UN CROITRE
tels sujets, d'une si haute divinité, d'un si sublime intérêt, les petites histoires folâtres et mesquines dont les romanciers se contentent vulgairement. IjO héros du livre est un prêtre, et qui raconte <<)uiment il a renoncé à tous ses désirs pour n'être |)lus (pi iiti vicaire dans une paroisse de faubourg. A-t-il renoncé à tous ses désirs? Non. Il les a épurés, il les a transformés et glorifiés dans leur total substantiel, qui est l'amour divin; il leur a donné toute la possession à laquelle les désirs ne savent pas qu'ils prétendent et qui seule les satisfait, la possession de Dieu.
Magnifique aventure! Le livre est beau. Pourrait-il ne pas l'être, avec cette qualité de pensée, avec la fière audace de lécrivain qui n'a pas redouté le poids d'une telle pensée et qui la porte sans défaillance? Mais, je le lui reproche : il n'est que beau. Il ne me touche guère. Le héros de cette confession, — ai-je tort? — je ne sens point qu'il ait passé par des péripéties où mon libertinage (peut-être) l'eût accompagné. Dès le commencement de sa route, il était, au prix de moi, parfait; et il avait, en partant, une avance que je n'ai pas su rattraper. Ensuite, je ne le voyais que loin et mes yeu.x l'ont perdu. Le voyageur mystérieux que deux hommes avaient rencontré sur le chemin d'Emmaus prit leur allure de pauvres hommes pour qu'ils pussent le suivre.
Mais, l'intention de M. Vallery-Radot, je la devine. Il ne voulait pas que son héros se fit prêtre
par désespoir, après mille malheurs humains et poig^nants; il voulait que ce dénouement fût, de progrès en p rompes, le triom[)he de la joie et de la certitude, et lïit l'œuvre de la {jràce. Or, est-il rien de plus exactement subhme que l'œuvre de la grâce?... Seulement, le héros, aux mains de Dieu, m'échappe. Ses mystiques prières vont de lui à Dieu, sans moi. il songe à une jeune fille qu'il a aimée, et il écrit : « Maintenant que me voici dépouillé du monde, je vis pour toi, ma prière attentive te suit et te garde; toutes mes souffrances te sont comptées; je te [)ossède par ce que j'ai de plus pur, par delà les ond3res périssables, par delà la mort. " Jacqueline Pascal, ayant pris le voile, écrivait : " Dieu sait que j'aime phis ma sœur, sans com[)araison, que je ne faisais lorsque nous étions toutes deux du monde, quoiqu'il me semblât en ce temps que l'on ne pouvait rien ajouter à l'affection que j'avais pour elle. " Eh ! bien, cette terrible fille, vouée à Dieu si passionnément, n'a-t-elle pas, dans la phrase, plus d'indulgence et plus d'émoi tremblant que le saint de M. Vallery-Radot? Je l'aime; et lui, je ne parviens qu'à l'admirer.
« Délivrons-nous de l'art même, si l'art nous doit cacher Dieu ! n s'écrie 1 homme de désir. Mais il écrit un roman. Et je sais bien qu'un roman n'est pas un objet dont la forme soit arrêtée à jamais. Alors, dira l'auteur de ce livre, mettons (jue ce n'est point un loman. — (Ju'est-ce
donc?... Et, en d'autres termes, il me semble (jue M. Vallery-Kadot n"a j)oinl trouvé, pour sa pensée nouvelle, une nouvelle forme littéraire; il emploie une forme ancienne et qu'un usage imprévu désorjjanise. Il a son inspiration qui le place très haut parmi nos écrivains; mais il n'a pas encore son esthétique : et il lui reste d'inventer son art.
C'est la tentation des penseurs : enchantés de la doctrine, ils dédaignent facilement la frivolité de la littérature. Ont-ils peur, eux aussi, de préférer à ce qui est chanté la voix qui chante? En l'honneur de Dieu, ou de leur idée, ils dépouillent les beautés de l'art : que ne consacrent-ils plutôt à Dieu, à leur idée, toutes beautés imaginables, voire quelque virtuosité, ainsi que faisaient les peintres anciens? C'est le précieux, modeste et ravissant hommage d'un artiste : il donne ce qu'il a et, comme le baladin de Notre-Dame, il exécute pour elle ses meilleurs tours.
Quelques écrivains religieux préfèrent à l'hommage le sacrifice; et ils appauvrissent exprés leur manière : ainsi, dans la Brebis égarée, le grand poète Francis Jammes. Il m'estimpossible de les approuver. Et quelquefois les écrivains les plus vaillamment démonstratifs ne manquent pas d'aller jusqu'à Textréme négligence. M. Ernest Psichari, par exemple, a beaucoup de mauvaises pages, à peine écrites. Je l'en veux blâmer et.
avec lui, tant de conservateurs qui écrivent maL Un conservateur qui, en écrivant mal, affirme l'amitié qu'il a pour les traditions françaises, omet la tradition précisément que les écrivains sont chargées fie défendre, celle du bon style français; il omet son premier devoir d'écrivain. D'autres devoirs, plus grandioses, le tentent : et, son humble devoir, à lui, qui le fera?...
Mais, à côté des mauvaises pages, — molles, embrouillées, ou empêtrées, ou accablées, — que d'excellentes pages, dans /'Appel des armes\ On dirait alors que, d'un brouillard, sort et s'élance une clarté. Mieux, on dirait que, dans le jietit jour, un escadron las et qui pataugeait avec flifficulté, entend ses trompettes et part : il a son entrain, son alacrité. Il galope : autour de lui, l'atmosphère est pure et saine.
Il Lorsque l'auteur de ce récit fit ses premières armes au service de la France, il lui sembla qu'il commençait une vie nouvelle " : et c'est le bienfait de cette vie nouvelle que M. Ernest Psichari offre à (jui le voudra. Ense et cruce : il offre le bienfait de l épée. M. Vallery-Radot nous mène à l'église : il nous mène à l'armée. A la vraie armée ! Il note que l'armée a, comme l'église, ses modernistes : or, « le modernisme est la grande épreuve de l'église; c'est aussi l'épreuve de l'armée « . Les modernistes de l'armée considèrent, les malheureux, que tout évolue et que l'armée est dans l'alternative » de mourir ou d'acquérir le sens
UN GROlîPI-: 257
des réalités modernes » . Ils vous feraient une armée humanitaire, philosophe et pacifiste. Et qu'est-ce qu'une telle armée? A proprement parler, ce n'est rien. A ces fades niaiseries, opposons la prière franche et vive qu adresse à Dieu, dans l'église de Cherbourg, le soldat Vincent : 11 Faites que je sois fort et que je tue beaucoup d'ennemis. .. »
Le soldat V^incent, fils d'un instituteur qui ne peut voir un uniforme sans entrer dans le délire où sont les vaches devant un morceau de drap rouge, hésitait et, parmi les séductions diverses des théories, ne savait plus où poser sa prédilection. Et il était éperdu, comme l'est un jeune homme de ce temps. Le capitaine Nangès l'a sauvé, par son exemple, par son ascendant, par ce qu'a de persuasif le spectacle d'une existence analogue sans cesse aux principes dont elle se réclame. Nangès n'est pas un héros extraordinaire; et il n'a point de génie. Mais, ce qu'il est, il l'est absolument : et il est officier. Il Test comme on ne peut pas l'être davantage. Il l'est avec l'assurance qu'il a raison de l'être. Il a conscience d'appartenir à une équipe de gens — l'armée — qui ont une tâche en ce monde. Leur tâche : fabriquer de l'histoire. Or, à notre époque riche d'historiens, on ne fait plus d'histoire ; on en écrit, on n'en fait plus. C'est là, remarque Nangès, u un des signes les plus étonnants de notre barbarie» . Alors, les soldats? Ils sont prêts, pour le jour où
l'histoire recommencera. Et puis ils sont tout équipés, afin ([u'il y ait des soldats. Il le faut : et cet impératif caté(jori({ue sur letjuel repose Taf- Hrmationde Téj'jlise, nous le retrouvons pour Talfirmation de l'armée.
A la caserne, à la manœuvre et à la guerre d'Afrique, JNangès nous apparaît comme un être qui accomplit une besogne incontestable et dont l'efficacité n'est soumise à nulle hésitation ni à nulle chicane : regardez-le!... Ainsi, l'armée, de même que l'église, ouvre un refuge de tranquillisant dogmatisme à des âmes que le doute idéologique empoisonnait.
Le roman, d'un bout à l'autre, estsalubre : on s'y porte bien et, à le lire, on sent que vous fouette un air tonique, que vous excite une allégresse de santé. Le roman, vers la fin, prend une véritable grandeur. Dans le sud marocain, Nangès, après des escarmouches et des combats, rencontre un officier. Il le voit, comme dans un mirage; et il se nomme : — Capitaine Nangès, de l'artillerie coloniale. — Lieutenant Timoléon d'Arc, répond la vision; oui, l'ami du comte de Vigny... Et l'on se souvient du donjon de Vincennes, de la grandeur et de la servitude militaires. Nangès, comme Timoléon d'Arc et le comte de Vigny, a éprouvé « la grande tristesse de l'armée " . Mais, dit à Nangès Timoléon d'Arc, « vous connaissez, vous autres, des grandeurs nouvelles; vous avez dans le cœur la haine, c'est
ce qui nous manquait. Depuis (juarante ans... Le comte de Vi^ny l'a bien dit : nous ne pensions qu'à cette (grande ombre qui nous dominait; au |
lieu que vous, vous attendez quelqu'un... » Et |
Nangfès : " Ce que l'armée a été pour vous, mon- I
sieur, elle 1 est aujourd'hui pour beaucoup de Français. Où trouver, se disaient-ils, une raison d'être? Où trouver une règ^le, une loi? Où trouver, dans le désordre de la cité, un temple encore debout?. . . "
Cette pensée, à laquelle M. Ernest Psichari a dédié r Appel des armes, M. Jean Variot lui a dédié les Hasards de la guerre, un chef-d'œuvre.
