dans Genève, ont affaire à la frénésie ré()andue par Calvin; les auteurs ne prennent aucunement parti dans la querelle de ces théologiens. Mais l'un des frères est de race italienne (ils ne sont frères qu'à demi) : et le plaisir sera de voir comment se mêle une théolog^ie du Nord avec de chaudes et voluptueuses velléités méridionales. Dingley, l'illustre écrivain : un romancier de Londres, féru d'impérialisme et qui a consacré tout son g^énie au fougueux idéal de l'universelle Angleterre; les auteurs ne jugent pas son ambition. Mais Dingley, impérialiste dans le bonheur, a des chagrins qui
tourmentent sa splendide et brutale énergie : et le plaisir sera de voir comment une idéologie dépend de quel(|ues accidents, de hasards, les dompte et, en quelque mesure, leur cède. Bnr- Cochebas : un [letitjnifde Huda-l*esth, qui, ayant lu le Cid, se tuera, faute de tuer les insulteurs de son père; les auteurs ne se montrent ni antisémites ni philosémites. Mais le plaisir sera de voir comment l'idée française ou espagnole de l'honneur travaille dans 1 esprit d'une race qui ne l'a pas inventée pour son usage. L'Ami de L'oindre, les Hobereaux , la Maîtresse-Servante , la Fête arabe traitent, et pareillement, d'autres sujets de la même espèce. Après Genève calviniste, Londres agité par la guerre du Transvaal, la Hongrie et ses nombreux échantillons ethniques, voici Paris sous la Commune, le Férigord pendant la guerre allemande, le Limousin que l'intrusion j)arisienne démoralise et l'oasis algérienne bouleversée par les Latins. Dans le temps et dans le monde, grands liseurs et grands voyageurs, MM. Jérôme et Jean Tharaud promènent une remarquable
uriosité. Les quelques volumes qu'ils ont signés soutiennent déjà bien des siècles et bien des aays, des fragments de siècles et de pays, mais lussi des fragments où ils enferment beaucoup ie durée et d'espace. Le décor et le paysage ten-
ent leur pinceau et leur crayon. Ce qui les tente davantage, c'est la diversité de l'àme humaine, jhacun de leurs sujets : un état de l'àme hu-
171 LES TDÉKS ET EES HOMMES
maille, qu'ils étudient pour le seul plaisir de le connaître.
Et ils nég^ligent de conclure.
Là encore, ils me semblent retourner, pardessus le précédent siècle, si passionnément lyrique, et par-tlessus le dix-huitième siècle, si ardent à promulfruer ses doctrines, retourner à Lesthétique racinienne, classique. Fj'art, au dixseptième siècle, n'est pas absolument séparé, mais il est plus séparé que jamais de la vie environnante. Omettons, évidemment, les moi'alistes et les sermonnaires : l'art, au dix-septième siècle, ne f^ouverne pas les opinions; il est un divertissement. Racine ne déroutait pas ses auditeurs en leur proposant de sentir comment Néron devint un meurtrier. Nous, qui venons après deux siècles de littérature démonstrative et qui, au surplus, avons repris nos libres et incertaines opinions à l'autorité qui les ^garantissait, nous portons notre inquiétude partout et nous quémandons partout des réponses : nous en réclamons à l'art même.
Il est possible que ce soit notre manie; et je crois qu'elle a dénaturé l'idée de l'art : du moins l'a-t-elle modifiée. Une manie assez poifj^nante et qui, malfjré ses inconvénients, a ennobli peutêtre l'idée de l'art. Une manie, en tout cas, dont MM. Jérôme et Jean Tharaud ne veulent pas tenir compte, aujourd'hui.
Mais notons que lœuvre de MM. Jérôme et Jean Tharaud, — si belle, vive et inipoi'taiile, —
n'est encore qu'à la période des semailles dans un champ vaste et bien labouré. Ils lieront des gerbes opulentes : nous les verrons alors à cette tache que d'autres font de trop bonne heure, quitte à ne pas lier {j^randchose.
Une épopée, c'est Thistoire napoléonienne écrite par M. F'rédéric Masson.
Or, Villemain définissait Tépopée : n l'histoire écrite par les poètes, à une époque où il n'y a pas d'autre historien que le poète i> . Cette définition résumait une ingénieuse théorie de l'épopée qui eut beaucoup de vogue au siècle dernier, mais à laquelle il faut qu'on renonce. Il paraissait que l'épopée fût un genre très différent de tous les autres, soumis à des conditions très particulières; et l'on posait en principe l'antinomie de l'épopée et de l'histoire. Mais cette vive antinomie, invention d'une critique impérieuse, se résout d'elle-même, comme en témoigne l'œuvre savante et poétique de M. Frédéric Masson.
Cependant, on a pu croire, il y a quelque cinquante ans, que non seulement l'épopée, chant de l'histoire, mais l'histoire allait périr. Et, ce qui faillit la tuer, c'est la fameuse " méthode historique " que divers érudifs, prudents et un peu tatillons, préconisaient. Méthode austère et triste.
(Jes érudits pratiquaient, sans joie, une science. Ils recueillaient et publiaient, selon leur mot, des 'i textes » ; et ils en discutaient, avec minutie, la teneur. Ils les chicanaient; et ils avaient ^rand soin de ne rien avancer qui ne fut dans les textes, dûment constitués. Leur occupation n'était pas dépourvue de toute analogie avec le jeu dit des puzzies; mais il manquait, à l'imagée qu'ils s efforçaient de retrouver, maintes pièces : la règle était de n'y pas suppléer. La règle était de bannir l'hypothèse; la règle était de bannir l'imagination ; la règle était de bannir l'homme qui, assemblant peu à peu les éléments de la réalité, révérait là-dessus et, de son rêve, ranimerait cette mort desséchée.
La " méthode » a triomphé quelque temps. Appliquée à de certains sujets, elle a donné de fins résultats. Seulement, elle devait se borner à de petits problèmes où les « textes » n abondent pas : la Grèce archaïque, par exemple, ou bien les annales des Mérovingiens. Alors, les maîtres delà "méthode» réussissaient le mieux du monde à n'être aucunement frivoles. Quant à procéder ainsi pour l'étude des périodes récentes, dans la quantité immense des journaux, des mémoires, des correspondances, autant valait y renoncer. Et c'est ce que firent, très sagement, les maîtres de la " méthode - . Leur labeur, au surplus, est uu |)erpétufl renoncement.
Notons-le : il y a, dans leur abnégation même,
une sorte de beauté, une sorte de poip^nant chagrin. Leur idée de la science leur refuse tout le plaisir de l'art. Ils ont accepté une terrible discipline. Et plus est inféconde la science à laquelle ils consentent leur sacrifice, plus est manifeste leur désespoir. Une telle assiduité, qui étonne, commande aussi le respect. Ces ériulits furent les moines pathétiques d'une divinité morose et ing^rate.
Mais ils tuaient l'histoire : — l'histoire, qui est une hypothèse, — une [)erpétuelle hypothèse, ils tuaient le passé qui, morl, survit uniquement dans l'intelligence qu'ont de lui les âges suivants. M. Frédéric Masson a écrit [Napoléon et sa famille, avant-propos du tome VII) : " INos histoires, moins belles certes, sont pareilles aux Dames que chantait Villon : à peine sont-elles nées qu'elles sont vieilles ; à peine ont-elles paru qu'elles sont mortes. Comme tant d'autres, les miennes passeront... " L'histoire n'est jamais achevée; elle est sans cesse à refaire. Pourquoi? De nouveaux documents apparaissent, qui modifient les conclusions premières. Et puis, surtout, ce qui change, c'est nous.
Or, l'erreur que les maîtres de la « méthode » ont commise, la voici. Une orgueilleuse et belle erreur. Ils ont cru que l'histoire était exactement le passé, sans nous : et ils nous chassaient; tout leur effort consistait à nous chasser. jNlais l'histoire est le contact du passé et de nous.
Au ^ré de nos chang^ements, elle est toujours à refaire. Elle changée, puisque nous changeons. Et ainsi, elle entretient l'éternité mobile de la durée humaine, en j)rétant au passé notre vie incessamment renouvelée. Voilà l'histoire : et elle n'a pas cette « objectivité " parfaite (et, d ailleurs, impossible) à laquelle jjrétendirent les maîtres de la » méthode » . Elle est aussi moins distincte de l'éjiopée qu'ils ne le disaient. Elle continue l'épopée.
Elle la continue ; mais elle la transforme. La « méthode historique » aurait pu tuer l'histoire; elle ne l'a pas tuée : mais l'histoire a subi les conséquences de l'attaque. Victorieuse, elle les a tournées à son profit; et elle est sortie de là fortifiée. Il y avait, dans la <i méthode » , des (germes malfaisants : et l'histoire les a éliminés. Il y avait, dans la " méthode » , des sucs vitaux : et l'histoire les a vite assimilés. Elle a triomphé de l'épreuve, magnifiquement; et elle est aujourd'hui, dans la littérature, le genre qui s'épanouit le mieux.
Ce qu'elle a su g^arder de la c méthode » , c'est
an ardent souci de la vérité, un puissant désir de
onnaître le détail, une habileté subtile à le véri-
Her; c'est la volonté de n'être pas facilement
entente, et de chercher, et de trouver; c'est le
foùt de la certitude et, à défaut d'un tel résultat,
i'est le soin de limiter son affirmation. Tout cela
aractérise, à présent, l'histoire. Mais tout cela
qui, au lieu de tuer Thisloire, l'a vivifiée, enrichie, ne l'a pas non plus dénuée de ses qualités épiques. Avec ses procédés scientifiques, dont elle fait un heureux emploi, l'histoire ne devient pourtant pas une science : elle est encore une poésie. Homère demandait à la muse combien les Achéens avaient de navires. Trois cent quatre, répondait la muse. Et Homère écrivait : Les Achéens avaient Irois cent quatre vaisseaux. Si M. Frédéric Masson souhaite de savoir combien ont coûté les draperies funèbres, pour les obsèques de Leclerc, il interroge, non la muse, mais les archives. Deux mille cinq cent quatrevinp^t-sept francs soixante centimes, disent les archives. Et il l'écrit, avec un amusement pareil à celui d'Homère que les précises révélations de la muse divertissaient.
fjes " Études napoléoniennes » de M. Frédéric Masson : de l'histoire, — préparée par l'érudit le plus docile aux bonnes règles de la méthode, — et composée (je tâcherai de le montrer) par un poète épique.
Je ne sais si jamais nul historien eut à réunir une telle somme de documents. Son héros, pourvu d'un génie universel et d'une activité sans repos, le menait partout. Et M. Masson ne négligeait rien ; il s'était promis de n'omettre aucune des journées du héros cpii emplissait, boudait chacune de ses heures. L'initiative du
héros se répandait au loin ; cl il fallait la suivre jusqu'à ses aboutissements. Autour du héros, il y eut ses frères, sœurs, beaux-frères et bellessœurs, qui ont été paifois ses auxiliaires et, plus souvent, tout le contraire : il fallait conduire l'enquête chez ces divers garçons et filles ; et il fallait, au bout du compte, se procurer un (juart de siècle de vie française, européenne, le héros ayant assumé en lui la France et puis l'Europe. Si l'on se figure que, cette époque étant proche de nous, les documents sont à portée de notre main, quelle naïve illusion! Ils se cachent; ou bien, en d'autres termes, on les cache. Et M. Frédéric Masson, qui les dépiste, a l'air d'un général de Napoléon, lancé à la poursuite des ennemis. Le voici, au rapport : « Où chercher, où trouver? En France, rien, ou à peu près, dans les dépôts publics. Un peu plus, guère, au dehors : néanmoins, des pièces importantes aux archives de Russie ou aux archives du Vatican. Les collections particulières? ...» Impénétrables, ou dangereuses. Alors? " Il est d'autres moyens, pour composer un dossier... De ces moyens, je n'ai négligé aucun et jusque dans les derniers jours, j'ai vu des pièces nouvelles s'intercaler à leur place et éclairer des parties demeurées dans l'ombre. Jamais la chasse aux papiers n'a été si fructueuse : certains lots sont sortis de cette étonnante loterie où la justice est l'enjeu et j'y ai trouvé tantôt la clef d'énigmes demeurées jus-
qu'ici insolubles, tantôt le droit d'affirmer ce que j'avais seulement soupçonné. " Toute l'histoire des Napoléonides, Joseph, Lucien, Louis, Jérôme, était, on peut dire, inconnue : iVL Masson l'a découverte, éclaireur au g^alop, qui fouille les coins et les recoins. Possède-t-il, enfin, tout? Non pas! Et il le sait; et il prévoit que des vérités approchent. 11 les pressent; et son regret, ditil, est grand, de ne pouvoir encore les saisir. Mais quelle chasse il a menée ! . . .
Il se méfiait. Cet éclaireur n'ignorait pas les embûches, il y a, autour de la vérité, les mensonges; et, autour d'une vérité que tant de gens redoutent, plus de mensonges. Cet éclaireur, ses documents rapportés, les examine. Et il est alors le critique le plus avisé. Il compare les documents, juge leurs origines, estime leur probabilité, leur bizarrerie; il appelle les témoins et il les presse de questions auxquelles les plus retors seront pris : le dupeur dupé avoue la fraude. Et lui : « Halte-là! Le fait est faux; faux par là même tous les discours auxquels il eut donné lieu, faux les commentaires qu'on en tire! » A la fin du dixième tome de Napoléon et sa famille, l'ajjpendice consacré aux papiers qui traitent de l'Empereur et de Pauline Borghèse, de leur tendresse abominablement travestie, offre le modèle d'une discussion rigoureuse. Les maîtres de la " méthode " ne discutent pas mieux et plus attentivement et avec plus d'adroite rouerie un
texte relatif à Childéric II, tils de Clovis II et de Bathilde. Mais ils le discutent plus posément, oui! Et ils n'ont pas cette foug^ue, cet entrain fjai. Ils n'ont ni foug^ue, ni entrain, ni g^aieté. Ce sont des écrivains g^raves et accablés : la « méthode " ne sourit pas.