Andréas Hermann Ulrich..., né à Strasbouif} vers 1880, fut un enfant triste, farouche et qui cachait sous un masque impassible une tendre sensibilité. Orphelin, élevé par sa g^rand'mère, il a deux oncles, un ancien officier de marine et un ancien officier de l'armée, deux surprenants bonshommes qui, premièrement, se ruinent et enfin le laissent sans argent, — qu'importe? — sans maison et sans aucune attache dans la vie. Il essaye l'existence comme il peut. L'une de ses tentatives serait d'acquérir, en travaillant, une somme qui lui permît de racheter sa maison : dans la maison où ses pères ont vécu et sont morts, il continuerait leur coutume. Mais, travailler? Chez qui? Où? Il ne trouve sa place nulle part. L'autre tentative serait, faute d'une famille, de s'en faire une dans l'humanité ancienne : il en
assumerait le rêve et le souvenir qu'attestent les livres, les tableaux, les champs de batailles illustres. Devant les tableaux, il a conscience de n'être pas un artiste : " J'ai battu en retraite, comme nous disons. » Il sait ce qu'il est; et il n'admet en lui que ce qui est de lui, car il cherche à composer l'authentique réalité de sa personne. Les livres? Il y a Montluc le brave et ce qu'il a dit, en 1554, défendant Sienne contre le condottiere Medici, marquis de Marig^nan : " Il faut crever plutôt, ou reconquérir ce que vous avez |)erdu! » Ne le sait-il pas, lui, Français d'Alsace et orphelin dépouillé du sol et des murs qui lui ap|)artenaient.'' Il le sait mieux, à la suite d'une |)hrase décisive. Mais, reconquérir? 11 faut ne pas être seul; il faut entrer dans une armée. Andréas lit la Théorie de la grande guerre, par K. de Glausewitz, g^énéral prussien; et la science de la guerre lui apparait comme la plus belle et forte, " celle qui est commandée par la raison même de la nature humaine, la lutte " . Il visite les cham[)s de batailles : Wagram, Austerlitz, Esslingen, la Bérésina. Il en ressent la mélancolie glorieuse et l'enivrante majesté; puis, éveillant la mémoire des morts, il voit les alignements humains, les foules disciplinées, cette géométrie calculée et vivante, la décision multiple et, dans la masse qu'une volonté soulève, l'initiative obéissante de chacun. Désormais, il connaît son devoir pareil à son désir : être un soldat dans une armée. Un
pays a besoin d'une " caste exemplaire » ; et c'est, dans une démocratie, le rôle de l'armée. Ou bien le rolc de l'ég^lise. Mais, de nature, on est ou prêtre ou soldat; Andréas, soldat. Seulement, il n'a plus l à^e d'un soldat de chez nous. Donc, il lui reste de refaire sa vie parmi les « aventuriers militaires " : il s'engage dans la Légion. A la bataille, en Afrique, il sera blessé mortellement. Du lit où il souffre en attendant l'agonie, à l'hôpital de Casablanca, il écrit : « J'ai été bien heureux pendant les derniers temps de ma vie! »
Pour dégager le dessein du livre, je l'ai réduit à ses idées. L'on n'en voit plus que le squelette. Mais qu'on veuille en imaginer les idées remuantes et charnues. Admirable récit : chacun des épisodes y est un geste dans la continuité d'une action logique et dramatique. Des péripéties variées et qui se développent avec régularité, sans que rien y soit adventice, de sorte que c'est la substance même du sujet qui se nourrit et qui s'épanouit. Un ordre vivant : et l'auteur a procédé selon sa doctrine morale; la composition du livre est l'emblème, l'exemple et la preuve de son éthique.
Que de scènes traitées avec la plus forte maîtrise! Et le pittoresque le plus intelligent, qui nous dépayse et ainsi nous amuse, et qui ne nous déconcerte pas. L'auteur sait nous accoutumer sans retard à des singularités d'âmes et de mœurs qui, nous ayant divertis, engagent notre con-
fiance et ainsi notre intérêt. Il arrive, dans Tori- {piialité surprenante, à l'évidente vérité, qui est le don principal du conteur.
Les sentiments sont délicats et mâles. Le plus moderne émoi revêt ici un caractère cornélien. Que d énergie dans la douleur et de noblesse dans le pathétique ! Andréas, si réel, et individuel avec une si fière désinvolture, s'agrandit jusqu'au plus magnifique symbole et le plus concluant. Ce garçon qui n'a rien fait de mal, qui pâtit d'avoir été abandonné par ses morts et de n'avoir pas deviné ce que ses morts lui devaient dire, et qui, cherchant sa discipline, arrive à cette extrémité hautaine de se mettre à son ran[; parmi les soldats de fortune, cet aventurier qui réclame une rude contrainte, et fût-elle arbitraire, incarne tout le malheur de son temps, le désespoir et la dignité, la grande angoisse et la décision d'une jeunesse qui a pris au sérieux, qui a pris au tragique les dévastations où flânent encore et vieillissent curieusement quelques joueurs de flûte, les derniers peut-être.
HOMKRE
Quand je connus Homère, étant très enfant, ce fut par une vieille estampe qu'il y avait au mur, encadrée d'or, dans la maison de mon fpand-père. Entre l'imaf^i^e et la vitre, de fines poussières s'étaient insinuées. Je me rapj)elle (ju'un jour je montai sur une table pour chercher l'interstice par où elles avaient dû pénétrer. Je ue vis rien : le cadre était bien clos; du papier bleu, collé au dos, le fermait.
Alors, ces mystérieuses poussières m'apparurent comme le signe d'une terrible ancienneté, si lointaine que je n'en pouvais évaluer la distance, le recul profond dans les siècles. Ce fut là mon premier sentiment de la durée : j'imaginai un temps antérieur à mon grand-père et au père de celui-ci. Lorsqu'on m'apprit, bientôt, l'histoire sainte, Thistoire aussi de Gharlemagne, de Louis XIV et de Frédéric Harberousse, la diversité des époques me fut, malgré les dates, inintelligible; et tous ces bonshommes d'autrefois se groupèrent pour moi, dans le passé vague, indé-
terminé : Homère était parmi eux, avec Mathusalem et Salomon.
Je le vois encore, drapé clans une robe aux longs plis, sa lyre sur le dos, car il voyageait. Et il levait un bras vers le ciel; sa main g^auche était appuyée à l'épaule d'un jeune {rarçon qui le guidait, car il était aveugle, ainsi qu'en témoignaient ses yeux pareils à ceux des statues, sans petit point noir au milieu. A sa bouche entrouverte, on devinait qu'il déclamait quelque chose ; comme auditoire, il avait les flots agités contre le roc.
Ce vieux vagabond, je le pris pour un énergumène, bien que la juste signification de ce mot m'écbap|)àt; mais j'avais entendu appeler ainsi des gens redoutables, qui lont des discours et des gestes et qui n'ont pas le sens commun. Ceci me troublait, par exemple : comment mon grandpère, qui professait, à l'endroit des énergumènes, une si vive hostilité, possédait-il le portrait de celui-là ?
Un matin, je l'interrogeai sur Homère; et il me dit :
— C'est un grand poète de jadis, le plus grand de tous les poètes. Tu liras ses vers plus tard, il était le fils du fleuve Mélès et de la nymphe Krétéis.
Je me sauvai au jardin; à toutes jambes, je m'enfuis, terrifié de telles révélations déroutantes; et je jouai avec du sable, afin de me distraire de ces bizarreries. Mais le fleuve Mélès, la
nymphe sa femme, et le vieux vagabond leur fils, m ont fait peur, très lonfjtemps.
Ensuite, il a fallu (juc j apprisse, afin de le réciter, l' Aveugle d'André Cliénier; c'est un des plus émouvants souvenirs de ma prime adolescence.
Combien mo plurent ces beaux vers, pour leur calme harmonie et pour l'évocation soudaine d'une vie héroïque et jiastorale ! Le vieux vagabond, que j'avais oublié, se divinisa.
C'était au cours de longues vacances que je passais dans une petite ville provinciale. Aux alentours, où l'on me menait pour la promenade, il y avait des prés municipaux; et là, s'installaient quelquefois des bohémiens, sur le compte desquels ma bonne s'exprimait durement. Klle les accusait de forfaits effroyables, comme d'allumer les meules et les fermes, de voler les enfants et de jeter le mauvais sort aux troupeaux. Je revins de ces préventions, un jour que j'aperçus, à côté de la roulotte, un vieillard à la barbe blanche et mal vêtu, mais qui déclamait quelque chose. Je compris qu'il était un Homère, à n'en pas douter, et que ma bonne, comme les enfants de Gymé, dédaignant Mnémosyne, était maudite de la muse. J'aurais voulu aller dire au vieillard :
Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l'empire céleste?...
Il ne fallait pas y songer. Ma vigilante bonne se hâta, déblatérant contre les chemineaux. Le
soir, on m'enseigna qu'elle avait raison de haïr ces g^ens qui n'ont pas de domicile. Mais moi, je rêvai dès lors d'aventures et mon cœur d'enfant sage frémit à la pensée d'une libre existence; je fus dans le chimérique état d'esprit où, par un privilège poétique, est resté notre Jean Richepin, l'ami des gueux et des tsiganes.
Dans le jardin de mon grand-père, tout un été, j'invoquai le dieu de Glaros, Apollon-Smiuthée, à l'arc d'argent; je le priai de me servir de guide, à cause des molosses, à cause des marchands de Gymé, à cause des périls qui menacent l'indigent étranger. . .
A peine, mes enfants, vos mères étaient nées Que j'étais presque vieux!...
De générations en générations, partant de mon grand-j)ère et allant, en idée, jusqu'aux âges les plus lointains où mon imagination se heurtait, je pris conscience d'une époque qui eut été la jeunesse du monde. Je m'en souviens; les cloches de la cathédrale voisine sonnaient pour la fête de la Sainte-Vierge. Leurs volées magnifiques jetaient dans l'air une gaieté de vie nouvelle. Toujours plus vifs, les sons allaient, venaient, et les vibrations de lun continuaient encore, que l'autre déjà s'épanouissait. Épanouies aussi, et pareillement, les Heurs du jardin, géraniums et roses, dans l'abondance du soleil, embaumaient. Ces merveilles aidant à ma jeune méditation, il me
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sembla que je vivais aux |)remicrs jours humains; dans un paradis terrestre peuplé d'histoire sainte, je vis le vieil aède et je l'entendis qui me saluait :
Je vous salue, enfants venus de Jupiter,
Heureux sont les parents qui tels vous Hrent naître...
Les enfants ont une extrême facilité à confondre les époques, à réunir en nne seule et hardie synthèse les éléments divers de ce qu'ils aiment ou admirent. Il me suffit de me rappeler les paradis terrestres fort païens qu'organisait ma j)iiérile rêverie |)Our que je trouve naturelles ces audaces du prompt et charmant moyen âg^e qui, dans le texte d'Homère, lut l'annonce du Messie et ainsi transforma en prophète, en Ezéchiel prématuré, le chanteur d'Achille aux pieds légers et d'Ulysse prudent. Les savants de l'ingénieuse Alexandrie avaient préparé cette erreur, si féconde pour l'apologétique.
Moi aussi, quand j'allais à la cathédrale, pour les vêpres, et que le soleil illuminait bien un grand et compliqué vitrail où il y avait, non loin de 8aint-Hubert et du cerf dont le chef était surmonté d'une croix, Roland, neveu de Gharlemagne, donnant de Durandal sur une roche, je mêlais ces belles histoires et ma ferveur les animait toutes également.
Cne autre verrière me ravissait; elle signifiait l'aventure de l'enfant prodigue. Et moi, j'aurais été cet enfant-là volontiers, ce bohémien, ce va-
(jabond. Vers le milieu de la verrière, le j)eintre avait représenté les divertissements auxquels l'enfant prodigue se livra quand il fut loin de chez son père. Il dinait en la .«jaie compag^nie de deux jeunes filles, affables toutes deux, l'une appuyant sa tète sur l'épaule du jeune homme et l'autre couronnant de roses ce frivole. Elles étaient, l'une et l'autre, si jolies, que je les pris pour des nymphes. Ou, du moins, je ne me disais pas qu'elles fussent des nymphes précisément; mais, quand je pensais à Krétéis, cette nymphe qui eut pour fils Homère, je me la fi^furais sous l'apparence élég^ante et câline de l'une de ces deux jeunes filles, celle qui couronne de roses le front du beau poète : pas un instant, je ne doutai que l'enfant prodigue ne fut un invocateur d'ApoUon-Sminthée. Le fleuve Mélès, d'abord, me dérouta; mais je cessai bientôt de son[jer à lui.
Tel était le désordre de mes idées et telle la combinaison hasardeuse du petit nombre de faits que j'avais à ma disposition. Il en résultait de bizarres rencontres ; de furtives analogies créaient en mon esprit des systèmes fallacieux auxquels j'accordais ma créance avec ingénuité. C'est à peu près ainsi que les époques anciennes procédaient; elles avaient une pareille liberté pour concevoir à leur manière les époques plus anciennes encore. Et c'est ainsi qu'elles modifièrent à leur gré le personnage admirable d'Homère; il
fut, pour elles, un peu chrétien. H y a quelque chose d'enfantin dans la collective pensée des siècles que la méthode historique n'avait pas disciplinés. Aussi les souvenirs d'un enfant nous aident-ils à conn)rendre les généreuses fautes d interprétation qui ont été commises autrefois et à la faveur desquelles a pu durer si glorieusement l'antiquité.
Un Italien délicat, M. Gomparetti, sénateur et latiniste, a écrit un beau livre qui s'appelle Virgilin nel medxo evn. Il y raconte l'étrange destinée qu'eut « Virgile au moyen âge " et comment le j)oéte de Rome impériale devint, sur les portails des cathédrales, le voisin de la Sibylle et du pro- ])hète Jérémie. C'est une belle histoire!... On utilisa Virgile encore beaucoup plus qu'Homère et on l'installa vraiment dans la série des précurseurs et des annonciateurs discrets. L'idée religieuse fut que Dieu avait, de tout temps, préparé la suprême révélation; seulement, jusqu'à la venue manifeste du Christ, il l'avait, cette révélation, couverte de symboles difficiles. Et toutes choses contenaient obscurément le Verbe, avant que le Verbe se fit chair. Il était dans la nature créée; il se cachait dans l'abondante et subtile allégorie des paysages et du ciel; et il se dissimulait aussi dans les poèmes. Maintenant, à la claire lumière de l'Évangile, on savait le découvrir partout où il s'était enveloppé d'apparences prestigieuses. Ainsi travaillaient sur l'antiquité lesthéo-
lo.'jiens; de même, ils dévelo[)paient littéralement et commentaient avec force détails la |)ensée (|iii est incluse dans ces quatre mots : Cœli enarrnni glorùnn Dei\ et, de même, ils traduisaient comme des signes évidents du Christ, de la Vierge et de tout le dogme les mœurs des animaux, et du lion, par exemple, qui, fuyant les chasseurs, effare avec sa queue la trace de ses pas sur le sable : ainsi le fils de Dieu, venant ici-bas, s'entoura de divin mystère assez pour que les Juifs ne le reconnussent pas. Les animaux furent prophètes; et prophètes aussi, les cieux, tous les objets de la nature, les livres des païens. Une foi subtile et dialecticienne organisa ce prodigieux rébus.
Ah! les fins et les sublimes contresens! F^t comme la ferveur chrétienne avait de l'entrain pour tirer à elle et pour accaparer l'antiquité!
A l'époque de la Renaissance, un paganisme nouveau adopta un auti-e système de contresens et, dans les œuvres de l'antiquité, cheicha une philosophie panthéistiqiie et naturelle, un audacieux libertinage de l'esprit, les éléments d'une polémique anti-chrétienne.
Qui écrira l'histoire des tribulations qu'a subies depuis deux mille ans l'idée de ranti(|uité? Au dix-septième siècle, pour un Racine et pour un Fénelon, l'antiquité est une époque privilégiée, presque complètement dégagée de la chronologie et où vécut, si l'on peut ainsi parler, une humanité emblématique. Les hommes de la révolu-
tioa abusèrent de l*liitar(}ue. Kt, n'accusons pas l'iutarque; mais, sans lui, le lanjjage de la révolution n'aurait pas été tout à fait ce (jue nous lisons qu'il fut, — ce lan^fj^a^'j^e emphatique, niais et assez beau; — sans l'intarcjue, sans ce l'hilaiHjue liypeiboli(jue et faux qu'elle imagina, elle aurait peut-être été plus vile encore en ses manières.
Et il n'est pas jusqu'à nos républicains de 48 qui n'aient subi l'influence d'une Rome inexacte et d une Athènes fallacieuse.
Ainsi vivait encore l'antiquité jusqu'à l'époque qui a précédé la nôtre. Elle vivait, différente d'elle-même. Ce qui vivait, ce n'est pas l'antiquité vraie, assurément, mais une antiquité que les générations successives avaient transformée à leur image, selon le gré de leur [)assion, de leur commodité, de leur intelligence particulière, selon l'usage, exorbitant parfois, qu'elles voulaient en faire. L'antiquité vraie était morte, avec ses hommes, un beau jour. Mais ce qui, d'une époque abolie, subsiste, c'est l'idée qu'ont d'elle les générations ultérieures. Et, cette idéelà, pour qu'elle dure, il faut qu elle soit erronée. Il faut, en effet, que les siècles s'intéressent à elle; et l'égoïsme naturel des siècles fait qu ils s'intéressent au passé quand ils le sentent pareil à eux, quand ils le rendent pareil à eux, en quelque chose, et, de cette façon, l'emploient, l'exploitent, se servent de lui comme d'un argu-
ment, lui prennent la substance de leur pensée imprévue et, bref, le manient à leur fj^uise. Le contresens est l'inévitable loi qui domine l'histoire des idées; c'est à lui qu'a été due, jusqu'à j)résent, la continuité morale des âges.
De là, cette façon désinvolte qu'on eut, avant nous, de traiter les époques anciennes. Oui, une façon désinvolte, et plus pieuse que notre superstition d'archéolop^ues.
Les gens du moyen âge et d'ensuite continuaient de siècle en siècle la construction des cathédrales, sans se préoccuper des plans du premier architecte. Le dix-septième siècle appliqua aux nefs gothiques des façades abominables. Mais il n'y a que deux manières d'agir, avec les monuments anciens. Ou bien on j)rolongera leur vie, coûte que coûte, au delà des limites normales; et, pour cela, on les adaptera aux conditions incessamment nouvelles de l'existence; ou bien on permettra qu'ils meurent tranquillement, quand leur destin sera révolu et quand la pensée dont ils ont été la forme ostensible aura cessé de se faire entendre. C'est pourquoi on ne devrait pas, à mon avis, restaurer le Parthéiion. Les monuments ont leur durée. Ils vivent autant que vit pour l'humanité le rêve qui les a dressés sur le sol. Plus ce rêve était fort et puissant, plus ils ont été solidement construits. Plus il était fécond et capable d'enchanter l'avenir, plus l'avenir les a respectés et plus ces pierres bâties demeurent
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énerj^iquement attachées à la terre. Le Parthénon chancelle, parce qu'en définitive c'est bien fini de riiellénisme. Le Parlhénon auiait duré plus longtemps si, autrefois, des moines l'avaient pris — et arrangé à leur guise! — pour en faire la chapelle de leur couvent. D'ailleurs, ce n'est pas ce que je propose : le temps de ces simples et vives hardiesses n'est j)lus. I^es antiquaires que nous sommes ne toléreraient pas cela; et, cela, ils le feraient sans spontanéité, sans gaillardise : ils le feraient mal.
C est, je crois, un trait significatif de la civilisation moderne : nous sommes des antiquaires, nous avons un sentiment juste et archéologique des époques qui ont précédé la nôtre. Nous nous efforçons de leur laisser ce que les philosophes appellent un caractère objectif. Pour cela, nous avons soin de ne pas nous mêler à elles, de nous détacher d'elles. Alors, notre ferveur ôtée qui seule les animerait, elles ne sont plus que de la mort indifférente.
Un jour, le peintre James Tissot, qui avaitillustré l'Evangile, rencontra M. Degas. Pour illustrer bien l'Evangile, le peintre James Tissot avait fait le voyage des lieux saints; et, là-bas, il avait exécuté nombre de parfaits croquis, cherchant l'exacte ressemblance des paysages et des types, veillant à ne pas inventer, mais à suivre le rigoureux détail de la réalité qu'il observait. M. Degas lui dit à peu près :
— Je vous félicite, monsieur. Vous avez copié le mur de Jérusalem avec beaucoup de scrupule Seulement, monsieur, pour nous, le Christ n'est pas né en Judée : il est né à Épinal.
Admirable formule, et dans laquelle est excellent le choix d'Épinal, ville de populaire imag^erie ! Admirable formule, et la meilleure pour attester la fantaisiste destinée des légendes ! . . . Un certain agitateur Israélite est mort sur la croix. Que nous importe de lui? Et, s'il n'était question que de lui, ce serait affaire aux érudits. Mais le Jésus qui a troublé le monde et qui le trouble, celui-là est un beau et terrible Jésus d'image ; et il est né, oui, à Épinal.
La conséquence du travail archéologique que fait notre temps, la voici : l'histoire s'en ira en poussière sèche et vaine; ce sera fini de tout ce que donnaient à la continuité morale des âges ces contresens, si pleins de bonne foi et riches de complaisante idéologie.
... Mais, moi, j'aimais Briséis et iNausikaa. Je ne les aimais pas en humaniste et encore moins en philologue. Toute une saison, je fus épris d'elles, et au point de ne pas savoir laquelle des deux je préférais : mon amitié, quelquefois, les confondait; et, quelquefois, ma ])rédilection allait à l'une ou à l'autre de ces rivales qui alors se disputaient mon cœur adolescent.
Ah! Briséis trop silencieuse et de qui Homère ne cite pas une parole, mais qu'il appelle «Briséis
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aux belles joues " , comme tu t'en allas de mauvais gré lorsque Talthybios et Eurybatès, les envoyés d'A^jamemnon, vinrent te chercher et te ravir aux caresses du jeune Achille!... Petite esclave qu'avaient sans doute familiarisée les procédés affectueux de ton possesseur, mon imag^ination te voyait partir avec ces deux hommes; et je t'accompag^nais de mon chagrin. Achille, quand tu t'éloignais, ne t'a pas dit adieu : c'est à cause de sa g^rande colère; et son orgueil était encore plus ému que sa tendresse. Moi, Briséis, j'avais pitié de ton obéissance et je plaignais tes larmes. J'aurais voulu être Talthybios ou Eurybatès, pour t'encourager avec des mots choisis et te prier de ne pas te retourner vers Achille, ton ami, puisque la fatalité t'emmenait. Plus encore, j'aurais voulu être Ag^amemnon, ce roi des rois, dont la conduite m'indignait et dont l'amoureuse autorité, pourtant, me tentait. Car je devinais que bientôt tu aimerais Agamemnon, pour sa fière initiative.
Et vous, Nausikaa, princesse plus heureuse, fille du magnanime Alcinoiis, vous montez sur un char que traînent des mules; vous tenez les rênes et le fouet; vos servantes vous accompagnent. Et voici. Auprès du fleuve et des lavoirs, il y a une j)rairie. Alors, vos servantes et vous, comme le soleil est chaud, vous ôtez vos vêtements, vous vous baignez et puis vous jouez à la balle. C'est vous qui dirigiez, avec entrain, le jeu, Nausikaa
aux bras blancs; et vous êtes plus grande que les autres jeunes filles, ainsi que, sur le Tayg^ète et l'Érymanthe, Diane dépasse de la tête les autres chasseresses . Sicut lilium inter spinas, ita est arnica niea intei^ filias . . . Et puis, ô petite princesse Nausikaa, c'est votre plaisir de laver vous-même, au fleuve, votre robe et tout votre accoutrement de jeune fille; vous jouez à la lavandière, comme notre reine Marie-Antoinette, dans le décor joli de Trianon, jouait à la fermière.