Elle a quelque chose de g^iiindé, de compassé. Pourquoi? C'est qu'elle s'ennuie. Et elle semble dire au lecteur : « Je voudrais bien vous y voir! n Le lecteur s'ennuie ég^alement. Elle a un g^rand air froid. C'est qu'elle recommande et enseigne l'impassibilité. Elle veille à ne se mettre ni en colère ni en joie : elle craint d'altérer, par ses passions, la vérité. N'a-t-elle pas cru un instant que l'historien devait être une sorte de pur esprit et comme un indifférent miroir où vient la vérité se réfléchir? Elle exigeait que l'historien se démunit de toute sa personnalité, qu il fût un endroit où arrivent les faits, à leur g^uise ; et cet endroit, où les faits sont accueillis, n'est pas une demeure dont il sied qu'on prenne et les habitudes et les manières, mais un hùtel : le voyag^eur n'a point à se gêner, on ne jug^era point sa façon d'être.
La personnalité de M. Erédéric Masson, bien marquée, ardente, exubérante, apparaît à toutes ses pag^es. Il se déclare <i Français, patriote, militariste )i : et le maître de la u méthode " , à ces mots, s'est voilé la face. Il écrit : « Et si, d'un jeune homme ou d'un enfant, j'avais, par
184 r.ES IDÉES ET LES TTOMMES
rexemj)le de Napoléon, ouvert Tàme prédestinée et g^éniale aux ambitions salutaires et aux résolutions décisives, quel orgueil j'en prendrais. Ah ! qu'il vienne donc enfin le Libérateur! Que dans l'org^ie parlementaire à quoi Circé ])réside, où les porcs, vautrés dans la fiinge de leurs lois, se disputent, de leurs groins sanglants, les lambeaux pantelants de la chair divine, qu on entende sonner comme un glas le pas du convive redouté! Que, devant lui, les portes trois fois verrouillées tombent et s'écroulent sous l'irrésistible poussée du vent du large; que, dans l'effarement et la fuite des pourceaux repus, il entre, qu'il aille droit à Circé et, sans parler, d'un geste expiatoire et divin, (ju'il plonge jusqu'à la garde sa courte épée dans la gorge de la Magicienne scélérate ! » Et le maître de la " méthode » est mort subitement.
Du reste, cette invective, je l'emprunte à l'un de ces avant-propos où l'auteur, songeant à ce qu'il va conter, cède à son émoi plus librement que dans le récit. Mais enfin, sentiments, amitiés ou haines qui l'occupent, — et voire le préoccupent, — il ne dissimule rien. Toute son œuvre (et, à mon avis, très justement) proteste contre une fausse idée de l'impartialité.
Il faut, dit-on, que l'historien soit impartial. Certes, oui; certes, si l'on entend par là (|ue son premiei" devoir est la simple vérité. En 1870, au Collège de France, Gaston Paris, qui étudiait la
Chanson de Roland et la nationalité française, déclarait : » Je professe absolnment et sans réserve cette doctrine, que la science n\a |)as d'autre obje^ que la vérité, et la vérité pour elle-même, san^ aucun souci des conséquences bonnes ou ^mauvaises, refjrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir da^is la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux et même moral, se permet, dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus léf^^ère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. >' Au heu de la science, disons l'histoire : ces paroles augustes gardent leur qualité d'axiomes. VA M. Frédéric Masson {Napoléon et sa famille, avant-propos du tome III) : « La vérité est une; l'histoire n'est faite que pour elle.. Si, ayant trouvé un fait, surpris une pensée ou même ressenti une impression, j'en dissimulais une parcelle, si j'hésitais à découvrir tout entière la vérité telle qu'elle m'est apparue, je ne serais plus, à mes propres yeux, qu'un misérable pamphlétaire ou un misérable courtisan. L'un vaut l'autre. » Voilà, nettement posé, l'impératif catégorique de l'histoire. L'auteur des Études napoléoniennes, l'ayant posé, ne l'oublie pas. Acharné à la recherche de la vérité, usant à cette tâche autant d'activité qu'il en a, multipliant les scrupules et. au besoin, les astuces, épiant et furetant
pour attraper les bribes de la moindre certitude, il ne cèle rien, quitte à ce qu'on le voie fort rude et brutal même. 11 est napoléonien ; et il l'est avec une espèce de radieux enchantement. Célera-l-il, au profit de Napoléon, la vérité? Napoléon et sa famille est, en dix et bientôt douze volumes, l'histoire de la faute que Napoléon, pendant tout son règne et dès avant son règne, a commise et qui l'a conduit au désastre : un instinct corse de la famille a perdu l'Empereur des Français. Il y a d'autres responsabilités; il y a celle-là. L'historien de Napoléon le dit, le prouve et il le montre avec une prodigieuse abondance d'arguments, avec une merveilleuse délicatesse d'analyse. Et, bref, il est impartial. S'il lui en coûte de l'être, il l'est néanmoins; il l'est avec chagrin : ne l'estil pas avec une volonté plus énergique?
Quand il j)arvient (tome X) au temps suprême de l'Empire, aux "jours néfastes que voile pour jamais un crêpe ensanglanté " , sa douleur éclate. Devait-il la tenir secrète? comme, ailleurs, devaitil ne pas divulguer son enthousiasme ou son indignation, sa sympathie ou son mépris pour les uns ou les autres? Ici, nous apercevons cette fausse idée de l'impartialité contre laquelle j'ai dit que protestait l'œuvre tout entière de M. Frédéric Masson.
Les faits présentés sans feintise, la vérité clairement offerte, quelle est cette affectation d'impassibilité ou de glaciale indifférence à laquelle k
la « méthode " condamnerait l'histoiien? Vous prétendez que son exaltation Téloigne de l'exacte vérité : c'est, en somme, lui accorder peu de discernement. Puis une affectation, — fût-ce l'affectation de l'indifférence et de l'impassibilité, — vaut-elle mieux, à l'homme de qui vous exigez d'abord la sincérité la plus franche?...
r^i exaltation ni affectation?. . . Mais alors vous supposez un historien de néant. Cet historien n'existe pas — cet historien qui aurait devant lui 1 Empereur et qui ne frémirait pas; — s'il existait, son œuvre ne serait pas de l'histoire, l'histoire étant (je le répète) le contact du passé et de nous.
L'historien, dans son œuvre où il est tout entier, représente l'un des éléments de ce contact; il est nous. S'il a eu soin, comme l'auteur des Études napoléoniennes, de déclarer loyalement ses opinions, il reste au lecteur d'adopter ses opinions et de jujjer à leur mesure les événements, ou bien d'avoir une autre doctrine et d'aboutir à d'autres conclusions. Mais, abolir la personnalité de l'historien, ce serait supprimer histoire ; et contraindre la personnalité de l'historien, ce serait, pour autant, g^éner l'histoire.
11 y a, dans l'œuvre de M. Frédéric Masson, eus les motifs à invoquer en faveur d'une hisoire où intervient effectivement la personnalité le l'historien. Tout à l'heure, quand il a prêté,
un peu comme Gaston l*aiis, serment de véracité parfaite, il a promis de ne cacher ni un fait, ni une pensée, ni une impression, disait-il. Une pensée, une impression : cela est de T homme luimême.
Avait-il raison d'aller jusque-là? Oui, à mon g^ré.
Les faits, une enquête nous les donne. Plutôt, Tenquête la plus méticuleuse et vaste nous donne un certain nombre de faits; elle nous donne beaucoup de faits : elle ne nous les donne pas tous. Elle laisse, entre les faits qu'elle a su attraper, des vides. Ce qu'elle donne de meilleur et de plus complet, je le compare à une page de belle écriture, mais effacée par endroits ou déchirée. Nous avons à lire cette page, inintelligible si l'on se contente d'en copier les passages évidents. Donc, il faut en combler les lacunes. C'est, dans l'histoire, le rôle indispensable de la conjecture.
L'aventure de Murât, vers la hn de l'Empire, est extrêmement mystérieuse. Elle l'est moins ou elle ne l'est plus guère, si l'on admet que s'y mêle l'influence des sociétés secrètes italiennes. Sans cette influence, toute une suite de faits est incompréhensible; avec cette influence, tout s'éclaire. Alors?... « Ai-je des documents, — dit M. l^rédéric Masson (JSapoléon et sa famille, tome V) , — des documents pour l'affirmer? Non : seulement des raisonnements, des rapj)roche- j ments, à peine des indices. Je n'affirme donc
pas; mais, si l'on n'était j)oint admis à suj)poscr, il faudrait renoncer à écrire l'iiistoire. . . " Il ajoute : » Surtout celle flépoques si rapprochées et si tumidtueiises )> . La conjecture, la voilà, et sa nécessité.
[ja conjecture? Et les maîtres de la « méthode " vont crier à la fantaisie. Remarquons, pour les apaiser, qu'en procédant ainsi l'historien suit l'exemple de la critique verbale, science revéche et (jui, partant, leur impose. Cette pa.<Te (|ue complète, par conjecture, le philologue, c'est l'histoire que l'historien complète. Et le philologue est sans reproche, s'il a encadré de certains crochets sa conjecture; pareillement, l'historien, s'il a dit : — Je n'affirme pas, je suppose.
La vérité de l'histoire, écrit M. Frédéric Masson, "n'est pas toute enfermée dans les papiers» . Il y a, pour qui la veut connaître toute, un effort de " divination » .
Comment deviner?. . . Si l'on peut ainsi parler, c'est un coup de la grâce. Mais, la grâce de l'histoire, comme la grâce de la foi, il faut qu'on la prépare; ou, plutôt, il faut qu'on se prépare à elle. " Il faut, sans s'occuper d'une idée d'ensemble... » Et Taine, assez souvent, partait d'une idée; l'idée, ici, vient après... » Il faut accumuler les pièces venues de partout, dont on a pu vérifier l'authenticité et retrouver l'origine, ne rien négliger même des billets infimes, même des témoignages contradictoires, lormer le dos
sier de tout ce qui a un rapport même lointain avec le sujet, — et, alors, les pièces s'éclairent Tune l'autre, un trait de feu les parcourt et les relie, elles font masse; elles portent la conviction dans l'esprit, — etc'est une phrase, un mot parfois qui a provoqué l'explosion subite de la vérité " . Voilà, en résumé, le mécanisme de la divination.
Quand Fustel de Goulanfrcs publia son Histoire des inslilniions politiques de l'ancienne Fi-ance, les maîtres de la " méthode " opinèrent qu'il avait, en bien des endroits, abusé des " textes » : et puis on découvrit d'autres « textes " , qui prouvèrent que Fustel de Coulantes avait deviné, quoi? la vérité.
M. Frédéric Masson pose, on l'a vu, les rèjyles de la divination. Et ainsi, dans un admirable essai, Henri l'oincaré démonte les rouag^es de l'invention mathématique. Mais l'invention et la divination — les mots l'indiquent assez — sont les miracles de l'intellig^ence, qui échappent à l'examen de l'observateur. L'invention mathématique se fait, sans qu'on sache comment, dans une tète pourvue de ce génie ; et la divination de l'histoire, on l'a, ou non. Si elle n'est pas toute l'histoire, elle en est au moins le principal. Et tant vaut l'homme, tant vaut l'historien, j)uis son œuvre. M. Frédéric Masson — si je résume, comme je le ciois, ses idées — n'a donc pas à contraindre ni à dissimuler son " moi " . Quand
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il a réuni tous ses documents et ([uand il les a soumis aux rigueurs de sa critique, ensuite quand il a senti la vérité sortir des limbes où elle était d'abord empêtrée, il n'a plus qu'à écrire, selon le gré de son imagination (jui est de nature épique, une histoire qui, de nature, est déjà une épopée.
Heureux accord de l'auteur et du sujet!
On dirait que la destinée, ayant suscité Napoléon, créa autour de lui les hommes et les événements pour le servir, — fût-ce en le contrariant et, même alors, pour lui permettre d'accomplir son personnage, de composer son authenticjue légende : — et elle lui créa son historien.
M. Frédéric Masson ne s'en aperçut pas tout de go : le cardinal de Bernis, le marquis de Torcy et le Département des affaires étrangères pendant la Révolution le divertirent quelque temps de connaître sa mission. Mais il la connut et fut, désormais, consacré. Il eut devant lui cette immensité : Napoléon.
Et il s'éprit, pour l'Empereur, d'un tel sentiment qu'il aima, plus encore que ses exploits, lui. Et il abandonna les guerres à d'autres, — non sans regret, peut-être; — l'àme de l'Empereur, il se la réserva, non sans jalousie.
Les Études napoléoniennes, encore inachevées, emplissent vingt et quelques volumes inoctavo. Il faudrait ajouter les petits volumes, —
Jadis, Autour de Sainte- HéLi'me , Sur Napoléon, Petites histoires, etc., — qui sont comme les carnets de croquis où il note premièrement des aspects et des gestes, des signes qu'il utilisera plus tard, enfin les " préj)arations » du .«rand portrait.
Les vingt et quelques volumes des Études napoléoniennes, et ceux qu'on attend, formeront un cycle analogue à celui de Charlemague dans la littérature du moyen âge. Et le nouveau Gharlemagne y passe toute sa vie, courte et abondante plus que nulle autre, depuis sa naissance jusqu'à son trépas. Il y a — empruntons le langage de ré[)opée carolingienne — les Enfances Napoléon, la Paternité, la Famille; et puis l'Intimité Napoléon, sa maison, ses loisirs; et puis, cette sorte de Moniage Napoléon, Sainte-Hélène. C'est un beau cycle, et digne d'entrer dans la » matière de France » .
É[)opée admirable, et familière au point qu'on en fut quelquefois surpris. Mais l'épopée est familière : on a tort de l'oublier, h' Odyssée est familière; et Ylliade aussi, quand Leconte de Lisle ne l'a pas transformée en un poème barbare. Comment l'épopée ne serait-elle pas familière, elle qui est la vie des héros? Et la vie, la vie même des héros, le détail de toutes leurs journées en tisse l'étoffe remuante.