Et vous étiez nue, ô Nausikaa ! ... La pensée de vos bras blancs me troubla; et je n'osais pas trop songer à vous qui étiez nue, sur la prairie, au bord du fleuve, pour le bain.
Le soir, avant la tombée du beau crépuscule d'été, quand le bleu du ciel verdissait et que les premières étoiles s'allumaient et quand les martinets allaient criant, criant, et que, muettes, les chauves-souris faisaient leurs cent tours, il y avait, dans les rues de cette ville provinciale, des jeunes filles qui jouaient au volant... Avec une sorte de peur, je songeais à vous, Nausikaa, et à vos bras blancs, et à vos compagnes. Je songeais à vous et à Briséis, à vous si gaie et à la triste Briséis... Ah! l'une et à l'autre, vous avez été mes petites amies les plus émouvantes. Je lus ainsi V Itiadc et V Odyssée avec une ferveur attentive. Elles ne me furent pas lettre morte, mais, vive !
Je me souviens d'un matin d'automne, qui, dans ma mémoire, subsiste comme l'un de mes plus tristes matins.
J'étais élève d'un lycée parisien, ancien couvent rebâti en caserne. A peine étions-nous rentrés depuis quelques semaines; et déjà le plaisir des cahiers neufs, des livres neufs, des belles fournitures de bureau, accessoires d'une vie qu'on inaugure, avait peu à peu disparu; nous recommencions le vieil ennui.
La classe avait, ce matin-là, préludé comme toutes les autres; et je la suivais avec une morne indifférence. Soudain, je m'éveillai de ma torpeur. Que n'entendais-je pas?... De sa même voix, frêle, un peu nonchalante, et que nul incident, nulle pensée n'avait animée jamais, le professeur épilog^uait sur la nymphe Krétéis, le fleuve Mélès, toutes ces fables, et concluait qu'Homère n'avait pas existé. Une sorte d'angoisse me prit; le sentiment que j'éprouvai ressemblait à la honte : et, je ne savais pas précisément pourquoi, la pudeur de mon adolescence en était offensée. Je n'osais pas bouger. Je regardais mes doigts et je craignais d'avoir à lever les yeux. Le professeur, avec placidité, nous exposait les arguments de VVolff, de Schlegel et de Jacob
Grimm : il lançait toute la Germanie à l'assaut de la culture antique. Et il faisait cela sans hâte, sans épouvante, sans émoi aucun. Moi, je tressaillais. Entre mes doigts et mes yeux, une image s'était réalisée, celle du vieil Homère encadré d'or et qui déclame, appuyé d'une main sur l'épaule d'un jeune garçon. Cette image était immobile et parlaitement nette. La kyrielle des arguments défilait : oui, la diversité des civilisations que représentent et ï Iliade et ï Odyssée, les interpolations évidentes, l'archaïsme de certains morceaux e,t la jeunesse de quelques autres, le travail d'arrangement que les contemporains de Pisistrate exécutèrent, — et l'écriture qui n'était pas encore inventée au temps des poèmes homériques!... L'écriture?... A la vérité, je ne concevais pas qu'Homère eût écrit ses poèmes. Je le voyais, je l'entendais qui les improvisait et les chantait. Mais le professeur affirmait qu'une mémoire humaine ne sait pas garder tant de vers intacts. Et donc il y avait anciennement, avant que l'écriture fût inventée, des tas de chansons, plus ou moins longues, quasi indépendantes les unes des autres, et que des savants, plus tard, réunirent, — des tas de chansons, nées à l'aventure, produits de l'imagination collective d'une époque. Avec tout cela, Homère l'aveugle, fils harmonieux de la nymphe et du fleu^e, Homère divin s'évanouissait parmi les légendes : il n'était plus qu'un nom, qu'un bruit de vois., flatus vocis\
il n'était plus qu'un admirable mensonge, un beau prestig^e défait.
Plus tard, deux ou trois ans plus tard, ils m'en ont enseigné bien d'autres!... Selon le subtil évêque de Gloyne, Berkeley, ils m'ont appris que le monde extérieur n'existe pas et n'est que la raisonnable chimère de notre pensée; ils m'ont appris que je vivais au milieu de mon rêve et que j'étais l'inventeur des fausses réalités où j'appuyais ma certitude. Ce me furent des mois étranges, décevants et divertissants, où j'ai vécu, parmi des apparences, à badiner, comme un petit Hamlet collégien.
La substance, derrière les phénomènes, s'était anéantie. Il ne resta qu'une fantasmagorie inconsistante et bien réglée, à laquelle mon habitude servait de loi.
Eh! bien, cette révélation m'amusa et ne m'émut guère. Elle transforma toute ma rêverie; elle me fit goûter extrêmement l'usage d'une dialectique surfine : et je lui consacrai le loisir abondant de mon esprit. Je sus m'expliquer à moimême, avec les tours de raisonnement les plus ingénieux, que l'apparence qui n'est pas capricieuse offre les mêmes garanties, a le même mérite et le même agrément qu'une réalité substantielle et, après tout, la remplace le mieux du monde.
Quand je connus, ou crus connaître, — c'est tout un, — que le monde extérieur n'existe pas.
280 [.ES IDÉES ETIlES HOMMES
j'étais à l'âge où, volontiers subversif, on s'aventure dans les pires courses de l'idéolo^yie. La juvénile ardeur que j'avais excitait mon audace; à pareille distance de mon espoir et de mon souvenir, je me sentais libre comme, auparavant, je ne l'avais pas été, comme depuis lors je ne le fus pas. Et ainsi, le monde extérieur s'anéantit sans que j'en eusse de tristesse : le voile de Maïa, splendide et larg^ement éployé devant mes yeux, me cachait la catastrophe. Mais qu'Homère n'eût point existé, cela, je ne le supportai pas sans chagrin.
Je me souviens de cette cour de lycée où, après la classe, je me trouvai pour la récréation. Elle étaitcarrée, encadrée de bâtiments laids. De petits arbres y vivotaient, dont les feuilles avaient roussi dès l'été. A cause d'une pluie menue et persistante, nous nous étions réfugiés sous la demi-toiture d'un préau qui longeait l'un des côtés de la cour. Et là le tumulte s'exaspérait. Moi, dans un coin, tout seul, je songeais ù diverses mélancolies, que résumait cette phrase courte et obsédante :
— Homère n'a point existé!
Il avait été le com[)agnon de ma pensée enfantine; et il m'était si familier que cette nouvelle me donna l'impression d'une désespérante mort, — et comme d'une double mort, puisque, non seulement il n'existait plus, mais jamais il n'avait existé. La destruction gagnait toute la durée et jusqu'au fait même de sa vie. L'ingénieux Zenon,
ÏIOMËRE 281
qui consacra l'exquise finesse de son jugement à l'orniiiler les déconcertantes antinomies du scepticisme, disait : — On ne peut pas dire que Socrate soit mort; en effet, il faudrait que cet événement fût arrivé avant, pendant ou après la vie de Socralc et chacune de ces trois hypothèses est absurde.
Je me désolais d'une mort qui n'était point arrivée; je déposais les fleurs de mon reg^ret sur une tombe vide.
L'esprit mieux assuré, plus tard, j'aurais argumenté à ce propos; et j'aurais, somme toute, réparé le désastre que Wolff amena, comme je relevai — pour moi — de ses décombres le monde extérieur qu'avait démoli Berkeley. Je me serais dit que la légende d'Homère valait une authentique histoire et que le chanteur collectif et anonyme, la jeune Grèce émue de poésie et célébrant ses primes joies, valait bien l'anecdote d'un vieillard aveugle et vagabond. Mais je regrettais Homère; et aucune allégorie, nul symbole ne me l'eût remplacé.
Il y a des mots, il y a des phrases qui entrent dans notre vie, un beau jour, et qui en organisent tout le détail. Et il y a de petites phrases, il y a des mots, (jui, introduits en nous, dissolvent tout, font de la poussière avec nos croyances, des épisodes avec nos doctrines et du néant avec nos dogmes. Telle fut, pour moi, cette affirmation professorale :
— Homère n'a point existé.
J'avais, là-dessus, la parole de mon grandpère. Je tenais de lui qu'Homère fut le fils d'une nymphe et d'un fleuve. Tout ce que je tenais de lui, tout le passé qui m'était certifié par lui, par ce qu'il me disait et par le simple fait de sa présence parmi nous, oui, tout cela s'en allait en contes vains; et, ainsi, j'avais perdu la confiance sur laquelle toutes mes illusions étaient bâties. Je me souviens de cette matinée où commença de se défaire le château de mes certitudes. Ce fut la première lézarde; et pierre à pierre tout s'écroula.
C'est le signe d'une belle architecture, mais périlleuse, qu'une pierre ôtée amène la ruine totale. Ainsi s'abima en quelques heures le château de ma sécurité. Je ne l'avais pas édifié moi-même; ni les matériaux n'étaient de moi, ni le plan, ni la combinaison. Il me venait de ma famille, il durait depuis longtemps; et je ne sais pourquoi c'est justement à l'époque de mon adolescence qu'il se démolit. Mais Wolff en est la cause.
Comme les peuples déçus ou trahis une fois sont pris facilement d un mal qu'on nomme fièvre obsidionale, ainsi, après la duj)erie d Homère, je fus en perpétuel état d'inquiétude. Le château de ma crédulité mis en poudre, je n'avais plus de domicile pour ma pensée; et j errai, misérable, soupçonnant des mensonges partout, devi-
naiit des impostures, découvrant des sottises, m'éloignant avec effroi des buissons de l'histoire où je savais qu'étaient blotties des perfidies.
Une telle méfiance est recommandée à qui veut acquérir la méthode critique et en connaître les bienfaits de toute sorte. Elle vous permettra de n'être (juère dupe ou, au moins, de n'être dupe que d elle-même et de sou outrecuidance, jusqu'au jour où, déçu par elle encore, vous serez enfin recueilH dans l'hôpital de ce bon Samaritain, le nihilisme.
Seulement, avant d'arriver là, il y a bien de la fatigue et de l'amertume. Le plus dur moment est celui où vous quittez le château de vos certitudes irréfléchies, les plus spontanées, les plus chères.
J'ai fait ce rêve. Il y avait une vieille demeure, ancien asile de mes premières confiances. C'était une maison provinciale, aux murs épais, ouverts de peu de fenêtres, au toit de tuiles moussues; et elle ressemblait à la maison de ma jeunesse. Par la porte à demi close, un cortège d'ombres en sortait, et s'en écartait, et ne se retournait pas vers elle, et jamais u'y reviendrait. Ces ombres avaient des formes humaines. J'y remarquai des visages aimés, jeunes, ou chargés d'ans, selon qu'ils m'avaient manqué tôt ou tard ; visages vrais et visages allégoriques, les uns tristes et d'autres gais, ceux-ci que la mort avait glacés et ceux-là que l'indifférence avait obscurcis;
284 LES IDÉES ET LES ITO^NliMES
visages de parents, ou visag^es déjeunes fdles, et visag^es d'idées. Ils défilèrent lentement, solennels, ou furtifs. Et l'ombre qui menait ce Ion/; cortège, c'était, drapée d'étoffes amples, une main levée au ciel, l'autre appuyée à l'épaule d'un jeune garçon, c'était l'ombre divine et harmonieuse d'Homère aveugle, fils de la nymphe Krétéis et du fleuve Mélès. La troupe de mes amitiés s'en alla, conduite par lui.
L'hypothèse de Wolff a été prodigieusement féconde. Elle a remplacé le personnage traditionnel d'Homère par une doctrine, qui s'est, d'année en année, amplifiée, jusqu'à l'absurde : et c'est alors qu'elle a triomphé le plus magnifiquement. Maintenant, elle est à son déclin; mais elle a répandu avec une étonnante profusion les idées les plus fausses dans la critique du dixneuvième siècle.
Après Wolff, il y a Frédéric Schlegel qui écrit, de l'épopée homérique : » Ce n'est pas une œuvre qui ait été conçue et exécutée; elle a pris naissance, elle a grandi naturellement. " Et puis il y a Jacob Grimm, pour généraliser et être plus impérieux : « La véritable épopée, dit-il, est celle qui se compose elle-même; elle ne doit être écrite par aucun poète. » Et puis, il y a le philo-
sophe Steinthal, qui possède bien le jargon des universités allemandes et qui déclare : " L'épopée {'^recque est une production org^anique. . . Elle est dynamique (1) . »
Frédéric Schlegel, Jacob Grimm et le philosophe Steinthal, j'aime beaucoup ces trois docteurs, ces trois bonshommes qui ne doutent de rien et qui disent des choses très vagues avec une impétuosité superbe! . . . [^'épopée homérique n'est pas une œuvre qui ait été conçue et exécutée... C'est une œuvre cependant, et qui a été exécutée. Seulement, elle n'a pas été conçue. Elle n'a pas été conçue, mais elle a pris naissance!... Où donc? et toute seule?... Voilà!... Elle « se compose elle-même " , ajoute le bonhomme Grimm, explicite de son mieux. Et elle ne doit pas — sous peine d'offenser le bonhomme Grimm — être écrite par aucun poète; elle ne le doit pas. Si elle l'était, on lui refuserait le nom de « véritable épopée " . Car la véritable épopée est un absolu, un être de raison, que des philologues, imbus delà métaphysique des autres, ont inventé à leur convenance et dont ils parlent à leur gré. L'épopée grecque est " organique » , « dynamique " , quoi encore ? . . .
Il faut qu'on remarque d'abord la médiocrité de ces formules qui ne disent rien de précis et dont le dogmatisme est d'autant plus insuppor-
(1) Ces trois textes sont aiosi groupés à la j)age première du livre de M. Michel Bréal, Pour mieux connaître Homère.
table qu'il est |)lus despotique. Une opinion est despotique et insupportable quand on la présente avecarro^rance et quand on n'a seulement pas pris la peine de citer en sa faveur quelques faits un peu persuasifs. Or les Wolff, Jacob Grimm, Vrédéric Schleg^el etSteinthal ne citent pas beaucoup de faits : ils aiment mieux affirmer des doctrines. Parmi le petit nombre des faits qu'ils citent tout de même, l'un des meilleurs, l'un de ceux qui leur ont le j)lus servi, c'est la non-existence de l'écriture à l'époque où — j'allais dire : furent composés, mais non! — à l'époque ou « naquirent " les poèmes homériques. Alors, ils repoussaient dans le passé, le plus possible, g^aillardement, la date auguste de cette naissance. Le onzième siècle ne les effrayait pas, ni le douzième!... Cela sans preuve, assurément. Or, s'ils avaient bien voulu être raisonnables, ils auraient songé que, les murailles d'Egypte et d'Assyrie les plus anciennes étant couvertes d'inscriptions, l'écriture pouvait, dès une époque reculée, être connue en Asie Mineure; et ils en auraient trouvé la preuve dans l'existence même des longs poèmes homériques, au lieu d'imaginer, pour ces poèmes, des théories compliquées et mal motivées. Les fouilles récentes qu'on a faites en Crète ont amené la découverte nombreuse de briques toutes couvertes d'écriture. Ces briques sont de quinze siècles, au moins, antérieures à l'ère chrétienne. Donc l'écriture était connue dans le monde grec bien avant
Tépoquela plus lointaine à laquelle on ait jamais eu ridée de faire remonter Téclosion des poèmes homériques.
Les briques de Crète n'étaient pas encore sorties du sol quand les Wolft, Schlegel, Grimm et autres constituèrent leur système. Mais ils eurent tort de ne pas se méfier, de déclarer tout de qo, avec une imperturbable assurance, que l'écriture n'existait pas au temps homérique. D une manière .«rénérale , c'est un de leurs torts impardonnables, d'arriver à des conclusions violentes en procédant toujours par déclarations catég^oriques, a priori. On se renseigne un peu, que diable, avant de démolir Homère!... Leur idée |)hiIosophique ou, si l'on veut, sociologique, l'idée à laquelle ils tenaient vraiment, et qu'ils ont répandue effrontément et qui a fait beaucou [) de mal, la voici : c'est la substitution de la collectivité anonyme à l'individu. Ils ont voulu établir que les foules sont créatrices.
Bref, ils ont joué un rôle considérable dans la vieille et toujours renaissante querelle de l'individualisme et de ses adversaires. Qu'on lise les sociologues allemands; et qu'on lise bientôt les théoriciens du socialisme allemand et qu'on place ces doctrinaires dans la réalité de la vie sociale contemporaine : on verra tout ce qui, par les philosophes et les journalistes, est venu des philologues à la politique concrète. Avec ses doux airs d'érudition, le système des Wolff, Jacob Grimm
et Schlegel est hardiment démocratique : il le fut d'abord en secret, et puis tout se révéla; il le fut d'abord avec timidité, puis il eut toutes les audaces. Et, principalement, on l'a exploité avec une ardeur abusive.
Or, il est faux : les foules ne sont pas créatrices. Dans tout ce qui fut inventé depuis que le monde est monde, je vois des trouvailles individuelles. Exemples :
L'une des choses humaines où l'on est le plus disposé à voir une sorte de création spontanée, c'est le lan.fyage. Et certes, je ne vais pas épilof^uer sur la question des orig^ines du langage. Mais, enfin, de beaucouj) de mots, on connaît l'auteur. Aucun des mots récents qui servent à désigner des découvertes contemporaines n'est mystérieux. Nous savons ce qui s'est passé aux seizième et dix-septième siècles, quand les écrivains et les jolies femmes résolurent d'enrichir le vocabulaire de la littérature et de la société. La plupart des mots qui entrèrent alors dans les livres et dans l'usage ont leur histoire, leur biographie. Les précieuses — et telles ou telles précieuses dont on peut dire les noms — ont imaginé des mots, qu'ensuite tout le monde employa et qui même devinrent assez habituels et familiers pour que Molière, qui s'était raillé de ces délicates pédantes, se servit plus tard, et sans qu'il s'en aperçût, de bien des mots qu'elles avaient forgés. Ils sont aujourd'hui dans le langage quotidien.
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Mais ce sont des mots savants?... Je ne crois pas (lavanta^je que les mots populaires soient nés spontanément, soient des créations «organiques" ou " dynamiques n , comme ou dit en Allemagne. Si le nom de leurs auteurs s'est perdu, il n'en résulte pas qne ces auteurs n' « aient point existé » . Pareillement les conditions de la trouvaille nous échappent; mais, de l'insuffisance de nos documents, il n'y a rien à conclure. La jolie fleur qu'on appelle, chez nous, coquelicot, et ailleurs coquerico ou coquericau ou cocorico, les Latins la nommaient pa])aver. Comment lui est venu son nouveau nom, qui eut une telle fortune que l'autre disparut? C'est une aventure magnifique et charmante, qu'on imaf^ine aisément. Coquelicot dérive, sans nul doute, d'un ({uelconque cocorico, lequel imite, en plaisanterie, le cri du coq. Alors, voici. Un jour, — je ne sais certainement pas où, mais qu'importe? — un villa(jeois — dont je ne sais pas le nom — vit un coquelicot dans un champ de blé mûr. Il avait vu cela cent mille fois; et il l'avait vu trop souvent pour y être attentif. Ce jour-là, le jour singulier dont je parle, admettons qu'il était de loisir et que les circonstances se prêtaient à sa gaieté : le coquelicot dans les blés lui fit l'effet de la crête d'un coq, oui, d'un beau coq prétentieux, tête levée, qui serait là immobile un instant, parmi la gloire de l'été. Et admettons que, désignant à ses camarades la fleur, il ait, pour signifier la res-
semblance qui ramusait, comiquement poussé le cri du coq, le vif « cocorico » . L'ing^énieux badinaf[e ayant plu, \e pa/>aver s'appela cocorico désormais : le surnom devint le nom ; ce n'est pas la seule fois que le fait se soit produit.
.l'arrange un peu cette anecdote. En substance, elle n'est pas très douteuse. Et ainsi l'origine d'un mot populaire nous mène à un gaillard dont nous ignorons tout, sinon qu'il avait l'esprit délié, amusant, drôle, sensible au pittoresque, sinon qu'il était un individu : — la foule n'a fait qu'adopter sa trouvaille. Si l'histoire de tous les mots était connue ou aisément imaginable, elle nous conduirait pareillement à des individus bien doués et capables de fantaisie : à des individus! . . .
Gomme les architectes du moyen âge furent modestes, on ne connaît pas trop les noms de ces grands bâtisseurs à qui sont dues les belles cathédrales gothiques. Alors, vers le milieu du dixneuvième siècle, quand on était encore bien romantique, on aima beaucoup à se figurer ces cathédrales qui, d'elles-mêmes, par l'efficace vertu de la foi, sortaient du sol, ainsi que d'une âme pieuse émanent des prières. Les cathédrales n'étaient que la réalisation quasi spontanée du rêve divin qui animait les foules. Et elles ne pouvaient pas ne point jaillir d'une terre qu'avaient ensemencée les os de tant de chrétiens. Ah! que de métaphores utilisèrent nos historiens et
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nos poètes, aKn de montrer le sonfje médiéval qui se transforme en pierre et monte en cathédrales. Eh! bien, ce n'est pas du tout cela. Et, sans doute, la foi permit aux architectes de se procurer l'argent, les matériaux, les ouvriers. Mais ce sont eux, les maîtres d'œuvre, — un petit nombre de maîtres d'œuvre; et on sait le nom de ])kisieurs, maintenant, — qui ont posé, qui ont étudié, qui ont résolu enfin, le problème de l'architecture gothique. Un problème de mécanique, un problème de mathématique, pour lequel de longs calculs et des expériences furent indispensables; un problème positif. On n'en trouva pas tout de suite la solution; et on tâtonna; d'année en année, si nous suivons le progrès de l'architecture romane, on s'acheminait vers la vérité. Un jour, l'un de ces architectes — son nom nous manque, tant pis! — ima/^ina la voûte à nervures; lui-même, ou un autre, imagina les arcs-boutants. Et ainsi le réalisme de l'architecture gothique triompha; et ainsi le combat de la résistance et de la pesanteur fut instauré : la formule d'un art splendide et qui est la gloire de notre pays était trouvée ! Elle avait été trouvée par un homme, ou deux, ou trois, qui étaient connus de leurs contemporains, qu'on appelait par leurs noms, qui vivaient d'une vie individuelle, auxquels on s'adressa de loin pour bâtir des églises, dont on prit des leçons, adopta les idées, célébra les mérites. Les foules ne firent
qu'obéir, que transporter les blocs de pierre, les tailler comme on leur disait de les tailler, les placer où on leur disait de les placer. Le g^énie individuel de quelques artistes avait tout inventé.