C'est avec le détail des journées que M. Frédéric Masson, palii'uiuuMit et allègrement, recrée j|| l'âme de l'EuijJereur. Et Ion a bien voulu se
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demander si l'Empereur ne méritait pas un traitement plus impérial et cérémonieux. Laissez de coté, disait-on, ce par quoi il serait l'un de nous, tout bonnement!... L'un de vous?... M. Frédéric Masson n'accepte pas ce reproche : il a raison. Vous séparez, a-t-il répondu, l'homme public et riiomme privé; mais « il y a l'homme : son caractère est indivisible comme sa nature " . Et il ajoute : " Dès qu'un homme a joué un rôle historique, il appartient à l'histoire; l'histoire le saisit partout où elle le rencontre, parce qu'il n'est pas de menu fait de son existence, de médiocre manifestation de ses sentiments, de détail infime de ses habitudes qui ne serve à le connaître. Tant pis s'il a des vices, tant pis s'il a des manies morbides, de vilains côtés de nature; l'histoire le dira, et de même s'il est borg^ne ou bancal. Elle recueillera toutes ses paroles, même les paroles d'amour; elle étudiera ses tares physiques de même que les déviations de sa pensée ; elle interrogera aussi bien sa maitresse que son médecin, son valet de chambre que son confesseur. Si, par fortune, elle saisit son livre de comptes, elle le dépouillera, et elle dira de quel prix ont été payés ses services, comment il s'est enrichi et ruiné, quels héritages il a laissés. Elle soulèvera son drap funéraire pour chercher de quelle maladie il est mort et quelles ont été devant l'absolu ses suprêmes agitations... " Bien! — Mais l'histoire, ainsi conçue, n'est-elle pas le dénig^rement
des héros? — Le dénigrement? Pourquoi?... Et pourquoi supposez-vous que l'enquête, méticuleuse, aboutisse au dénigrement? C'est qu'à votre avis l'homme, et voire le grand homme, est dans le secret de son âme et de sa chair un pauvre homme : peut-être! Mais alors, le héros est le pauvre homme qui, de sa chair débile et de son âme commune, tire pourtant de 1 héroïsme. Gela suffit à sa grandeur exceptionnelle; et cela rend plus magnifique sa grandeur, plus magnifique et plus poignante, car, ainsi seulement, elle est humaine.
Et humaine, toute l'histoire, telle que l'entend M. Frédéric Masson. L'histoire véritablement humaine, il l'oppose à l'histoire " politique w . Celle-ci prend un à un les grands faits d'une époque; et elle en montre l'enchaînement : c est le rêve des philosophes de l'histoire. Ils considèrent qu'une puissante logique préside aux apparents hasards des siècles ; et ils formulent ce qu'ils nomment les lois de Ihistoire. Seulement, il n'est rien de plus chimérique : si Napoléon n'était pas intervenu, l'anecdote européenne se fût déroulée autrement; or il se pouvait que Napoléon n intervint pas, ou bien il pouvait être tué rue Saint-Nicaise. Alors, les lois de l'histoire avaient mille ennuis. Ce n'est pas qu'il n'y ait, parmi les grands faits d'une époque, cet enchaînement. Mais la cause de cet enchaînement, capricieux d'ailleurs, elle ne réside pas dans une fatalité
mystérieuse : elle réside dans la volonté intelli- ^<Tente des hommes qui tantôt continuent, tantôt modifient la série des événements. Un petit nombre d'hommes : ceux que Thomas Garlyle appelle les héros, Emerson les hommes représentatifs et dont Salluste évaluait l'énergie efficace, virius. A la vaine philosophie de l'histoire, l'auteur des Études napoléoniennes substitue, si l'on veut, la psychologie de l'histoire : il n'a point recours à des systèmes d'idées abstraites, mais à la réalité concrète, vivante, à la fois spirituelle et charnelle, des » êtres majeurs ^ , les héros. Son histoire est, ainsi, humaine; et, ainsi, elle est individualiste. Il y aurait maintes raisons de l'en approuver : au surplus, l'historien de Napoléon s'y fût-il trompé, l'Empereur l'avertissait.
Je crois que plus et mieux travaillent les historiens, depuis cinquante ans, plus et mieux se révèle la vérité de l'opinion qu'après Salluste, Emerson et Carlyle ont affirmée : l'individu est l'agent de l'histoire.
Eh ! bien, de cette manière, ne retournons-nous pas à l'épopée? ou l'épopée n'est-elle pas la soumission d'une époque à son héros?...
Et l'on voit enfin comme sont heureusement liés les divers éléments de l'histoire que M. Frédéric Masson préconise et pratique.
Au tome X de Napoléon et sa famille, le héros est entré dans l'ère de la tribulation. La solitude,
peu à peu, gagne autour de lui, devient plus vaste. Les Napoléonides s'éloignent. Louis est parti pour Lausanne ; Joseph attend ses passeports ; Jérôme sollicite l'hospitalité autrichienne ; Lucien lie de très bonnes relations avec le Pape ; Murât s'est séparé de la France. Napoléon, à Fontainebleau, est seul. Madame, Fesch, Joseph, Julie, Jérôme, Catherine passent à peu de distance; mais il est seul. Puis, au long de sa route d'exil, peu s'en est fallu qu ilne rencontrât l'un des siens; mais on s'écarte de lui, et il est seul. Des intrigues se nouent, sans lui. Toutes ces intrigues, où les Napoléonides sont mêlés, M. Frédéric Masson les signale, et sans épargner personne. Mais il nous invite à ne pas confondre le fait et la conjecture, il est possible que, sur la conjecture, on discute avec lui : c'est affaire aux savants. Après avoir indiqué, en principe, comment M. Frédéric Masson traite la vérité, je ne songe plus qu'à la beauté de ce poème, à cette épopée del'abandon.
Quand le héros est à File d'Elbe, dans ce désert et la tète peuplée de tout un monde absent, quel bruit fait tout ce monde imaginé, parmi le silence et l'isolement!... Napoléon s'ennuie. Et nous pensons à cet autre héros, Achille, loin de l'armée.
L'épopée napoléonienne de M. Frédéric Masson varie de ton, d'allure et de couleur, d un épisode à l'autre. Elle est, dans le poème de la solitude, voilée de chagrin, morne, et parfois
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animée de colère ; puis la tristesse, de nouveau, l'accable, et non la résignation : le deuil. " C'est le grand deuil pour la mort de Roland » — qui se prépare.
Elle était, cette épopée, si hardie précédemment, si vaillante, si orgueilleuse, et plaisante, gaie, selon les heures! Elle a toute la variété de l'âme napoléonienne en qui tous les sentiments multipliaient leur abondance et leurs singularités.
Le style : celui qu'il fallait. Désinvolte, souvent bizarre, et populaire volontiers, comme improvisé : improvisé, de même que la chose impériale, que l'opportunité réclame. Un style qui, à chaque instant, trouve ses ressources, les trouve plus riches, plus extraordinaires, plus éblouissantes qu'on ne les aurait prévues. Un style obéissant à l'idée, et qui accompagne son chemin, sa course, voire ses bonds. Et un style qui marque le rythme des phrases, les lance ou les retient, comme des bataillons dociles à un chef.
Je me souviens d'une vieille demoiselle. C'était une de ces personnes, comme il n'y en a plus guère, qui avaient l'air de résumer de longfs siècles de vie ancienne et qui ainsi éternisaient la durée. Quand toutes seront mortes, il me semble que le temps courra encore plus follement vite, éparpillant nos années de même que gaspille les minutes une horloge qui a perdu son balancier. Cette vieille demoiselle, pour aller d'une chambre à une autre, ayant ouvert la porte, demeurait un instant immobile, un peu inclinée, et puis passait : mais elle avait laissé passer devant elle son ange gardien.
A présent, M. Marcel Prévost vient de publier les Anrjes gardiens, un roman qu'il a intitulé ainsi avec une ironie assez cruelle. Ses anges gardiens, ce sont les institutrices, pour la plupart étrangères, à qui les mères aujourd hui confient leurs filles et qui ne valent rien du tout. Quelle peinture il en a faite ! Quelle peinture aussi des jeunes filles et de leurs mères ! et de leurs pères
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et de leurs frères! et de tout leur entourage! en un mot, de l'époque!...
Bref, depuis la jeunesse de la vieille demoiselle que je disais, l'on a, dans ce pays, changé d'anges gardiens : ceux d'autrefois, invisibles et vigilants, purs comme la pensée divine, on les a remplacés par des créatures ignobles.
Ignobles : telles M. Marcel Prévost nous les montre; et, pour nous convaincre, il n'a rien épargné. Voilà un terrible roman, qui nous mène à des spectacles de débauche et de dépravation, qui nous mène secondement à cette conclusion : nos jeunes filles sont livrées à un exemple monstrueux. L'auteur est un moraliste ; et l'on sait que, procédant avec méthode, les moralistes ont à diagnostiquer le mal, pour fixer le remède ou le régime. Selon qu'ils s'attardent plus ou moins complaisamment à leur diagnostic, les moralistes font des livres plus ou moins immoraux. Jamais ils ne sont à la fois sincères et prudes ; décents même, ils ne le sont pas facilement. On n'a pas oublié ce prédicateur qui, sur le point de châtier les mœurs du jour, lançait du haut de la chaire cet avertissement : " Qu'on emmène les Marguerites ! 1) Pareillement, on lit à la première page des Anges gardiens : « Ce livre, que l'auteur croit utile aux mères françaises, n'est pas destiné à leurs filles, w
C'est un ouvrage dogmatique. L'auteur a vu un danger social, et il le désigne. Un livre scan-
daleux? On Ta dit. Mais nous avons présentement quelques fabricants de « bons livres " qui se vendent sous le manteau de Tartufe : et. volontiers, ils font les renchéris. En dépit d'eux, il y a des siècles que notre littéi-ature est libre, audacieuse; nos écrivains sont francs, hardis, effrontés même plutôt qu'hypocrites. Le principal est qu'on n'ait pas spéculé sur l'attrait du vice, ni sur la valeur marchande de la vertu. L'auteur des Anges gardiens n'a point commis l'une de ces fautes, ni l'autre. Les mauvaises mœurs qu'il a peintes ne sont pas un divertissement qu'il offre à son lecteur. Il n'a point ajouté à son roman ce ragoût; mais, ce dont il nous détournait, il nous l'a montré.
Il nous l'a montré sans ménagement. Je ne prétends pas que son livre soit agréable. Et enfin, je n'ai pas d'amitié pour son livre. De l'admiration, oui : je ne sais pas s'il est possible de conter avec plus d'art. J'ai plus d'amitié pour des livres que je n'admire aucunement. Mais, celuilà, je l'admire sans l'aimer.
Le roman des Anges gardiens est consacré à une thèse, que voici : ces Allemandes, Anglaises ou Italiennes, si nombreuses à Paris et qu'on charge de veiller sur les jeunes filles, sont tout uniment des filles ; n'ayez pas cela chez vous !
L'on se dit : — Je n'y pensais pas ; et puis cette opinion ne me touche pas beaucoup, n'est
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pas l'une de celles où mon cœur et mon esprit sont engag^és ; que m'importe?
Vous avez tort, répond le moraliste ; si je vous annonce que la famille française est en péril, à cause des institutrices, comment seriez-vous indifférent à cette nouvelle, si grave. Et, en définitive, quelle frivolité ! . . .
Le moraliste a raison. Écoutons-le. Pourtant, si la frivolité qu'il nous reproche l'indigne, ne manquons pas de répliquer. La littérature est premièrement un jeu; elle est frivole, de nature. On peut aussi l'employer à la défense des idées, à l'action politique ou sociale; mais, d'abord, elle est un amusement. Théorie alexandrine? Classique! D'ailleurs, je ne nie pas que les idées et l'action fortifient la littérature, la nourrissent, lui donnent une vitalité heureuse. La question n'est que de savoir si vous allez soumettre la littérature à cet usage politique ou social, ou bien sauvegarder avant tout la littérature. Si vous avez un sacrifice à faire, qui pâtira : la thèse ou le roman? — Ni l'un ni l'autre! — A mon avis, la thèse et le roman.
La thèse, M. Marcel Prévost l'a combinée avec une habileté singulière. Il a choisi quelques échantillons d'institutrices. Chacune a son caractère ; et chacune a, dans ses origines, dans les hasards de sa destinée, les causes de son abjection. Mag l'Allemande, Fanny l'Anglaise, Sandra l'Italienne et Rosalie la Luxembourgeoise ont,
entre elles, des différences d'âme et de tempérament. Elles sont inéj<Talement perverties; et Ma^^ a les plus mauvais instincts, Rosalie a des qualités d'ingénue. Mais, pour les assembler, il y a ceci : elles sont des institutrices. Elles appartiennent toutes à une sorte de confrérie dég^radée. Examinez-les. A la maison, de ton, de manières, parfaites, réservées, distin^CTuées même. En secret, l'infamie. Un triste langag^e, triste et joyeux, dégoûtant. Et quelle activité! Elles vous séduisent les pères de famille avec un subtil entrain : les pères et, à l'occasion, les fils. Quant aux jeunes filles, qu'en font-elles?... Maintenant, supposons que vous soyez ministre de la guerre et, disons, coureur; l'institutrice est née dans un pays où l'on connaîtrait avec curiosité les secrets de notre défense nationale : le dossier B. 2. 17 a disparu pendant votre sommeil réparateur. Vous n'êtes pas ministre de la guerre? Vous le serez peut-être demain. Vous n'êtes pas coureur? Le baron Ropartd'Anay ne l'était pas, lui non plus : et il court encore.