Toutes les idées sur lesquelles vivent les foules viennent de quelques savants ou, si le mot déplaît, de quelques individus bien doués. Considérez les grands mouvements de races ou de nations qui ont le plus secoué le monde, les migrations, les révolutions : vous les verrez conduites par des individus éminents, dont l'absence détraquerait tout. Et, sans doute, les circonstances se prêtèrent à l'activité de ces héros : ils auraient pu avoir des âmes de héros et, parmi d'autres circonstances, ne rien produire; mais il y a un mysticisme bien falot à prétendre que ce sont les circonstances qui, eux, les ont produits. Eux manquant, les choses n'allaient pas ; ou bien elles allaient autrement. Examinez ces surprenantes crises populaires qui, à la fin du quatorzième siècle, répandirent dans la haute Allemagne et dans les Flandres les hordes doctrinales des Flagellants. Ces misérables n'étaient pas les inventeurs de leur folie. Leur folie avait son origine première dans le système de ce g^énial méta- ])hysicien, maître Eckart, panthéiste, précurseur extraordinaire de Spinoza. Seulement, le profond et le difficile système de maître Eckart, intelligible à des disciples privilégiés, était, pour les
masses, lettre morte : il ne pouvait, tel quel, rien leur donner. Survinrent des intermédiaires : un Henri Suso qui, de ce spiritualisme subtil, fait de la piété à la vierf^e et des chansons de clair de lune emblématique; un Tauler, prédicateur écouté, conducteur de croyants, qui n'a pas compris à merveille la pensée d'Eckart, mais qui en a tout de même attrapé des bribes et qui les éparpille dans son auditoire inquiet. Cet auditoire, à son tour, comprend comme il peut, comprend à sa manière. D'absurdes erreurs sont commises pendant le voyage que font les idées pour aller d'Eckart aux Flagellants. Pourtant, ce sont les idées de ce philosophe qui, transformées, ont mis les cinglantes lanières aux mains de ces foules fébriles. Celles-ci n'ont rien inventé; elles n'ont fait que mal comprendre. Leurs fautes d'interprétation ne sont pas des trouvailles : elles n'ont rien ajouté à la doctrine; elles ont supprimé ce qui était trop fort pour elles. Et c'est d'un involontaire appauvrissement du système d'Eckart que résulte la terrible ardeur de ces hérésiarques.
Les foules sont nulles. Et c'est aux foules qu'on veut attribuer l'honneur de l'épopée homérique, aux foules qui sont incapables de toute invention. Je ne sais pas comment lisent les gens qui trouvent un caractère populaire à V Iliade et à V Odyssée. La poésie populaire produit de petites chansons extrêmement courtes, en général, extrê-
204 LES lDi:i:S ET LES HOMMES
mement simples et pauvres, voire un peu sottes. Il n'y a aucune espèce d'analogie entre ces petites chansons et une épopée, aucune. Mais encore, à moins de jouer sur les mots, on ne doit pas dire que la poésie populaire est l'œuvre des foules. Un poème — épopée ou petite chanson, n'importe, — est l'œuvre d'un poète, qui peut bien être, lui, un homme du peuple; et, s'il est illettré, en outre, on le verra. Les plus modestes refrains qui courent les campagnes ont un auteur, lequel nous échappe tout à fait, mais était un gaillard bien doué, analogue à celui qui eut, un jour, l'esprit d'appeler cocorico le papaver. Même, tels que nous les connaissons et les lisons en des recueils ingénieux, ils ont, habituellement, deux auteurs : le gaillard bien doué que je disais et puis cet autre, le folk-loriste. Un folk-loriste serait un saint et son abnégation dépasserait l'humanité ordinaire, s'il n'améliorait pas du tout les petites choses dont il fait collection, s'il résistait au naturel désir d'y ajouter un peu de lui. En réalité, un folk-loriste n'est pas toujours un saint; et les plus jolies chansons qu'on ait recueillies trahissent la collaboration d'un ignorant mystérieux et d'un savant discret.
Je ne dis pas que le folk-lore soit une science méprisable; mais une science périlleuse, oui, je le dis. Ses documents sont dépourvus d'exactitude rigoureuse; et, quant à ses conclusions, je leur dénie toute valeur scientifique. Le folk-lore
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est la cause truii bien {|rand nombre d'idées fausses, qui ont en beaucoup de succès et (fui n'ont pas fini de nuire. Il a répandu à profusion cette croyance aux foules créatrices, cjui est une des phis in([uiétantes erreurs de ce temps; il lui a fourni une sorte de fallacieuse preuve; il lui a donné un air d'autorité trompeuse. Les foules répètent les refrains (jue tels individus ont inventés. Et elles les répètent mal, sans f^uère les comprendre; elles ont vite altéré le texte, remplacé les mots qui avaient une si(fnification [)ar des syllabes hasardeuses. On ne peut attendre mieux d'elles, car elles sont stupides.
On a dit que l'époque homérique était « la poésie d'iuie époque " , et « la voix de tout un peuple " , et « l'énergique expression de la civilisation héroïque de la Grèce " , etc. Qu'estce qu'on entend par là? Si l'on veut affirmer que les poèmes homériques ont eu beaucoup de succès et qu'ils ont plu admirablement à cause de la convenance, à cause de l'accord où ils étaient avec l'époque, avec l'état de la civilisation qui les a vus naître, admettons-le bien volontiers, malgré l'insuffisance des documents. Mais on veut dire davantage, quand on ajoute : « les peuples grecs furent eux-mêmes cet Homère » . Cela, hélas! m'échappe tout à fait. Je n'arrive pas à me figurer cette génération spontanée d'un poème au milieu d'un peuple; je ne vois pas ce peuple, je ne vois pas ces peuples grecs qui soudain chan-
tent quasi unanimement : et ce qu'ils chantent tout à coup serait V Iliade et VOdyssée, serait au moins quelques parties de ces poèmes. Cette hypothèse, qui a des prétentions majestueuses, me semble absurde et comique.
Entre ï Iliade et ï Odyssée on a signalé des différences nombreuses. Il y a aussi des ressemblances manifestes : on les néglige et on assure que des années et des années de civilisation progressive séparent ces deux poèmes. Dans le texte de V Iliade et dans celui de VOdyssée, on aperçoit des contradictions et divers signes auxquels on reconnaît que maints passages furent interpolés. C'est bien possible; et même c'est à peu près évident. En écartant ces passages, on cherche à reconstituer V Iliade primitive et l'Odyssée primitive. C'est une œuvre mal commode : pour s'en convaincre, il suffit de constater que les systèmes proposés diffèrent magnifiquement les uns des autres. Toutefois, si loin qu'on aille dans cette aventureuse besogne et quelque désir qu'on ait d'éparpiller les poèmes homériques, — désir inavoué, désir un peu pervers, — on aboutit toujours à une Iliade primitive, à une Odyssée primitive. Celle-ci ou celle-là, on l'a soigneusement appauvrie ; on l'a réduite au minimum de ce qu'elle put être. Telle qu'on a dû, en fin de compte, la laisser, elle est un poème plus ample, mieux composé, plus intelligent, plus riche de détails, mieux écrit que tout ce qu'a jamais pro-
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dult cette prétendue jioésie populaire, qui, elle, pourrait bien n'avoir jamais existé.
Eh! bien, l'auteur de ce poème primitif, en l'appelant Homère afin de marquer son individualité, on se trompe moins qu'en l'appelant foule, peuple, époque inspirée.
Il y a eu un Homère ; et concédons qu'il n'était peut-être pas le fils de la nymphe Krétéis et du fleuve Mêlés, qu'il n'était peut-être pas aveugle et qu'il ne s'appelait peut-être pas Homère. Des fables ornent sa biographie, — des fables charmantes et peu déguisées; — mais aucune de ces fables n'est aussi improbable, aussi mensongère, aussi folle que celle qu'ont organisée à grand' peine les savants du dernier siècle autour des foules poétisées, autour des peuples porte-lyres, autour d'une lonie toute délirante de poésie prodigieuse et d'épopée.
La thèse de Wolff et de ses continuateurs est, depuis quelque temps, battue en brèche par des érudits, que de récentes découvertes, une lecture plus sincère, une attention moins préoccupée ont avertis utilement. Ils tendent à rapprocher de nous l'époque des poèmes homériques. Déjà, il y a une vingtaine d'années, M. Georges Perrot avouait les doutes que lui inspirait Tàge attribué
{généralement à V Iliade et à Y Odyssée. M. Michel Bréal a ressenti la môme incertitude; il l'a notée, il Ta élucidée dans ce beau livre : Pour mieux connaître Homère.
Aux termes d'une très méticuleuse étude, l'auteur aboutit à cette conclusion. Les poèmes homériques ne peuvent pas avoir été composés plus tôt que le commencement du septième siècle. Les critiques antérieurs voulaient remonter beaucoup plus haut, jusqu'au dixième siècle, par exemple, ou même au delà, il leur était agréable de placer Y Iliade et Y Odyssée à des époques dont on ne sait rien, parce qu ils se sentaient ainsi plus libres de formuler les hypothèses les plus extravag^antes. M. Bréal leur reproche de méconnaître tout ce qui, dans les poèmes homériques, atteste une civilisation développée. Famille, droit, morale sont, dans le texte d'Homère, constitués. Sous la Grèce des temps homériques, M. Bréal devine plusieurs couches de civilisation : il y a, pour Homère, un passé.
" Le monde naît, Homère chante... " Cette belle idée d'Hugo, nous y renoncerons. Elle donnait aux poèmes d'Homère un charme de divin miracle : Y Iliade et Y Odyssée étaient le premier épanchement poétique d'une Grèce inaugurale. Hélas! si loin que nous allions dans les âges, la terrible science nous fait apercevoir des âges plus anciens; et, quand nous cherchons la jeunesse du monde, nous n'arrivons nulle part.
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La fraîcheur de l'humanité adolescente n'est déjà plus dans les poèmes homériques; mais ceux-ci, en perdant cette çrâce, acquièrent une émouvante majesté, comme les témoins d'une antiquité immémoriale.
Homère se rapproche de nous. Il ne précède que d'un siècle le g^rand éploiement de l'art éginétique et la constitution des subtiles écoles philosophiques d'Asie Mineure; il ne précède que de deux siècles Hérodote. Il n'est plus égaré dans une Grèce mythique et hypothétique. iNon! Et il nous apparaît comme un littérateur.
Gomme un littérateur très averti, très habile, très malin, très roué. Son œuvre n'est assurément pas la première qui ait été écrite en grec. Nous n'en possédons pas de plus ancienne en cette langue ; mais sa fine perfection suppose un effort plus ancien, plus spontané, plus naïf.