Voilà les institutrices. — Ah! vous êtes mal tombé!... L'on soupçonne M. Marcel Prévost d'avoir, en somme, réuni pour les besoins de sa thèse Mag, Sandra, Fanny et Rosalie. Il a prévu l'objection. Pour attester la vérité de sa peinture, il recourt à un stratagème assez vif, mais ingénieux : il emprunte à la chronique des journaux l'une de ses démonstratives anecdotes. Cette aven-
turc, il y a quelques mois, fut célèbre : sans doute ne l'a-t-on pas oubliée. On la retrouve, dans les Anges gardiens, enreg^istrée fidèlement, avec tous ses détails étonnants, comiques et abominables. Si M. Marcel Prévost, qui n'est pas coutumier d'agir ainsi, met dans son roman ce fait divers et nous invite à l'y reconnaître, c'est afin que nous sentions, sous la fiction romanesque, l'exacte réalité. De cette façon, les épisodes du roman sont des témoignages et qui ont une valeur indubitable d'arguments. Authentique, Rosalie, vous le savez; et authentique, probablement, la belle Sandra; authentiques, Fanny et Mag. Quatre institutrices, sur quatre, à mépriser. 11 y en a d'autres, oui! M. Marcel Prévost consent qu'il y a des « exceptions " : les bonnes et honnêtes institutrices. Mais pourquoi dit-il que les bonnes et honnêtes institutrices sont l'exception? Les quatre exemples qu'il a découverts ne lui permettent pas, remarquera-t-on, d'aller à un dénigfrement si général. Cette fois encore, il a prévu l'objection : et à ses quatre exemples il ajoute les raisons qui légitiment son procédé inductif. Etudiez Mag^, Sandra, Fanny et Rosalie. Vous apercevrez en elles des travers et des vices qui sont bien d'elles et qui font leur particularité ; puis vous apercevrez en elles des travers et des vices qui résultent de leur profession, de sorte que, meilleures d'abord, elles seraient tout de même venues là. « Réfléchissez! Une fille de
dix-huit à vin{jt ans, une fille d'une certaine culture, d'une certaine éducation, quitte sa famille et sa patrie pour venir g^agner son pain à Paris : c'est anorinal. Oui, c'est anormal, parce que l'expatriation, à cet âge, est pleine de dangers pour elle, et que toute honnête famille ne s'v résoudra qu'à la dernière extrémité. Sur dix cas, il y en aura un où d'honnêtes parents auront délibérément envoyé à l'étranger leur fille sage et courageuse, et neuf autres cas où la fille aura quitté ses parents par coup de tête, soit que la famille fût inhabitable (remariage du père, inconduite de la mère, scandale), soit qu'une aventure galante l'eût entraînée... " Ces étrangères, à Paris, " arrachées de leur groupe social et familial " , placées dans un luxe qui n'est pas pour elles, dans une vie à laquelle rien ne les a préparées, se démoralisent, si elles avaient quelque moralité. Vous voyez donc que je puis, sans imprudence logique, étendre à la corporation le jugement que nous portons sur Mag, Sandra, Fanny et Rosalie. Restent les exceptions. Et vous, belles dames, qui préférez ne point accorder à l'éducation de vos filles tout votre loisir, vous comptez sur les exceptions. Mais, pour les dénicher, ces raretés, parmi les demoiselles détestables, que faites-vous? Il faut voir Mme Corbellier qui demande une perle au bureau de placement le Grillon! La scène est excellente. Mme Corbellier se dépêche avec lassitude. Cette corvée ne
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1 amuse pas. Et puis on Tattend ; qui? son amant. — ii Expliquez donc la chose, ma bonne .Mag. Je m'en rapporte à vous. J'étouffe un peu, ici... Je vais respirer... " Elle va respirer; et c'est Mag, la pire de toutes, qui, pour les enfants Corbellier, arrêtera Sandra Geroni, une camarade. "Je peux la recommander à Madame romme si c'était moi... » Comme si c'était justement elle!... Mais, si Mme Corbellier manque d'attention, manque de discernement, 1 une de nos belles dames réplique : — Moi, j'en ai!... l'auvre belle dame, vous y perdrez votre discernement, votre attention. Le préfet de police luimême, causant avec un ministre, avoue que la rouerie des i* anges gardiens » déconcerte son llair bien connu. Ces anges <> accumulent les obscurités, les mensonges pour que nul ne puisse 1 emonter à leurs familles : faux noms, faux lieux (le naissance, faux certificats... " Le ministre s étonne. Et le préfet : » Mes moyens d investigation s'arrêtent à la frontière; ou bien alors tout mon personnel n'y suffirait pas... Les certificats, les renseignements de complaisance fournis par les familles françaises sur ces jeunes filles embrouillent tout. Et puis, elles s'entendent entre elles, échangent des pièces d'identité, des tesiimonials. . . C'est inextricable! » Si le préfet de police lui-même avoue son incompétence, Mme Corbellier, qui avoue implicitement la sienne, excusons-la.
En somme, nos précieuses jeunes filles sont, par leurs dignes mères, confiées à des » anges gardiens » qu'on n'a pas choisis, qu'on ne peut pas choisir et qui, d'habitude, joignent à leurs tares originelles la corruption de leur métier.
Telle est la thèse; et telle la démonstration, nette, rigoureuse, où l'esprit si avisé de M. Marcel Prévost se reconnaît. Cependant, malgré la finesse industrieuse de sa dialectique, ne voit-on pas qu'il y a là quelque chose d'artificiel et de malin, la meilleure adresse d'un romancier? Or. il s'agit de sociologie, en l'espèce; et l'on voudrait, au lieu d'évaluations un peu vagues, des chiffres, des statistiques; l'on voudrait, il me semble, pour cette thèse, un traité, l'un de ces mémoires que les membres de l'i^cadémie des sciences morales et politiques lisent à leurs confrères, ou à quelques-uns de leurs confrères, dans le secret d'une docte et noble séance. Seulement, l'auteur des Anges gardiens avait résolu de s'adresser à un public beaucoup plus nombreux et d'avertir les mères de famille : elles lisent des romans et n'assistent pas toutes aux séances de l'Institut. Le moraliste s'était promis de les atteindre et de les toucher : pour leur faire accepter sa leçon rude, il eut recours aux agréments de la littérature, comme (dit Lucrèce) le médecin parfume et sucre de miel les bords de la coupe où un enfant boira son remède. En procédant ainsi, M. Marcel Prévost continue la tra-
dition littéraire que nos philosophes du dixhuitième siècle ont, je ne dis pas créée, mais consacrée. Sa tentative est légfitime et a pour elle l'autorité de précédents illustres.
Il me semble pourtant qu'il y a une espèce de désaccord entre sa thèse et la forme du roman. Non que le roman ne se prête pas à l'exposé d'une thèse; mais il se prête mieux à l'exposé des idées ou des sentiments qu'à l'exposé des faits authentiques et à leur affirmation. Or, la thèse des Anges gardiens est une thèse de réalité. M. Marcel Prévost n'a voulu présenter ni la caricature des institutrices, ni la satire de ce monde inquiétant; il n'a voulu ni lancer une poignante invective, ni adresser au cœur de ses lectrices, mères un j)eu négligentes, un émouvant appel. Il prétend les convaincre par les faits. Eh ! bien, les faits, en dépit de toutes les précautions subtiles que l'auteur a prises, les faits, le roman qui les environne diminue leur crédibilité. Je me fie à l'auteur et, néanmoins, je n'évite pas, en le lisant, de concevoir l'autre roman qu'il aurait pu écrire, où 1 on verrait des institutrices parfaites, — il y en a, — dévouées à leurs élèves, soigneuses de leur épargner et les illusions périlleuses et les certitudes prématurées. Pauvres filles, venues de loin, séparées de leurs familles, de leurs tendresses, de leurs devoirs premiers et qui, dans des familles étrangères, savent se composer un ensemble nouveau de tendresses et de
quotidiens devoirs! Une tristesse écartée bravement, un effort souple de Tesprit, un zèle qui devient une coutume et qui g^arde sa spontanéité, l'invention d'un idéal pour une sinp^ulière existence : voilà leurs journées. La dureté de leur destin les a, toutes jeunes, douées d'une âme sérieuse : elles savent ce qu'il en coûte de vivre avec une grâce honnête ; elles peuvent enseigner ce qui échappe au léger entendement de Mme Corbellier. A la fin des Anges gardiens, une gentille femme dit : « Si nous avons des enfants, j'aime mieux qu'ils restent toute leur vie de petits rustres ignorants que d ouvrir la maison à des Sandra, à des Magou à des Fanny ; elles nous ont fait trop de mal. " Mais, à la fin du roman que je propose, une gentille femme dirait : — Nous donnerons à nos enfants, pour leur apprendre les vertus de la pauvreté courageuse, la compagnie d'une de ces filles modestes et bonnes qui, dans l'extravagante futilité des familles modernes, sont l'aimable gravité, la douceur réfléchie, la patience.
Du reste, le roman que je propose, je ne garantis pas du tout qu'il soit plus vrai que les Anges gardiens. Serait-il moins vrai?... Je l'imagine aussi persuasif que l'autre. Pour conclure à ce propos, le choix de la thèse me parait un peu arbitraire, dans un roman. C'est ainsi qu'où je me trompe ou le roman nuit à la thèse de M. Marcel Prévost.
Et, à mon avis, la thèse nuit au roman.
Ce roman, c'est à coup sur l'un de ceux où l'on voit le plus évidemment la maîtrise de M. Marcel Prévost. Nul écrivain ne sait mieux ag^encer les éléments d'une fiction, les varier, les multiplier, conduire l'intérêt, d'épisode en épisode, jusqu'à un dénouement qu'on a redouté, qu'on souhaite. Nul écrivain ne possède mieux lart principal et, au juste, le don spécial du romancier.
Or, il est facile de le constater, le roman français subit une crise. Certes, nos littérateurs ne né(jlig^ent pas ce genre. Nombreux et rapides comme les flots souriants de la mer, les romans paraissent et disparaissent; à peine a-t-on le temps de les apercevoir : leur stérile quantité s'anéantit. Parmi ces auteurs de romans, il y a quelques romanciers. Encore ont-ils, pour la plupart, défait l'ancienne combinaison du récit. Ce qu'on aime en eux, c'est leur individualité de poètes, de philosophes ou d'essayistes; c'est presque toujours une qualité par laquelle ils ne sont pas précisément des romanciers. Le genre du roman se détraque, et par l'initiative même des plus charmants écrivains. Il sortira peut-être de l'épreuve renouvelé, vivifié, magnifique. En attendant, il souffre.
Qu'on veuille se souvenir du temps où, auprès de Flaubert, florissaient ensemble- Emile Zola, Maupassant, les Concourt, Alphonse Daudet. En
revanche, l'histoire est aujourd'hui clans l'état de plein épanouissement où l'on vit le roman naguère. Aucun genre littéraire n'a désormais cette vigueur opulente, cette abondante liberté qui l'enrichit et ne le dénature pas. 2^ous avons une pléiade d'historiens analogue à la pléiade de romanciers que je rappelais. Vivace, l'histoire pénètre les divers genres : et l'on peut la considérer comme envahissante, ou se demander si les genres qui s'anémiaient n'ont pas réclamé son vaillant secours. Elle pénètre le roman : le dernier roman de M. Maurice Barrés, la Colline inspirée, en témoigne; et aussi la Tragédie de Ravaillac, de MM. Jérôme et Jean Tharaud ; et aussi Philémon vieux de la vieille, par M. Lucien Descaves, où sont évoqués les surprenants bonshommes de la Commune; et aussi Un Double Amour, par Claude Ferval, où est ranimée, comme par un prestige, la frémissante Louise de La Vallière avec ses entours royaux et religieux, avec toutes ses alarmes.
Crise du roman : le roman tourne à Ihistoire. Puis il tourne à la philosophie ; il tourne à la sociologie. M. Marcel Prévost, dans les Anges gardiens, ne l'a pas préservé de la sociologie : et, selon moi, c'est le dommage que subit son livre. Mais il a fait un roman tout de même, un véritable roman; qu'est-ce? — un vivant récit.
De la première page à la dernière, le lecteur est tenu en haleine et désire de savoir ce qu'il
adviendra. Gela, sans qu'il ait, pour aucun des personnages, une vive sympathie : l'auteur ne lui a point offert une héroïne malheureuse qu'on suive au lon^^ de son calvaire et de qui, peu à peu, l'on s'éprenne avec une amoureuse compassion. Ce n'est pas non plus que la curiosité du lecteur soit constamment éveillée par la nouveauté d'incidents extraordinaires ou pittoresques : l'auteur n'a point cherché la tumultueuse aventure; bourgeois et institutrices de Paris, ses personnages traversentde simples péripéties parisiennes et telles qu'en relatent de pareilles le bavardage des salons et, dans les gazettes, la rubrique des tribunaux. Ce n'est pas enfin qu'il ait suscité, parmi ces gaillards et gaillardes, une violence de passion, des amours dont la mélancolique ardeur nous émeuve profondément : cupidité, vanité, concupiscence momentanée, c'est à peu près tout. Et, je ne sais comment, cette médiocrité quotidienne suffit à ce romancier prodigieusement pourvu de dextérité souveraine pour que, pas un instant, ne l'abandonne l'attention de son lecteur. Je ne sais comment; ou, plutôt, je le devine; et j'entrevois le secretdu romancier. C'est une incroyable adresse à pressentir son lecteur, à le ménager, à le secouer dès la minute où il s'alanguirait peut-être, à l'égayer, à l'attrister, à le changer d'affection <juand il serait sur le point de se lasser, à le rafraîchir et comme à lui renouveler l'esprit
avant qu'il ne s'ennuie un peu, à connaître ses goûts, ses manies, voire ses faiblesses et à profiter de ce qu'il a, mais à se passer de ce qu'il n'a pas, à n'aller ni trop lentement ni trop vite. Le lecteur est difficile, exigeant, capricieux. Le romancier — le digne romancier — ne le contente pas avec une basse obligeance. Mais il ne le maltraite pas : il le gouverne. Telle est sa tyrannie intelligente; tel est son tact, qui lui permet de commander; et enfin tel, l'art accompli de M. Marcel Prévost, l'art des Anges gai^diens.
L'un des mérites de cet art : une clarté perpétuelle. Jamais la pensée ne se voile. Jamais elle ne s'embrouille. L'auteur l'a-t-il simplifiée, à l'usage de son lecteur? Il ne l'a point appauvrie; il ne l'a point diminuée : il l'a dégagée des brouillards de r incertitude et mise en pleine lumière. Il lui laisse la délicatesse de ses nuances et, pour la rendre plus vivement apparente, il ne l'a pas badigeonnée de couleurs fausses. Il lui laisse toute sa variété complexe, tout son détail. Dans les pays où l'atmosplière est pure, on voit jusqu'à l'horizon la quantité des objets qui font le paysage ; et, plus petits par l'eftet de la perspective, les plus lointains sont aussi nets de ligne et de dessin que le premier plan. Le regard saisit une large étendue ; et il examine chaque point du vaste décor sans perdre la vue de l'ensemble. Ainsi se découvre à nos yeux la pensée de M. Marcel Prévost, la pensée des Anges gardiens.
Elle est servie par un style aisé, absolument limpide, qui ne cherche ni les mots rares, ni les jolies singularités, ni les prestes arranjjements où triomphe une virtuosité inutile. Les artifices d'une concision paradoxale, cet écrivain ne les admet pas; il évite aussi une extrême abondance, charg^ée de coquetteries : et il garde la mesure. Il ne cède pas aux tentations verbales. Son lang^age est celui de la causerie, mais attentive, soignée, très élégante. Cette simplicité naturelle a beaucoup de séduction.
Le récit des Anges gardiens, avec un grand nombre de personnages et un grand nombre d'épisodes, se déroule à merveille. Les intrigues se mêlent, s'enchevêtrent, comme dans la vie, mais sans nulle confusion. Et, si l'auteur supprime cette confusion qui est le caractère de la réalité, il n'aboutit pas à des régularités irréelles. Il tient compte du hasard. Il a l'esprit de géométrie; mais il a l'esprit de finesse et il entre dans la complication subtile des cœurs et de la destinée. A tout moment, l'on sait où l'on est, l'on sait où l'on va. Il n'est pas un des personnap^es qui tout à coup se présente et qui déconcerte, comme un intrus : on l'attendait. Il n'est pas un des épisodes, interrompu quelque temps par un autre et qui, à son retour, n'éveille tout le souvenir que les nouveaux incidents réclament, pour qu'on en voie et la logique et la fantaisie. Les incidents se groupent et le roman va son train,
sûr et paisible, sans nulle monotonie, avec une forte continuité. L'ordonnance du livre est une réussite excellente; et le talent de composer ne peut être mené à plus de perfection.
Le [)assage d'une scène à l'autre est rapide ; et chaque scène a tout son espace, l'emplit, ne le déborde pas. Elle ne trouble pas l'économie de l'ouvrage. Elle a ses attaches solides, sa dépendance; et elle a sa liberté.
Nous sommes au Val d'Anay, chez les Ropart. Et il pleut, depuis des semaines. Rosalie Boisset, l'institutrice, est absente : et quand reviendrat-elle?Il pleut ; il tombe du ciel un morne et sempiternel ennui. Rosalie absente, il ne reste à la maison ni joie, ni jeunesse; et les bambins euxmêmes sont moroses, nerveux. Plus triste que personne et plus farouche dans son chagrin, le baron, drôle d homme, qui a des vertus et qui les sacrifie à l'amour de Rosalie Boisset. Or, un après-midi, le baron Ropart est allé à l'écurie; il a sellé son cheval César. Il ôte son chapeau et. les yeux levés vers les sohves, il fait le signe de la croix. Et puis il part. Il est deux heures. A six heures, le baron n'est pas rentré. L'on s'étonne. L'on interroge les domestiques : tout le monde a vu partir le baron; mais il n'a rien dit. Peut-être a-t-il poussé sa promenade jusqu'aux inondations du Cher; peut-être... Et l'on fait mille conjectures qui, les unes après les autres, se détruisent d'elles-mêmes; l'on arrive à des conjectures quasi
absurdes et auxquelles on accroche tout ce qu'on a encore de vain espoir. La cloche du dîner sonne; et la baronne commence de perdre le sang^-froid qu'elle avait : c'est que le jour baisse et que, dès la nuit, les plus énerg^iques ont peur. Afin de rassurer les enfants, l'abbé Vicart leur a dit : « J'ai la conviction que votre père est vivant " ; et ils se reposent sur la conviction de l'abbé qui, en outre, leur souffle une prière : ils confient leur père à Dieu et, de toutes façons, demandent à Dieu l'énergie de se soumettre à ses desseins. Sur la route, où l'on est allé, d'impatience, l'un des enfants, celui qu'on appelle le petit Mohican, g^uette et bientôt s'écrie : " Voilà papa! " 11 se jette à terre et colle son oreille sur le pavé. Il reconnaît le galop de César. Mais il entend aussi un bruit bizarre : un bruit de fer, " comme si un officier galopait avec son sabre » . C'est bien César, et le voici, mais seul, affolé, sans cavalier, pareil à un cheval d'Apocalypse, couleur de boue et de nuit; les étriers battent. Les enfants pleurent, sanglotent; et ils reprochent à l'abbé leurdéception. Dans le salon, la baronne, « usée par l'attente " , s'est endormie. Elle ne sait pas le retour de César. Que présume-t-elle? Quand il sera évident que le baron, béte et frauduleux, a pris la clé des champs et Rosalie, elle refusera de croire à l'évidence. Mais, au bruit des pas de l'abbé qui lui amène les enfants, elle s'éveille en sursaut; elle
béjjaye : « Henri... Henri... " C'est le nom de rinficlèle. . . " Madame, dit Tabbé, nous ne savons rien de précis; mais vous allez avoir besoin de votre courage de chrétienne. »
Il est possible qu'ainsi résumée, amincie, la scène ait perdu son tragique attrait. Mais, dans le livre, elle a de la grandeur. Tandis que se trémoussent les enfants, les domestiques et l'abbé avec une maladresse douloureuse et tandis que la baronne prépare son noble entêtement, deux volontés régnent et conduisent tout : la Foi et l'Amour. C'est l'Amour qui a chassé le baron de chez lui, qui l'a jeté dans la folie hypocrite et ardente; et c'est la Foi qui impose à la maisonnée la dignité poignante de la tenue. Les deux puissances de l'ordre et du désordre ont l'une et l'autre donné toute leur efficacité.
Cette grande scène farouche et sur laquelle semblent peser des fatalités redoutables n'indique pas le ton général du roman. Ces Ropart d'Anay sont des gens de vieille croyance et de vie profonde. Les autres personnages du roman sont des fantoches; non que l'auteur n'ait su faire d'eux que des fantoches : mais ils sont des fantoches dans la réalité où l'auteur les a pris, tous, et voire les ministres dont il y a, dans les Anges gardiens, de bonnes figures dérisoires. Les scènes où se rencontrent ces fantoches, dénués de principes et même de passions, laissent à la fin la ridicule et horrible impression d'une existence
dépravée et misérable, toute en façade et peinte, toute en mensonge et fardée : vie moderne, vie improvisée.
Ce roman si alerte, si admirablement bien fait et qui est un chef-d'œuvre du genre, je ne lui trouve qu'un défaut, celui que je disais : la thèse à laquelle l'auteur l'a soumis. Il a fallu qu'au service de sa démonstration l'auteur multipliât les histoires d'institutrices; et, à chaque fois qu'une institutrice apparaît, que ne décampe-t-elle au plus vite ! . . . Ces filles sont par trop déplaisantes et, pour ainsi parler, avec trop de méthode. Il a fallu qu'en faveur de sa thèse il nous montrât de vilaines choses, parfois révoltantes. Et il est vrai qu'on faitde la beauté avec de la laideur. Boileau déjà le remarquait; puis on l'a répété, à l'excès, et l'on a grandement abusé de la permission. 11 est vrai que les passions humaines, à la représentation desquelles la littérature est dévouée, ont des dehors souvent affreux. La littérature les embellit, non pas au moyen d'ornements, non pas en les déguisant sous de jolis costumes : elle les embellit en ajoutant à leur vérité, à leur exacte peinture, l'émoi du peintre, indignation, pitié, volupté pressentie, horreur ou tentation. Si l'on fait de la beauté avec de la laideur, c'est qu'on a tiré de la laideur même une poésie étrange, cachée, une poésie de douleur ou de joie. M. Marcel Prévost ne tire et ne veut tirer de la réalité aucune poésie. Des romanciers contem-
porains n'est-il pas le plus docile aux règfles d' " objectivité " que Flaubert a formulées et n'a pas toujours observées? Il n'intervient pas dans son œuvre : ses persounag^es, on ne voit pas qu'il ait pour eux de la tendresse ou de la haine; les événements ne l'enchantent pas, ne l'offensent pas. il y a, dans les Anges gardiens, tous les éléments d un rude pessimisme, tous les arg^uments de l'opinion la plus désespérée, touchant l'époque et l'avenir. M. Marcel Prévost n'est pas un pessimiste : il a, pour se sauver de là, le plaisir de l'intelligence la plus agile, la plus amusée de n'être pas dupe. On n'est pas moins lyrique; tandis que Flaubert était un lyrique, malgré sa volonté austère. L'abnégation qui torturait l'auteur de VÊducaiion sentimentale ne coûte pas à M. Marcel Prévost, qui se tient hors de son roman sans difficulté. Ce qu'il invente est si bien détaché de lui qu'il semble indifférent. Il le semblerait, du moins, si l'on n'apercevait en lui une passion : c'est la passion de raconter, avec aisance, avec goût et avec une ravissante gaieté de travail; et une autre passion qui, cette fois, le sépare de Flaubert : c'est la passion de prouver sa thèse, de prouver que les institutrices sont dangereuses. IS allons pas le confondre avec un satiriste; il est plutôt un géomètre. Il ne poussera point à la caricature limag^e de ses ang-es gardiens. Afin de nous persuader, il observera une modération très attentive. Nous saurons qu'il
nous présente, avec inmpartialité, les documents, les pièces du procès et qu'il nous invite à juger là-dessus. Il ne veut pas exciter notre colère contre les accusés, mais il s'adresse à notre raison.
Ainsi conçue, 1 idée qui relie toutes les intrijjues des Anges gay^diens et qui accompagne, de la première page à la dernière, toute ma lecture, — savoir, que les institutrices ne valent rien, — n'est pas l'une de celles avec lesquelles je vis durant des heures. Idée importante, oui; et grave, et urgente, je ne le nie pas; mais idée enfin toute dépourvue d amusement, de rêve, de poésie : et j'arrive à ma conclusion. Je crois qu'il faut, à une œuvre d'art, sa poésie; je ne crois pas qu'il y ait de vraie littérature sans poésie. Et qu'est-ce que la poésie? Une âme ajoutée à la réalité. Le roman des Anges gardiens ajoute à l'exacte réalité une idée, mais une idée que j'ai vite fait d'accepter ou de refuser, et non pas une idée de sentiment ou de songe à laquelle les mots puissent prêter leur musique d'évocation, leur indéfinissable sortilège, leur magie.
En 1901, quand Mme de Noailles publia le Cœur innombrable, premier recueil de ses poèmes, il sembla que, dans la poésie française, éclatait un nouveau printemps. Il y avait des poètes; il y avait plusieurs g^rands poètes, et d'autres. Mais enfin les uns continuaient, avec leur talent personnel, la manière des Parnassiens; et les autres étaient fidèles, pour un peu de temps, à l'esthétique du symbole. Ne méprisons pas les Parnassiens, héritiers des romantiques et qui, avec ce que le romantisme laissait, firent encore de belles glanes. Ne méprisons pas les Symbolistes, à qui la littérature contemporaine doit l'invention peut-être la plus intelligente et précieuse. Néanmoins, cette poésie, parnassienne ou symboliste, n'était pas du tout printanière. Parnassienne, elle avait subi l'influence du positivisme; elle analysait l'âme et la nature, méthodiquement. Symboliste, elle voyait dans la nature la figure des idées; elle peuplait l'univers d'emblèmes et d'allégories : elle l'en a même un peu encombré.
Ainsi, la nature était comme voilée de science et d'idéologie. Bref, la poésie française eut l'air de se confiner dans les méditations d'un automne aux splendeurs mélancoliques et tardives. L'on vit, prompts à réag^ir, quelques jeunes gens; sous le nom de Naturistes ou d'Humanistes, ils promtdguaient assidûment les manifestes de la Vie et prodiguaient les mots à majuscule : or, ils étaient plus vieux que personne, et dépourvus de génie.
D'un geste à la fois joli et brusque, la jeune poétesse écarta les nuées, les dispersa. Et elle nous dit, comme à des fols qui ont des yeux et ne regardent pas, qui ont devant eux leur plaisir et ne le prennent pas : — Ouvrez les yeux, et tendez les mains; la nature est là, toute pleine de vos plaisirs !
Quels plaisirs?... La poésie française avait, pour ainsi parler, du chagrin. C'est à cause de mille choses; c'est à cause de la vie, qui n'est pas douce et qui, à la délicate sensibilité des poètes, parait dure, probablement. La poésie avait du chagrin; mais la jeune poétesse l'avertissaitde regarder la joyeuse nature. De la regarder? Ce n'est pas tout : de la sentir, de la goûter, de l'entendre. Pauvres petites âmes, celles pour qui un paysage est seulement une combinaison de lignes et de couleurs ! Un paysage est de l'odeur; il est des sons, pour nos oreilles; et il est, ne fût-ce que par ses roses, la félicité de nos
mains qui aiment à en toucher les pétales. Il est, le paysage, de la chaleur qui réjouit nos membres; et il est toute une aliég^resse pour nos cœurs bondissants, nos corps avides, nos esprits qui s'amusent.
Dans ces poèmes, il y avait du désordre et du hasard : le même désordre et le même hasard que nous apercevons dans la nature : mais il v avait aussi le même soleil et sa lumière, les mêmes chants et les mêmes parfums. Je ne sais si, depuis les jours où la gaieté franciscaine se répandit par les vallées d'Ombrie, Ton aima si bien toute la création. Mais la nouvelle ardeur qui anime les poèmes du Cœur innombrable est dénuée de la piété qui exaltait le Poverello. C'est, maintenant, plutôt un éveil du paganisme éternel : comme si un dieu n'y pouvait suffire, tous les dieux sont là, ceux même qui n'ont pas de nom, et qui fleurissent dans les prés ou les jardins, passent dans les souffles du vent tiède, brillent dans les rayons du jour. La muse de Mme de Noailles était une nymphe, parée de feuillages et de roses, les mains chargées de fruits, et qui courait de l'ombre douce des arbres aux clartés vives du soleil, et qui chantait éperdument. Ou encore, cette poésie émane d'une àme, comme on dit que, l'été, dans les pays tropicaux, les forêts soudain se mettent à flamber.