Homère n'est pas naïf; son œuvre n'est pas l'expression directe d un génie enfantin qui cède à de lyriques impulsions. Elle abonde en ornements littéraires. Quand Homère demande à la Muse combien les Achéens avaient de vaisseaux et enregistre la réponse de la Muse, il n'est pas dupe du procédé : il pare une statistique. Une bonne partie de sa mythologie est là pour le divertissement du lecteur. Si l'on prétendait y trouver les croyances d'Homère ou de son époque, on se tromperait, — dit M. Bréal, — à peu près comme si l'on prétendait reconnaître
dans le Roland furieux de l'Arioste les croyances du quattrocento. Homère badine. Il y a, dans ses poèmes, beaucoup de plaisanterie. Il s'amuse à des effets d'arcliuïsme. Ayant à raconter la guerre de Troie^ événement quasi fabuleux dont le souvenir a été transmis de génération en génération sous la forme la plus incomplète et la moins sûre, il imagine avec fantaisie une époque assez singulière. Et, certes, il n'est pas un archéologue; mais il procède comme on a fait jusqu'à ce temps savant où nous vivons : il mêle aux éléments récents, et qu'il emprunte à la vie contemporaine, des traits, réels ou inventés, qui ont un petit air d'autrefois.
Je ne sais pas comment on a pu voir, en V Iliade, un poème farouche et à demi barbare. Il n'y a rien de plus faux que l'interprétation d'un Leconte de Lisle. Mme Dacier est beaucoup moins inexacte. L'aspect de rude sauvagerie que Leconte de Lisle donne à cette épopée en ne traduisant pas les noms propres et en les transcrivant, sans, d'ailleurs, tenir aucun compte de la prononciation véritable, cet aspect-là n'est pas du tout celui de V Iliade. Il a désiré que sa phrase fût extrêmement dure et « affreuse » , comme on disait au siècle de Mme Dacier; elle est ainsi, même dans les passages de tendresse. Quoi de plus ridicule que, dans Leconte de Lisle, l'entrevue gracieuse d'AcliilIe et de Thétis sa mère?... Dans Homère, elle est écrite du style le plus
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délié; elle est toute pleine de colère enfantine, de câlinerie et d'une sorte de [jaieté. Homère s'amuse, quand il prête au jeune Achille ce langage : " Pourquoi m'interrog^es-tu? Ce que tu me demandes, tu le sais, puisqu'étant déesse tu sais tout!... » Homère s'amuse de la question que Thétis a posée et de la situation poignante où il a mis ses personnages; il s'amuse de l'omniscience de ses dieux : il est familier avec eux, un peu comme les gens du moyen âge, — qui n'étaient j)as du tout naïfs! — sont familiers avec Dieu et avec la mythologie chrétienne. Le voyage que font Zeus et les autres habitants de l'Olympe pour se rendre à l'invitation des Ethiopiens irréprochables qui les ont priés à dîner, ce voyage est un joyeux divertissement.
L'artifice heureux, l'attrayante invention littéraire, les ingénieuses délicatesses de mots caractérisent V Iliade. Elle est beaucoup plus proche de nous que d'une époque illusoire où des poètes à demi prêtres eussent répandu de sublimes prophéties. Homère n'est aucunement un prophète. 11 traite, en poète raffiné, un sujet littéraire.
On ne peut pas supposer que l'Ionie de son temps ait été occupée du souvenir de la guerre de Troie au point de ne pouvoir se défendre de la chanter, au point d'y incarner comme involontairement sa foi religieuse et sa pensée nationale. Homère était un poète qui avait choisi ce sujet-là, et qui en aurait bien choisi un autre, et qui a
302 I.ES IDEES ET lES HOMMES
traité ce sujet-là avec une extrême liberté, indépendamment de toute exigence de la conscience populaire. Et ce n'est pas une œuvre populaire qu'il a écrite. Il ne s'adressait pas à des foules ifjnorantes, qui n'auraient pas apprécié la qualité de ses trouvailles. Il écrivait pour une élite. Du reste, aucun poète n'a peut-être a^'i autrement; je ne connais pas d'œuvre qui soit ensemble littéraire et populaire : ces deux mots me semblent contradictoires.
M. Victor Bérard a formule, à propos de V Odyssée, un certain nombre d'hypothèses, qui, admises, préciseraient singulièrement le personnage d'Homère (l). L'auteur de V Odyssée aurait eu, parmi ses projets, celui de plaire à quelques roitelets d'Asie Mineure, auxquels il fournissait de flatteuses généalogies. Et, quant à son procédé de travail, il se serait servi, pour ses itinéraires et ses descriptions, de livres antérieurs, portulans et instructions nautiques de ces grands et avisés navigateurs qu'étaient les Phéniciens. Il aurait trouvé là ses paysages : ainsi, un romancier de nos jours, désireux de situer son anecdote dans un pays lointain sans y aller, s'inspirerait commodément d'un Baedeker; ainsi. Chateaubriand, qui ne fit peut-être qu'un petit tour en Amérique, utilisa — M. Bédier l'a dé-
(1) Victor BÉRARD, les Plicnicieiis et l'Odyssée, deux volumes, Paris, 190!2-1903.
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montré — des écrits de plusieurs véritables voyageurs.
Gela nous fait un drôle dJIomère, de caractère assez peu édifiant, un courtisan subtil, — et un Homère extrêmement homme de lettres. Que nous sommes loin de l'ancienne conception de l'épopée!... Ce n'est plus la Grèce éperdue de poésie et qui chante ses orig^ines : tout bonnement, un poète travaille de son métier.
M. Bérard s'est proposé d'établir que les j'yrandes œuvres d'art sont le double produit d'une tradition nationale et d'une influence étrang-ère. C'est ce qu'il appelle la » loi du recoupement " Ainsi, la tradition nationale de notre pays aurait donné, au contact du romantisme allemand, Victor Hugo; plus anciennement, au contact de l'influence anglaise, Voltaire ; plus anciennement, au contact de l'influence espagnole. Corneille; plus anciennement, au contact de l'influence antique, lionsard, etc. Et, ainsi, la splendeur du poème homérifjue coïnciderait avec le «recoupement » de la tradition grecque et de l'influence phénicienne.
Alors, cet Homère, nous ne pouvons plus même nous le figurer tel que je le voyais sur la vieille estampe de mon grand-père, porteur de lyre qui improvise au bord des flots. Non, non, ce n'est pas sur la plag^e qu'il exhale ses idées mélodieuses, qu'il répète les paroles de la Muse : il travaille à son bureau. Il faut qu'il ait ses documents sous
30 i. LES IDEES ET EES HOMMES
la main, les portulans, les instructions nautiques des Phéniciens, toute une bil)liothèque, ses notes et, bref, le fatras qui entoure un écrivain. C'est un homme de cabinet.
La théorie de M. Bérard, in(}énieuse à ravir, menée avec un art éblouissant, ne s'impose pas d'une manière invincible : on lui a fait plusieurs objections et on lui en pourra faire d'autres. L'essentiel subsiste, et le voici : ï Odyssée supporte d'être étudiée comme un autre poème dont l'ori- (r'me ne serait aucunement merveilleuse; la personnalité d'Homère s'y dessine en traits qu'on modifiera peut-être, mais elle existe, nettement.
Pour que cela seulement soit acquis, je renonce à l'aimable et divin vieillard qui était fils de la nymphe Krétèis et du lleuve Mélès ; je renonce aux touchantes amours de cette nymphe et de ce fleuve; et je renonce encore au jeune homme pieux qui consacrait de belles années à guider le long des flots retentissants l'invocateur auguste d'Apollon-Sminthée. Il m'en coûte; il m'en a coûté, jadis, davantage de renoncer à tout Homère, quand un imprudent professeur me donna mes premières leçons de scpptii;isme.
BAUDKI.AIRE
Il y a, dans l'éclatante renommée de Charles Baudelaire, on ne sait quoi de paradoxal et de trag^ique. Gela n'aurait pas été pour lui déplaire. Il n'était pas simple. Son art est la suprême réussite de l'opiniâtre effort qu'il fit pour n'être pas naturel, mais artificiel autant qu'il le put. Il parvint à l'être ; et il le fut de telle sorte qu'il déplut à ses contemporains et ne tira rien d'eux que haine, mépris ou moquerie. Les g^ens qu'il avait à rencontrer, pour placer de la copie dans les journaux, des pièces dans les théâtres, des livres chez les éditeurs, tous ces g^ens-là se méfiaient d'un être si bizarre et qui leur semblait chargé de mystification dangereuse. Il en souffrit, à cause de la pauvreté qui résulte d'un tel isolement. Ces gens aboyaient après lui, comme font les chiens contre un mannequin saugrenu, lequel les effraye pour avoir l'apparence d'un homme et les déconcerte pour n'en être pas un. On le détesta.
Depuis qu'il est mort, la gloire est venue : une
gloire économe, qui arrive tard afin de n'avoir pas d'arg^ent à donner; et une gloire équivoque, toute mêlée encore de scandale.
Écartons les fumées étranges qui font, autour de cette grande mémoire, une atmosphère irrespirable ; dégageons-la des légendes qui l'obscurcissent, la rendent absurde et inhumaine; tâchons de la restituer avec exactitude, profondément humaine, avec sa qualité philosophique, mais humainement philosophique.
Parmi les notes qu'il a laissées, on a trouvé ces lignes : « Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de terribles passions. » Et puis ceci : « Enfance. Vieux mobilier Louis XVI, antiques. Consulat, pastels, société dix-huitième siècle. » Cela donnerait l'idée d'un luxe et d'une opulence magnifiques et que frappa la destinée. De ces détails émerge le poème : et Ton voit, parmi les splendeurs de la richesse et de l'ancienneté continuée, les maniaques, les déchus qui se consument et aboutissent à ce résumé prodigieux et pathétique de leur lignée, le petit Charles Baudelaire.
Mais pas du tout!... Son ascendance paternelle est de paysans qui ne vivaient pas mal, dans la campagne champenoise. Et sa mère était la fille d'un » ancien militaire demeurant à Paris » , comme il est dit dans l'acte de naissance de Caroline Archimbaut-Dufays. Il semble que François
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Baudelaire, le père de Charles, fut un homme charmant. Il était né en 1750; et ce fils de campag^nards acquit des lettres, au point d'être choisi comme précepteur chez les Ghoiseul-Praslin. Il prit dans cette maison les plus fines manières; en outre, il coimut les philosophes et l'on dit que c'est lui qui procura du poison à Condorcet, lequel voulait mourir autrement que sur l'échafaud. D'ailleurs, on le comparait à La Fontaine pour la bonhomie et la naïveté.
Je ne crois pas qu'il y ait plus de trag^édie que cela dans l'ascendance de Charles Baudelaire. Il est né de très honorables personnes. Mais il eût sans doute mieux aimé une dynastie plus pittoresque. Il déguisait et il costumait sa famille.
Il y a un portrait de ce petit gi^arçon, en tunique de collégien, tunique militaire, à boutons d'or et haut col noir. La fig^ure est celle d'un drôle d'enfant. Coiffée, — les cheveux noirs, — coiffée un peu à la Charles X, le poil amené en avant sur les tempes et jeté en côté de manière à laisser nu le front large et très haut. Les yeux sont noirs, vifs et insistants. Le visage est d'un joli ovale ; et, avec une toute petite bouche, il n'a pas l'air du tout commode : il ne boude pas, il serait plutôt dur et, facilement, mauvais.
Plus tard, il se souvenait d'avoir été promené par son père dans les jardins du Luxembourg : ils allaient voir les belles statues des princesses.