Je crois que les précédents poètes avaient mêlé à leur sentiment de la nature trop d'intellectua-
UN LYRISME NOlVEAi: 223
llté. Peut-être la nature n'en veut-elle pas tant. Et il convenait (jue les sens, non seulement les plus intellectuels, la vue et l'ouïe, mais aussi les plus voluptueux, l'odorat, le toucher, le goût, fussent approchés de Gybèle immense et magnifique. L'auteur du Cœur innombrable, de V Ombre des jours et des Eblouis sements a jeté dans la nature aguichante sa poésie aux yeux perçants, aux fines oreilles, aux narines ouvertes, aux doigts caressants et aux lèvres gourmandes.
Mme de Noailles a formulé son « art poétique » sous ce titre : l'Inspiration. Bref, soyez inspirés; ou, en d'autres termes, ayez du g^énie. Ainsi, l'auteur ne livre pas son secret. Qu'est-ce, pourtant, que l'inspiration? Eh! bien, c'est « un ardent désir qui descend au fond du cœur " ; et c'est, au bord des lèvres, un afflux de paroles bondissantes; et c'est mille frissons vivants, joints à des rêves qui frémissent aussi; c'est les tempes qui battent; c'est un tourment qui vous harcèle; c'est une crispation; et c'est un feu. Notons ces mots ; je les emprunte au poème que j'appelais l'Art poétique de Mme de Noailles. Ils indiquent un état de l'àme, un état de l'esprit, sans doute, mais en outre un état physique, un état musculaire et nerveux. Définie ainsi, l'inspiration poétique n'est pas sans ressembler un peu à celle de la Pythie. C'est une ivresse, dit ailleurs Mme de Noailles.
Cette ivresse ne va point, à mon gré, sans quelques inconvénients. Elle a pour conséquence
un art extrêmement tumultueux, un art de fougue et un art qui sera plus attentif à conserver sa ferveur ou, du moins, à faire tenir tout son projet dans la durée de sa ferveur qu'à chercher les délicatesses de la perfection. C'est un art qui n'attend pas; c'est un art qui n'a pas le loisir d'attendre.
Et, de temps en temps, l'on voudrait un peu de repos. Tant de zèle, et sans nulle relâche!... Le poète nous mène, trop vite, nous mène de trésor en trésor, nous éblouit, nous divertit et nous ravit. La chevauchée la plus aventureuse nous découvre à chaque instant les plus sing^ulières et attrayantes nouveautés, nous offre des horizons que nous n'avions pas vus, des émois que nous n'avions pas éprouvés, et un bruit de syllabes qui est la fête perpétuelle de nos oreilles, et un éclat d'images qui est la fête perpétuelle de nos yeux, et une joie qui semblait morte sur la terre. C'est un enchantement auquel il faut qu'on cède. Mais parfois on voudrait, au cours de cette conquête où le poète vous emporte parmi la nature multiple et variée, l'on voudrait s'apaiser un peu. S'apaiser, rêver un peu, rêver à peine, reprendre haleine avant de partir encore. C'est un printemps de délices, un été somptueux, où l'on vous conduit. Soudain, dans ces merveilles, vous ressentez le modeste désir d'un peu de soir, d'un peu de songe.
Eh! bien, ce que vous attendiez, le voici. Le songe arrive dans l'œuvre de Mme de Noailles
UN I.YRISMK NOUVEAU 225
comme le soir dans la nature, enveloppant d'une ombre douce les couleurs, d'une ombre qui est venue à pas de loup et qui tranquillise le paysage.
La poésie de Mme de Noallles a tourné ainsi (le l'exaltation vers la méditation. Cette poésie, je la comparais à une nymphe enivrée de lumière, d'odeurs et de bruits : telle était son allégresse. Et puis, sensible iuHniment à l'heure et à son influence, elle s'est habillée du manteau brun du soir. Le soir est un moment où la nature son.{|e à son déclin. Ce sonjje est entré dans les yeux et dans l'âme de cette nymphe qui participait si gaiement aux fêtes du soleil. On dirait qu'ayant couru dès le matin frais, fleurissant et jaillissant, puis parmi les vives somptuosités de midi, toute à son entrain juvénile, elle s'arrête, quand tombe le silence crépusculaire, au bord d'un lac : les lacs sont la pensée de la nature. Psyché dans les bras formidables de Pan. Les couleurs se sont peu à peu atténuées; il naît une triste rêverie. L'ombre s'est peu à peu répandue et, dans l'ombre, l'idée qui est celle de la fin des jours, l'idée de la mort.
Idée affreuse; idée de révolte et de désespoir; idée si insupportable que, pour en vêtir l'horrible nudité, il a fallu tout l'effort séculaire et le subtil travail de la philosophie et des religions. Mais, pour la nymphe que je suppose et dans la simple nature qui n'est que vie et mouvement, l'idée de l'immobile mort apparaît comme un scandaleux
désastre. L'on ne s'en débarrasse plus; elle a tout pénétré, elle a tout impréjO^né de sa mélancolie. Elle est avec vous désormais; elle vous accompao^ne. Et, à toutes les pages du recueil que vient de donner Mme de Noailles, If s Vivants et les Morts, elle passe, fantôme fnrtif, ou s'installe, image funèbre.
Les poèmes sont répartis sous quatre chefs : les Passions, les Climats, les Élévations et les Tombeaux. Et l'idée de la mort n'est pas confinée dans le quatrième livre; la mort ne reste pas dans les tombeaux.
Les Passions : et, à vrai dire, presque tout uniment les passions de l'amour. Ne suffisentelles pas, quand le cœur le plus chaleureux les a prises, que l'imagination la plus fantaisiste les a ornées et la plus grande douleur consacrées? Pour trouver de tels poèmes d'amour, il faut aller aux volumes de Mme Desbordes-Valmore, muse des larmes, celle-là; muse éplorée sans cesse et qui, pour se divertir de sa souffrance, n'a rien, absolument rien, ni le jeu des métaphores, ni les prouesses verbales, ni enfin les frivolités charmantes de la littérature. Ainsi, tout abandonnée à son amour, elle est peut-être plus touchante. L'est-elle plus que l'auteur de ce poème-ci?
Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage, Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin. Je ne sais pas le jour où, moins sûr et moins sage. Tu me feras mourir de faim.
UN I.YRISIME NOUVEAU 227
Solitaire, nomade et toujours étonnée,
Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit.
J'ai peur de la maison, de l'iienre et de l'année
Où je devrai souffrir de toi.
Même quand je te vois dans l'air qui m'environne, Quand tu semblés meilleur que mon cœur ne rêva. Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,
Car rien qu'en vivant tu t'en vas!...
Que la tendresse est, ici, attentive! et qu'elle est alarmée! L'on y perçoit un frémissement d'inquiétude. Pourquoi frissonne-t-elle? Ah! c'est à cause des minutes qui éparpillent la vie en poussière de néant; c'est à cause de la mort méticuleuse qui, avant de nous tuer, détruit les Fragfiles éléments de nos pensées et, continuellement, détruit le temps, notre durée. Sœur de la mort et son avant-courrière, la futilité habite en nous, en nos amours, comme habite une fleur un insecte caché qui la dévore ou, mieux, comme habile ici-bas toutes choses leur prochaine corruption. L'ancien emblème de l'amour et de la mort, jumeaux souriants et tra^^iques, se modifie : l'on ne voit plus qu'un personnage, et qui est l'amour et la mort ensemble, indiscernables, androgyne double et singulier.
Tout le livre des Passions, livre d'amour, est un livre de mort. L'auteur du Cœur innombrable ignorait l'échéance finale, — finale et, il vaut mieux dire, incessante; — il avait une sorte d'imprudente sécurité; il célébrait l'éternité à
laquelle il était crédule. Mais il dit maintenant :
Qu'ai-je à faire rie vous qui êtes éphémère, Trop douce matinée?...
Quelle adorable phrase, où la cadence des mots est comme un geste de dépit; le son des mots indique le reg^ret; leur coquetterie est la parure mortuaire de la matinée!... Si vous songez à la mort, vous mépriserez la vie, de n'être pas éternelle; ou bien vous l'aimerez davantage, d'être composée d'instants si .précieux : vous aimerez, disait Alfred de Vigny, ce que jamais on ne verra deux fois. Une tendresse déçue et qui a pitié d'elle-même; et qui, de se savoir j)romise à la mort, est plus grave, plus recueillie et plus rêveuse; et qui épargne son bonheur; et qui, le gaspillant, connaît sa prodigalité; et qui souvent goûte la joie amère de badiner avec tant de misère, la joie orgueilleuse d'unir à l'incident qui la désole tout le mortel univers : voilà le sentiment que chante le livre des Passions.
Je ne peux plus savoir...
Si c'est vous ou si c'est l'univers qui me manque.
Le bien-aimé mourra :
Tu seras mort ainsi que David, qu'Alexandre...
Avant qu'il ne meure, mourra peu à peu l'amour :
Je ne vous aime pas aujourd'hui tant qu'hier...
UN LYRIS3TE NOIVKAU 229
Aujourd'hui, le bien-aimé n'est plus ce qu'il était hier. Il était les jardins de Vérone, les musiques d'Ilendaye, l'Espag^ne et ses clairs de lune, les bords de l'Oise et les faubourg^s du Bosphore. Il était tout cela, les temps et les pays aimés en lui et qui se détachent de lui : ainsi se défait l'amour, comme les corps se désagrèg^ent.
Après le livre des Passions, Mme de Noailles a placé le livre des Climats, comme si elle voulait donner à entendre que, désabusé du cœur et de son irrésolution, symbole de néant, l'on va demander au monde extérieur la solidité, la durée. L'on s'y réfugie; ou, de même qu'une plante frêle se pose contre une muraille. Ton s'y appuie. A Syracuse, Gela, Séjjeste et Sélinonte, ruines illustres; à Palerme, près des vagues où meurent les sirènes; à Catane, au jardin Bellini, parmi les lauriers -roses; dans le silence chaud d'Agrigente; dans la campagne romaine, que hante le souvenir de Cecilia Metella; dans les villes et dans les iles parfumées de la Lombardie ; à Vérone de Juliette; à Venise de Desdémone; sur les rives romanesques des lacs; on néglige la pensée pire et la plus déconcertante, la pensée de soi et de son moment. L'on s'absente de soi : et ce sont alors au moins les siècles de l'histoire qui vous remplacent vos courtes heures. Il y a, pour égarer votre méditation hors de vous et pour l'occuper dans l'oubli devons, l'architecture et les arts, la renommée indéfinie des grands hommes, leur
légende, le mariage de leur génie et de leur cité; il y a, pour vous, ce dépaysement où se plait votre désir d'échapper à vous-même; il y a ce stratagème de vous déguiser et de croire que, sous le déguisement, vous êtes devenu quelque autre, un autre que vous aimez un peu moins, de manière à ne pas tant vous attrister sur lui; et il y a enfin la magie des j)lus beaux climats. Avec la prodigieuse abondance et la fine fantaisie de son art, Mme de Noailles tiiomphe à ce jeu subtil et pathétique de se duper contre la mort par les images de la vie. Devant le réel cimetière où git la destruction de nos corps et de nos âmes, elle a tendu cette extraordinaire toile, peinte des couleurs les plus variées, et vives et nuancées, de toutes les couleurs d'ici-bas a,rrangées selon sa guise étonnante; et elle a dressé devant nos tombes un prestige devisions, de chants, d'odeurs. Mais il n'est de prestige qui ne se détériore; et, dans un petit poème, voici que la réalité se découvre. Oui, nous étions hors de chez nous, fort loin, dans un riche et mol Orient; nous sommes pris de nostalgie. . .
La dure splendeur étrangère Nous étourdit et nous déçoit; Je me sens triste et mensongère...
Et puis
Si je meurs ici, qu'on m'emporte Près de la Seine au ciel léger!
J'aurai peur de n'être pas morte, Si je dors sous des orangers.
Et ainsi nous sommes des prisonniers (jui ont clierclié, qui ont tronvé Tilhision de s'être sau- \és. Il faut revenir; ou plutôt il faut consentir à l'évidence : Ton était chez soi, pour y mourir.
Les imajjes de la vie, celles que jiroduit la nature et celles que Tart compose, sont faites avec de la mort. Dans les climats authentiques ou inventés, il n'est pas de sûr ahri. Le poète recourt alors aux mystiques espérances. C'est le sujet du troisième livre, dit des Élévations, ou le sujet de la j)lupart des poèmes qui sont g^roupés dans ce livre, et qui peut-être n'y sont pas groupés avec autant de soin qu'on le voudrait. Ce troisième livre, où il y a des pages admirables, est, à mon gré, moins admirable que les autres, et non seulement à cause de quelque désordre, mais à cause de la difficulté que trouve à converser avec Dieu cette poétesse païenne.
Comment vous aborder, redoutable prière?...
C'est l'idée de la mort qui amène à Dieu la nymphe au cœur innombrable; et la nymphe arrive, somme toute, un peu vite, un peu soudainement, enfin sans préj)aration.
Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main.
C'est charmant, si l'on veut, de grâce et de familiarité. Elle tend à Dieu la main, comme elle l'a tendue au soleil, à l'espace et aux fruits. Seu-
lement Dieu est d'une autre nature; elle s'en aperçoit : et elle en éprouve une sorte de {jéne. S'apei'çoit-elle aussi que sa poésie, courant et se multipliant par le monde , s'était bornée au monde? Elle tache de s'élever; et elle retombe, avant d'avoir pris tout son essor. Du reste, ses élévations manquées sont poigfnantes; et elles ont leur sublime, quand elles aboutissent à cet harmonieux désespoir :
Mais je ne vous vois pas, ô mon Dieu, et je chante A cause du vide intini ! . . .
Une alouette alors, au lieu de l'impossible prière qui n'est pas allée jusqu'au Krmament, monte au ciel.
Après avoir fait, pour éviter la vue odieuse de la mort, ces tentatives inutiles, nous n'avons plus aucune erreur à essayer : nous voici devant les tombeaux. D'ailleurs, il est possible que je prête à ce recueil de poèmes plus de ri^^ueur dialectique que l'auteur ne lui en a voulu donner; je crois pourtant que telle est, dans son livre, l'économie des sentiments. La signification de l'ouvrage ne serait pas la même s'il se terminait par les Élévations. Il se termine parles Tombeaux : c'est là que butte finalement la pensée du poète, là, aux tombeaux de pierre qui enfermentles corps défunts. La méditation de la mort n'a point converti à l'immortalité spirituelle le paganisme de la nymphe. Sa croyance, confuse, est analogue à
celle de raiitiquité : elle attribue aux morts iiiauimés une espèce de vie étran^^e.
La poétesse de la vie a su, j)ar un exemj)Ie, i que vraiment l'on mourait. " Il faut, pour qu'on le sache, uii exemple; et " c'est toi le premier front que j'ai \u sombre et pâle » . Certitude, et non vague science qu'on tient du bavardage de riiumanité. Que viennent, à présent, d'autres deuils :
Les fantôuK's nouveaux n'enfonceront leurs pas Que dans les pas légers imprimés sur le sable.
Autour de la mort, les vivants épiloguent. Et bourdonne leur philosophie, pour la commodité (le leur oubli. La douleur obstinée refuse la philosophie et toutes les consolations idéologiques. Llle est toute livrée au fait : la mort.
La douleur chante. Elle a vu, premièrement, le contraste de la tombe où est enclos le mort et de la route où les vivants courent :
Je vais partir, mon cœur se brise, puisque toi Tu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage, Et que la sombre mort nie cache ton visage Sous le bois et le plomb de ton intime toit.
Que les mots sont ici parfaitement choisis et combinés! Que s'opposent bien l'entrain du deuxième vers «... l'arrêt ou le voyage » et l'accablement du quatrième »... de ton infime toit " ! Tel sera le thème, de strophe en strophe
234 LES'IDÉESTET les HOMMES
revenant et, pour ainsi dire, hanlanl, ànie en peine, la tombe. La rêverie s'achève en invectives contre la nature ({iii fait la vie et la mort, le mouvement et l'immobilité. i*uis un autre poème reprend le thème; il le modifie; il le rend plus intime. La rêverie descend vers la réalité ; elle s'incline de l'idée à l'accident.
Hélas! il pleut sur loi par dolà les faubourgs
Où ceux qui t'aiuiaient t'ont laissé, la mort venue,
Dans le froid cimetière où languit tout amour;
Et le fleuve effilé qui coule de la nue
Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd !
Il pleut. Moi, je suis là, sous un abri de toile,
Dans mon jardin d'été, auprès de ma maison;
Je ne t'aperçois plus au bout de l'horizon,
0 jeune mort dormant sous de funèbres voiles!...
Et le dédain que j'ai pour la vie usuelle.
Alors que ton esprit lumineux s'est enfui,
M'enqjlit d'un si lucide et pathétique ennui
Que le monde mystique à mes sens se révèle
Avec un évident et ténébreux coup d'aile,
Comnje par ses parfums un jardin dans la nuit...
Et l'on peut, avec ce dernier vers, passer des heures.
Mme deNoailles a multiplié, avec la plus ingénieuse abondance de l'image et du sentiment, ces variations où alternent, comme dans un concerta deux voix, le chant de la mort et le chant de la vie. Et, dans le jardin de la vie, elle a lait fleurir les roses de la mort, dont les parfums nous accablent.
Je n'ose dire la conclusion, mais enfin la der-
UÎV I.YRISME iNOUVEAU 235
iiière péripétie du poème a (pielque cliose de iaroticlic; elle est mystérieuse et dogmatique; elle est silencieuse et rude. La poétesse revient à elle-même; elle examine le passé, la route qu'elle a laite jusqu'à ce tombeau. Elle recueillait le miel (le l'univers, elle employait le malheur même à ses chants, l'arfois, elle parlait des tombeaux; et, aimant tout, elle aimait aussi la mort : elle croyait r ai mer.
,Jc vivais, je disais les choses éphémères; Les siècles renaissaient dans mon verbe assuré ; Et, vaillante, en dépit d'un cœur désespéré, Je marchais, en dansant, au bord des eaux amèrcs. A présent, sans détour, s'est présentée à moi T. a vérité certaine, achevée, immobiK» : J'ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles. Ce jour est arrivé, je n'ai rien dit, je vois. Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance, Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trésor Qui me dispense une âpre et totale science : Je sais que tu es mort.
Il me semble qu'aussitôt on se rappelle ce \ isag^e de moine qui est peint dans le cloître du couvent Saint-Marc, à Florence : il a un doij'jt sur ses lèvres et indique qu'il faut se taire et sceller de mutisme sa certitude. C'est, pour lui, la certitude chrétienne. Pour l'auteur de ce poème, c'est une sorte de nihilisme, avec un désespoir stoïcien. D'ailleurs, il ne le dit pas. Les doigts sur ses lèvres, comme l'autre, il garde son secret : seulement, ses doigts à lui frémissent
dans Teffoit qu'ils font pour empêcher (jue la bouche ne se convulsé. On devine, dans ce chagrin, de la rancune. Et ce n'est j)as l'occasion d'épilopuer sur les doctrines. Ce nihilisme, la philosophie ou la religion le corrigeait. Ahiis il n'apparait point comme le terme d'une idéologie. Il résume provisoirement la stupéfaction que les vivants éprouvent devant la mort et qui est à l'origine de toute philosophie et de toute religion. Puis nous suffit déjà la beauté poétique de cette angoisse qui, près d'un tombeau, étreint la nymphe de la vie, — abattue, non, — déconcertée, interloquée : elle possède maintenant le fait auquel plus tard elle songera. La mort lui a bouleversé son univers et elle clevra ordonner sous les espèces de la mort l'univers de la vie. Elle subit d'abord, avec toute sa volonté résolue, l'horreur de la dévastation.
Ce livre est magnifique. Tout ce qu'on a aimé dans les précédents ouvrages de Mme de Noailles, on le trouvera dans ce poème, et consacré par l'idée de la mort, symbole de toutes nos douleurs, qui sont faites avec de la mort, avec un peu de mort ou avec beaucoup de mort, toutes nos douleurs étant du souvenir, promesse de l'oubli, frère de la mort.
Livre magnifique ; et je ne dis pas chef-d'œuvre accompli. Mme de Noailles emploie — et fût-ce inconsidérément — plus de mots qu'il n'en fau-
UN I.YRISME xNOLlVEAU 237
(Irait; il lui arrive de détourner les mots de leur bonne acception; voire, elle n'évite pas le néolo- ;;ismc. Elle traite hardiment les préceptes de I ancienne prosodie. Elle ne redoute pas l'hiatus, (|ui est parfois charmant; elle ne redoute pas de placer devant une consonne un mot rpii se termine par un e muet et de ne compter ce muet pour rien dans son vers; elle ne redoute pas de mettre ensemble à la rime un pluriel et un siufjulior; elle ne redoute pas /jrand'chose. H y a des règles qu'elle refuse; il y en a d'autres qu'elle iccepte : et l'on ne sait g^uère pourquoi elle accepte les unes et refuse les autres. Avec toute son audace et avec tout son caprice, elle se plaît aux rythmes de Malherbe. Les libertés — rejet, enjambement (comme on dit) — que se permetlaient et (jue cherchaient les romantiques, brisant le vers et, l'ayant brisé, le recollant avec adresse, Mme de ÏNoailles, si désinvolte pourtant, se les interdit.
Elle prend allég^rement toutes les libertés, hors celles-ci, au juste, celles qui altéraient la musique traditionnelle de nos vers : une musique qu'elle jouera certes à sa manière neuve et primesautière, mais en préservant l'usage au moins d'une harmonie à laquelle des siècles de poésie nous ont accoutumés. Une telle discipline est indispensable surtout à un écrivain qui, d'autre part, lance loin son audace, à un écrivain qui s'est fait une esthétique de l'exaltation. Esthé-
tique dangereuse, au surplus, et qui, pour aboutir à sa pleine réussite, a simplement le devoir d'accomplir des miracles continuels. Mme de Nouilles n'y manque point : et c'est à qnoi l'on lait allusion, (juand on |)arle de son génie.
Elle a inventé un lyrisme nouveau, cpiand le lyrisme était, chez nous, bien lang^uissanl. On se demande parfois ce que la poésie va devenir; et Ton découvre, dans le caractère de l'époque, les raisons qui expliqueraient le déclin de la poésie. Survient un grand poète. Rien ne 1 annonçait; le voici. Et toutes les prévisions se détraquent. Certaines conjonctures sont-elles plus propices que d'autres à l'apparition des poètes? Je le crois. Mais aussi leur apparition est l'aubaine de la littérature.
Ils dépendent pourtant de leur époque; ce n'est pas leur génie inespéré qui en dépend : c'est la qualité de leur génie. Et le lyrisme de Mme de Noailles porte la marque de notre temps. Non que la touchent bien vivement les idées qui sont l'occasion de nos querelles : idées historiques, qui nous ont changé le spectacle de l'aventure humaine; idées scientifiques, et qui ont modifié notre notion du monde; idées sociales, et qui font croire à certains rêveurs que notre temps est une aurore. Mme de Noailles paraît étrangère à tout cela. Quand retentissent ces batailles de nos doctrines et de nos velléités, elle semble se retirer très loin, dans la jeune Orèce
UN r.YRlSMI': NOUVEAU 230
antique. Sa poésie ii'esl-elle pas Iphigénie qui préfère à tout la lumière, Hélène qui se réjouit de sa beauté, Eurydice qui a vu le pays des ombres? Et, sa poésie, ne l'a-t-elle pas placée I sous l'invocation de Platon, quand elle a mis en épij'jraphe an poème des Vivants et des Morts cette phrase du philosophe : » L àme des poètes lyriques fait réellement ce qu'ils se vantent de faire. " La jolie phrase! et qu'en est jolie la citation, pour autoriser d'un avis g^lorieux la véhémence ou le délire du poème!... Seulement, à lire le poème, Platon n'eût pas reconnu sa pensée. Il n'avait pas deviné cette frénésie à laquelle s'abandonne la poétesse. Un tel lyrisme n'a point, dans la littérature antique, son équivalent; et il ne l'a point dans notre littérature classique, formée à l'école de l'antiquité, formée à l'école de la raison. Un tel lyrisme est résolument déraisonnable. Le romantisme a commencé de n'être pas raisonnable; mais, au prix de ce lyrisme nouveau, le romantisme est calme et reposé. Ce lyrisme nouveau est du romantisme exaspéré, du romantisme qui a subi l'influence de Nietzsche, du romantisme dionysiaque.
Et l'on voit [bien l'accord de notre époque et de ce lyrisme. Quelle époque! La raison n'y est pas en honneur ; l'amour de l'ordre y a l'air d'une pauvreté. Quelle époque surexcitée! Mais sous ses turbulents dehors, elle manifeste une prodigieuse abondance de vie et de passion, bref une
ardeur pareille à celle qui anime le lyrisme de Mme de Noailles.
Or, tel est, dans l'histoire, le rôle insigne des j*Trands poètes. L'âme de leur époque, âme souffrante, âme é[)erdue, âme qui a ses folies, ses péchés, ils la prennentavec eux, ils la recueillent. Ils l'habillent de beaux vêtements. Ils lui remplacent par de souveraines musiques les paroles balbutiantes de son orgueil, de son désir, de sa misère, lis lui enseignent à chanter selon le mode ancien. Et ainsi ils la font entrer dans la troupe idéale où l'on imagine que chantent tour à tour les âmes successives d'un peuple, l'une continuant lautre, chacune avec sa fantaisie et dociles toutes â un invisible chef, — la nôtre qui célèbre sa frénésie la plus neuve sur des cadences que trois siècles de poésie française ont ordonnées et embellies.
Dans lextraordinaire désordre et dans l'abondance éparpillée de la littérature contemporaine, voici pourtant un g^roupe, et qui mérite d'être signalé.
D'ailleurs, il n'est pas le seul. On en trouverait d'autres; et même on en trouverait plus, sans doute, que ne le voudraient les écrivains qu'on y rangerait, car il est peu déjeunes écrivains — et de vieux, si je ne me trompe, — de qui l'on ne put dire ce que disait, d'un peintre vaniteux, un peintre dénué de clémence :
— Il ne fait rien : il cherche sa personnalité !
L'anarchie est plus apparente que réelle. Réelle, ce serait trop beau : nous aurions autant d'écrivains originaux que d'écrivains. Admirons principalement une grande individualité littéraire, qui a fait acte de désinvolture et qui s'épanouit toute seule; mais dédaignons la singularité fausse. Que de talents sont dévoués à eux-mêmes et ne valent pas tout ce dévouement! S'ils se dévouaient à une idée, l'idée en vaudrait peut-
être la peine. L'abnégation volontaire suppose la connaissance de soi ; et elle est un principe de force. Autour d'une idée, pour veiller sur elle, pour la soigner et |)our favoriser son meilleui" éploiement, on n'est pas trop fie plusieurs. Ainsi, les groupes littéraires sont honorables et intelligents qui, au désordre stérile et rabâcheur, substituent l'effort concerté.
Le groupe que j'annonçais, quatre volumes récents le caractérisent : l'Enfant chargé de chaînes, par M. François Mauriac; l'Homme de désir, par M. Robert Vallery-lîadot; l'Appel des armes, par M. Ernest Psichari, et les Hasards de la guerre, par M. Jean Variot. Quatre volumes, dont je voudrais indiquer les analogies, et aussi les différences (car l'entente n'implique pas le sacrifice de chacun) et, plutôt que les analogies, l'accord.
Comment définir ces écrivains? Je les appellerai des idéologues réalistes; et je compte sur le rapprochement de ces deux mots, qui ne semblent pas destinés l'un à l'autre, pour marquer ce qu'il y a, résolument, de paradoxal dans leur doctrine. Ils sont des réalistes; mais aussi la réalité ne leur suffit pas : et ils s'en échappent, pour aller quelquefois jusqu'au mysticisme. Ils sont des idéologues; mais aussi la libre métaphysique leur est insupportable : et ils ramènent à la réalité une capricieuse rêverie. Ils sont des positivistes, en quelque manière; et ils sont des doctri-
naires, en quelque sorte. N'est-ce pas à peu [)rès cela qu'on nomme à présentie pragmatisme? Du reste, je n'oserais pas leur attribuer un système philosophi(pie parfaitement lié : ces écrivains sont assez divers et, au surplus, ils n'ont pas un programme commun dont ils aient élaboré ensemble et partagé entre eux les articles; puis ces écrivains sont jeunes et l'on aperçoit leurs tendances plutôt (ju'on ne voit toutes leurs conclusions. Mais, leurs tendances, tâchons de les démêler.
Ne sont-ils pas conservateurs? Ils le sont, et dignement : leur zèle se dépense à conserver ce que la plupart des novateurs se promettent de détruire ou prétendent qui est détruit. Réactionnaires? Oui; et, même s'ils refusent ce titre, je le leur décerne : ils réagissent contre leurs devanciers. La littérature à laquelle leurs devanciers montraient le plus d'attachement, c'était (en résumé) une littérature analytique et critique. Ils sont une jeunesse qui, au bout de l'analyse de plus en plus délicate, et au bout de la critique de plus en plus audacieuse, a éprouvé un malaise de l'àme et de l'esprit, un malaise auquel ne remédiait pas le nihilisme ou le badinage. Je les comprends! Peut-être avions-nous mené à son terme et comme à son achèvement notre charmant désespoir : qu'auraient-ils ajouté aux jeux malins de notre incertitude? Et, dans le champ de la plus élégante et subtile plaisanterie, que leur
laissions-nous à glaner? Puis il faut, pour aimer un chag^rin, Tavoir inventé ou croire qu'on l'invente : ils ont craint de ressasser le nôtre, sans plaisir. Et puis, notre littérature délicieuse qui se tenait, ou peu s'en faut, à l'écart de toute activité, qui avait l'air de s'amuser tout simplement, innocemment, n'a-t-elle pas, ces derniers temps, été convaincue de plusieurs responsabilités? Dans l'ordre de la vie morale et sociale, on découvre ce qu'elle a démoli, sans rien bâtir. Je l'ai dit et je le répète : ses responsabilités, on les exagère. Et qui les exagère? Ceux qui n'ont pas fait leur devoir de conservation : les politiques. Si les politiques n'avaient pas manqué à leur devoir, cette littérature qu'ils accusent si bien était au moins anodine. Mais il est vrai que survient une jeunesse ardente, prompte, et à laquelle ses devanciers ne lèguent pas une demeure en boa état et habitable pour elle. Comme il n'y a nulle apparence que les politiques sortent de leur nonchalance ou renoncent à leurs manigances de néant, cette jeunesse se met à la besogne : et elle rebâtit sa maison, qui est la maison française.
Elle va vite ; et elle va un peu trop vite à mon gré. C'est aussi bien qu'elle est pressée! Et nous le lui reprocherons, mais non sans trouver dans notre faute son excuse. Plusieurs de ces jeunes écrivains risquent de ne point nous toucher, à cause de leur sagesse, disons, précoce ou voire prématurée. Est-ce un trait de notre vieille corruption,
de notre perversité? Les saints nous émeuvent, surtout s'ils ont péché, s'ils se repentent de torts par lesquels nous leur ressemblions, saint Augustin, docteur converti, saint François d'Assise qui mena dans les vallées d'Ombrie une allégresse profane avant de les consacrer par sa gaieté pieuse. Ces jeunes hommes si tôt sages et qui n'ont pas eu le temps de commettre leurs délits dans l'action ni dans la pensée, nous allons à chaque instant leur demander d'où ils se convertissent, de quoi ils se repentent. Mais que répliquerons-nous, s'ils nous répondent qu'ils se convertissent de nos erreurs et qu'ils se repentent de nous?...
En examinant les générations successives d'un peuple, il ne faut pas omettre leur continuité. Chacune d'elles ne contientpas toute une histoire ; chacune d'elles ne déroule pas toute une dialectique. Elles ont dans les précédentes ce dont elles profitent et ce qu'elles expient, leurs prémisses; elles ajoutent des corollaires, où il y a leur fantaisie et aussi les exigences du syllogisme antérieur. L'étonnante génération qui maintenant incline vers le soir, on ne la comprend pas du tout, si l'on ne songe qu'elle dérive d'une guerre où elle n'a point combattu et où ses pères ont subi le malheur des armes. La nouvelle génération, à laquelle appartient le groupe dont je parle, succède à nous qui avons été des vaincus sans reproche et sans autre revanche que celle de l'art, de la science et du goût : triomphe joli ou,
plutôt, défaite ornée joliment. Quelques jeunes g^ens se dépèchent de racheter leur péché originel, commis par nous. Leur rapidité nous surprend : mais aussi nous nous attardions.
Le héros de M. Ernest Psichari, dans l'Appel des ai'mes, un capitaine, a conscience de représenter » une «grande force du passé » , — l'armée; — il ajoute : « la seule, avec l'Eglise, qui reste vierge, non souillée, non décolorée par l'impureté nouvelle )) . Et, plusieurs fois, il reprend la comparaison de ces deux forces. Même il relève, comme significative, la formule de ces gaillards à qui font peur ensemble, et qui l'avouent, " le sabre et le goupillon » . Eh! bien, oui : Ense et cruce, dit l'Écriture.
On a bouleversé, dans notre pays, depuis un siècle et, avec plus d'acharnement, depuis un quart de siècle, à j)eu j)rès tout. Et plusieurs choses ont cédé, qu'on aurait crues plus résistantes. Notre jeunesse a le sentiment d'être née dans des ruines. Elle regarde autour d'elle et, parmi les décombres, elle voit deux édifices, deux seulement, qui n'ont pas bougé, l'Église et l'armée. Ne les a-t-on pas attaquées? Si; avec plus de violence que tout le reste. Mais on n'est ])as venu à bout d'elles. On n'a pas fini de les tourmenter : les voici, après les épreuves, pareilles.
Il y a, dans la nouvelle génération française,
— et dans le groupe que j'étudie, — un trait qui la distinjjue des j«jénérations précédentes : elle ne peut j)as souffrir Tincertitude. Nous l'avons soufferte, assez facilement; le scepticisme ne nous attristait pas beaucoup. Mais notre scepticisme est aujourd'hui bien démodé. La nouvelle génération française réclame un dogmatisme avec autant de zèle que nous en mettions à ne pas conclure précipitamment et, mon Dieu, à ne pas conclure.
Le philosophe Kant, de Kœnigsberg , avait démontré que toutes les affirmations humaines, touchant l'existence de Dieu, la vie future et les sanctions d'outre-tombe, touchant aussi n'importe quoi, ne valaient rien. Et il examinait toutes les démonstrations ontologiques, cosmologiques, physico-théologiques : il les détraquait; puis il prouvait que toutes autres démonstrations possibles seraient de même qualité. C'est l'œuvre de la raison pure : elle avait dévasté l'univers intelligible. Mais, brave homme (dit Henri Heine), le philosophe Kant vit que pleurait et, de chagrin, laissait tomber son parapluie le vieux Ijampe, serviteur fidèle et qui l'accompagnait à la promenade. Emmanuel Kant songea : <' Il faut que le vieux Lampe ait un Dieu, sans quoi point de bonheur pour le pauvre homme; or, l'homme doit être heureux en ce monde. C'est ce que dit la raison pratique. " Et, substituant la raison pratique à la raison pure, Emmanuel Kant ras-
taura tout ce qu'il avait saccagé. Cette anecdote, qu'a si drôlement inventée Henri Heine, est la caricature du kantisme : une caricature, mais ressemblante. Pour me tenir à mon propos, nous avons eu, en France, des années danfjereuses de raison pure, des années auxquelles succède un hardi mouvement de raison pratique. Au temps de la raison pure, Timpératii catégorique avait un peu l'air de sentimentale et molle complaisance qu'Henri Heine lui attribue. Ce temps est passé; nos jeunes gens considèrent sans doute les prouesses de la raison pure comme un futile et criminel exercice de sophistique industrieuse; et ils sont touchés de l'impératif catégorique.
J'ai cité Kant, à leur sujet. Ce n'est pas qu'ils aient grandement subi 1 influence de ce philosophe. Mais le kantisme, avec ses deux moments, l'un de destruction et l'autre de soudaine édification, symbolise à mon gré cette époque-ci et les deux générations qui l'occupent, l'une qui s'en va et l'autre qui arrive.
Leur philosophe, c'est i'ascal. Ils l'ont lu, médité, compris. M. Mauriac, M. Vallery-Kadot, M. Psichari le citent [)lusieurs fois, et justement. M. Variot cite Descartes, comme » grand organisateur " . Pour Descartes, le doute est méthodique, — un procédé de démonstration, — et il est provisoire, de même qu'en dépit des moqueries de Henri Heine la raison pure d'Emmanuel Kant, pour Emmanuel Kant, est provisoire et
prépare méthodiquement rintervention de la raison pratique. Et c'est un impératif catégorique que pose, lui aussi, Pascal quand il écrit : " Vous êtes embarqué... Il faut choisir. . . Naturellement cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — El pourqvioi ? Qu'avez-vous à perdre? " Ces lignes pourraient servir d'épigraphe ;i chacun des quatre volumes que je signale; et elles résument la philosophie, plus ou moins nette, mais vive, de ces écrivains qui, dans le doute où ils étaient abandonnés par leurs maîtres, « parient " pour l'Église et <i parient » pour l'armée. Ils sont pascaliens, comme leurs prédécesseurs étaient voltairiens : car tels semblent être les deux courants entre lesquels pouvait hésiter la pensée française contemporaine. Que donne, en fait de littérature, cette importante renaissance pascalienne ?
M. François Mauriac avait publié deux petits volumes de vers, les Mains jointes eil' Adieu à l'adolescence. Avec beaucoup de goût, de simplicité, de grâce, il notait l'émoi, les souvenirs, les ferveurs, l'inquiétude d'un enfant pieux, élevé selon le bon usage, et qui est à labri des plus terribles malheurs, non de toute mélancolie, et qui rêve dans les limites où on le garde, et qui souffre, mais qui n'exagère, ni pour lui ni pour les autres, sa douleur. Poèmes délicats, frissonnants de brise matinale et colorés de fraîche lumière. Le soin
minutieux avec lequel l'auteur de ces poèmes ne dépassait point sa vérité, on le retrouve dans cet Enfant chargé de chaînes, un roman très peu romanesque et où l'enfant des poèmes, devenu un jeune liomme, raconte sa première expérience de la vie. il a de précieuses velléités : il voudrait agir et consacrer au bien son activité généreuse. Auprès de lui, ses camarades sont dévoués à une œuvre de propagande catholique. H se joint à eux. Mais il est chargé de chaînes, qui entravent son allure d'apôtre. Et, ces chaînes, ce sont les concupiscences de la littérature et de l'art. On ne s'en délivre point aisément, car on les aime. Ces jeunes gens, à qui leurs devanciers n'ont pas laissé une discipline, leurs devanciers leur ont laissé sur l'âme et sur l'esprit ces chaînes, moins lourdes que nombreuses et embarrassantes. Le sujet du roman, c'est l'effort que fait l'enfant pour se dégager. Si, en fin de compte, il ne se dégage pas absolument, l'effort implique déjà la délivrance, — et » tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé » . Voilà la signification religieuse de ce livre, tout pénétré de sentiment chrétien. Et c'est un livre charmant, joliment écrit, avec poésie, avec une sincérité ornée de quelque ironie : ironie et sincérité vont ensemble parfois; et l'ironie qu on ap[)lique à soi-même est une forme ingénieuse de la |)énitence. L'ironie qu'on applique à son voisin, si l'on n'est pas pharisien du tout, c'est une autre sorte de pénitence,
car mon voisin me ressemble. Et, dans cet Enfant chargé de chaînes, il y a plusieurs voisins traités avec le discernement le plus avisé; il y a notamment un Jérôme Servct, type de démocrate chrétien, conquérant d'âmes et agitateur de consciences, chargé de chaînes, lui aussi, chargé des chaînes de 1 orgueil, et qui promulgue en bulletin de hautaine victoire l'évangile de l'humilité charitable. Étrange garçon!... Il traite ses collaborateurs comme Napoléon ses généraux. Puis, ce Napoléon tout à coup s'attendrit sur lui-même, devient un rédempteur attentif à lui-même et, sur le point de quitter ses apôtres, leur dit : «Mes petits enfants, il convient que, même éloigné, je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Mes petits enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais, mais pas tous... " Et il emprunte le langage du Christ, avec une bizarre effronterie. S'en aperçoitil? Évidemment, oui, et ne fût-ce qu'au plaisir qu'il en éprouve. Ses fidèles, non, tant il les tient sous son prestige; ses fidèles, non, hors l'un d'eux, l'enfant chargé de chaînes, qui connaît et les chaînes qu'il porte et les chaînes d'autrui. Ce personnage de Jérôme Sevet me parait être l'un des plus fins portraits (ju'aient tracés à la perfection nos romanciers d à présent, et avec quelle aisance, quelle sûreté habile, quelle malice, émue pourtant!
Jérôme tombe à genoux et prie. Tout son orgueil est dans sa prière ; son orgueil et sa foi ;
et puis son an^joisse. Il joue un rôle; et il sait qu'il le joue, mais il le joue de tout son cœur. Un tel maître, pour des disciples de vingt ans! 8on ang^oisse liéroïque devient, chez eux, tous les scrupules. M. Mauriac les a très nettement présentés, ces tourments de l'àme religieuse; etil les a, dans son Jean-Paul chargé de chaînes, mêlés aux trouhles de l'adolescence. Sa peinture est d'un artiste pieux, certes, et adroit.
L'auteur de l'Enfant chargé de chaînes nous a menés aux abords de l'église, sur le parvis où l'on cause avant d'aller à la messe; et l'on traîne un peu. Mais on tient à la main son paroissien; puis les cloclies sonnent et vous appellent. Vous êtes sur le point d'entrer. C'est ici que l'auteur de l' Enfant chargé de chaînes nous abandonne. L'auteur de l'Homme de désir nous mène presque dans l'église.
Dès la première page du livre, nous sommes avertis : ce n'est pas unlivre pourles libertins. Las des u physiologies du roman contemporain » , M. Robert Vallery-Kadot rêva d'une œuvre où fût chanté " l'amour véritable " . Quel amour? a L'amour dont parle Dante, qui meut les sphères et lésâmes " ; l'amour qui animait Pascal, la nuit l qu'il écrivait : " Certitude. Certitude, sentiment. Joie. Paix » ; l'amour qui exalte les saints, « dont nous sommes les participants très indignes » ; enfin, l'amour de Dieu. Noble résolution, et qui est déjà l'honneur d'un écrivain : remplacer par de