Mais François Baudelaire, qui avait soixante-deux ans lorsque naquit son fils, mourut quand ce fils n'avait encore que six ans. Peu de temps après, Mme Baudelaire se remaria : elle épousa le lieutenant-colonel Aupick, bientôt général, un très bel et brave homme, à la physionomie douce, aimable, fière, et qu'un daguerréotype nous présente encadrée de cheveux blancs qui ondulent, de favoris courts, d'une barbiche blanche, dite impériale; et la moustache est militaire.
De sa prime enfance, Baudelaire dit qu'elle fut rêveuse : " Tendance à la mysticité. Mes conversations avec Dieu. » Et, toute sa vie, il resta desprit catholique; il l'est jusque dans les poèmes diaboliques des Fleurs du mal. Puis : « Sentiment de solitude, dès mon enfance. Malgré la famille, et au milieu des camarades surtout, sentiment de destinée éternellement solitaire. 5) Cependant, note-t-il encore, » goût très vif de la vie et du plaisir" .
Goût très vif de la vie et du plaisir, avec la manie de rêver : il y a là tout ce qu'il faut pour faire un pessimiste. Les petits garçons mélancoliques ne seront pas des pessimistes, plus tard; ils se résigneront : ils n'ont jamais compté sur nulle aubaine. Mais celui-ci, qui a tant d'ardeur à vivre et tant d'aptitude à se forger des chimères, celui-ci est marqué pour les révoltes et les désespoirs.
Déjà, au collège de Lyon, sur ses dix ans, il a
des batailles avec ses camarades, voire avec ses professeurs. Plus tard, quand il aura livré maintes batailles, oui des batailles d'iiomme, et (juand il aura vérifié l'inanité de cette lutte, il connaîtra les pires détresses de l'âme. Provisoirement, il échange des coups avec des g^aillards de toutes sortes. En 183G, le colonel Aupick fut appelé à l'état-major de Paris, Charles Baudelaire mis au lycée Louis-le-Grand ; et il s'en fit chasser, pour quelque bataille sans doute. Il préludait à son org^ueil; il hésitait de tout son cœur entre deux ambitions : il avait envie d'être comédien, — ou pape, mais, ajoute-t-il, » pape militaire » .
Pape, il ne le sera pas, — ou pape du diable, in jiartibus. Et comédien, à proprement parler, il ne le sera pas; mais, autrement, oui : et de quelle façon subtile et perpétuelle ! . . .
Deux événements ont eu beaucoup d'influence, et malheureuse, sur sa destinée : la mort de son père et le remaria^je de sa mère. Il avait six ans et il avait sept ans , car Mme Baudelaire se dépêcha de devenir Mme Aupick. Le colonel, fort honnête homme, fut parfait pour son beaufils. Mais le beau-fils détesta le beau-père. C'est le secret divers et nombreux des cœurs. Je ne sais si le petit Charles, qui adorait son père charmant, n'eut pas le sentiment de le voir trop vite remplacé par un intrus ; et j'en ferais un jeune Hamlet, si je n'y prenais garde. Sa mère l'avait
déçu : et l'on devine ce qu'est un étonnement de ce genre, pour un g^arçon des plus sensibles et en qui l'émoi se prolongeait terriblement. Je me figure qu'il épilogua là-dessus avec lui-même et, adolescent, fut gêné, fut offensé de voir sa mère qui avait cédé à une tentation d'amour. Plus tard, après la mort du général Aupick, il se rapprocha d'elle et fut pour elle affectueux avec délicatesse. Mais l'impression première avait été profonde et rude. Et n'est-elle pour rien dans ce mépris que Baudelaire eut pour les femmes : il les considérait comme « des formes séduisantes du diable » et ne comprenait pas qu'on leur permit d'entrer dans les églises.
Le général avait organisé à merveille l'avenir de Charles Baudelaire, mais sans le consulter. Il voulait que ce jeune homme profitât de l'amicale bienveillance du duc d'Orléans et il le destinait à la diplomatie. Ce loyal militaire n'était pas un fin psychologue : un petit garçon qui a rêvé d'être pape ou comédien, ce fol sera littérateur; il l'est déjà.
Entre le général et le poète, il y eut des querelles. Charles annonça le ])rojet d'écrire; le ménage Aupick en fut effaré. » Quelle stupéfaction pour nous, écrivait Mme Aupick, quand Charles s'est refusé à tout ce qu'on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes et être auteur! Quel désenchantement, dans notre vie d'intérieur, si heureuse jusque-là! Quel cha-
BAliDEr.AIRE 311
f;rin!... " Pauvre dame!... Rt cela est consigné dans le premier poème des Fleurs du mal :
Lorsque, par un dôcrcl Jes puissances suprêmes, lie poète apparaît en ce monde ennuyé, Sa mère, épouvantée et pleine île biaspliènics, Crispe sis points vers i)ieu, qui la prt'ucl en pitié...
Charles OaLidelaire avait quitté le collège à dixsept ans, en 1838. l^endaiit trois ans, il vécut à Paris, fort librement, se liant avec les littérateurs d'alors, Balzac, Gérard de Nerval, Hyacinthe de Latouche. On remarquait son élégance, sa froideur composée; il écrivait ses premiers vers et combinait son personnage. Il se conduisait mal, faisant de mauvaises connaissances et des dettes. Un jour, au commencement de Tannée 1841, pendant un grand diner que donnait sa mère, il eut une altercation violente avec le général : et, si le général le souffleta, il sauta bientôt à la gorge du général et pensa Tétrangler. Un conseil de famille, hâtivement réuni, décida que cet être impossible serait embarqué pour Tlnde, à bord d'un vaisseau marchand. Et Charles obéit. Je crois que 1 Orient le tentait.
Le pilotin fut absent dix mois. Il vit les îles tropicales et Ceylan ; il vit les bords du Gange et (>alcutta: il vit les beaux couchers du soleil sur la mer; il sentit la rude chaleur qui accable les sens et qui réalise une splendide et morne philosophie
312 LES IDEES ET EES IIOM^NIES
de néant; il admira les étranges pays où la disposition des couleurs est changée, où la vivacité des tons égayé jusqu'aux ombres; et il connut l'odeur nostalgique de ces lointains lumineux.
On calcule qu'ayant été dix mois hors de France, le voyageur ne put rester (jue peu de semaines là-bas. Mais la plus grande partie de la traversée et les escales dans les ports singuliers furent orientales et ensorcelantes. Comme un vase de matière poreuse, ou comme une armoire fidèle et close, l'àme de Charles Baudelaire, qui avait reçu l'odeur de l'Orient, la conserva. Elle est dans toute son œuvre. On l'y trouve, et sans doute mêlée à des parfums d'Occident; mais on l'v trouve, obstinément, toujours la même et entêtante. Elle se lève de tous les feuillets de ses écrits, analogue à ces miasmes qui montent des marais et desquels on ne se délivre pas.
J'attribue à ce court voyage la nostalgie dont s'imprégna le génie de Charles Baudelaire. Non qn il ait regretté l'Inde, — je crois qu'il s'en échap[)a dès qu'il le j)ut; — mais cette nostalgie est d'un tel caractère universel et absolu qu'elle est, finalement, le regret des pays qu'on n'a point vus, des plaisirs qu'on n'a point possédés et enfin de toute la vie, imaginaire, irréelle peut-être et impossible, qu'en tout cas on n'a point vécue. Et puis, à ce désir impérieux et décevant, s'ajoute, dans l'œuvre d'un Charles Baudelaire, une idéologie de nirvana, qu'il a prise là-bas, non dans
les livres des sages ni clans la leçon des savants, mais qu il a icspiréc avec l'air de ces plages où des hommes bronzés flânent, alangiiis par les ardeurs du soleil, éblouis par les étincellements de la lumière et ainsi n'ont de tranquillité souhaitable que grâce au dolent stratagème du sommeil, image de la mort. Tant il est vrai que le bouddhisme fut un jour attrapé par un poignant philosophe, oui, mais comme il sortait spontanément du sol asiatique. Et le subtil Bouddha, je le comparerais à quelque physicien malicieux qui, au moyen d'une cloche, recueille les bulles empestées que dégage une eau vieille et croupissante. Le jeune Baudelaire procéda quasiment ainsi, selon l'exemple de Bouddha; son âme fut la cloche et demeura empoisonnée. Dès lors, tous les sentiments qui y entrèrent, se pénétrèrent de cela .
Sans doute avait-il des dispositions naturelles à recevoir si vite et si profondément les miasmes de cette idéologie. Il nait des âmes orientales jusqu'aux derniers confins de l'Occident; et il suffira d'une petite occasion pour qu'elles acquièrent la conscience de leur qualité exotique. Au sixième siècle avant notre ère, tandis que Bouddha, au cœur de l'Asie, enseignait l'art du quiétisme, le philosophe Heraclite, aux bords grecs de l'Asie Mineure, inventait — comme les Grecs ont tout inventé — la métaphysique du devenir, s'attristait de la fuite éternelle de tout et, sur cette déso-
31 i LES lDi:i:S ET LES llOniES
lante idée, basait une dialectique de chagrin. D'ailleurs, vif esprit hellénique, il échappait au mysticisme final de l'anéantissement. Peut-être un voyag^e dans l'Inde ou aux régions thibétaines l'aurait-il rapidement converti au bouddhisme, dont il avait en lui toutes les prémisses et comme le désir obscur.
Baudelaire, de retour à Paris, était saturé de tout ce qu'il émane, en fait de poésie, de rêve, de couleur et de désespoir grisant, du sol oriental.
Le voici à Paris. C'est alors que véritablement il entre dans la littérature, avec la volonté de réaliser une œuvre qui fût son àme transformée en un bel emblème.
Il se manifesta comme un dandy.
Mais, d'abord, il commit une erreur : il se mêla de la révolution de 48. 8e mêler d'une révolution, ce n'est pas digne d'un dandy!... En 18 46 et quelque dix-huit mois avant les journées violentes de février, il écrivait, dans son étude des salons de peinture el de sculpture : u Avez-vous éprouvé, vous tous que la curiosité du flâneur a souvent fourrés dans une émeute, la même joie que moi à voir un gardien du sommeil public crosser un républicain? Et, comme moi, vous avez dit dans votre cœur : " Crosse, crosse " un peu plus fort, crosse encore, municipal de " mon cœur; car, en ce crossement suprême, je
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« t'adore et te juge semblable à Jupiter, le grand » justicier. L'homme que tu crosses est un <i ennemi des roses et des parfums, un fanati(jue " des ustensiles ; c'est un ennemi de Watteau, un « ennemi de llaphaël, un ennemi acharné du " luxe, des beaux-arts et des belles-lettres, icono- <' claste juré, bourreau de Vénus et d'Apollon! Il " ne veut plus travailler, humble et anonyme ou- " vrier, aux roses et aux parfums publics; il veut « être libre, l'ignorant, et il est incapable de fon- (' der un atelier de fleurs et de parfumeries nou- « velles. Crosse religieusement les omoplates de » l'anarchiste! »
Voilà un Charles Baudelaire qui ne ménage pas les républicains! Il méprise les foules. Il les sacrifie à Watteau. Il n'est pas révolutionnaire, mais réactionnaire à plaisir.
48 arriva. Le 24 lévrier, vers le soir, on vit Baudelaire, dans un carrefour, au milieu d'une troupe hasardeuse qui venait de piller la boutique d'un armurier. Il avait aux mains un beau fusil tout neuf et, à la ceinture, une cartouchière de cuir. Il se vanta d'avoir fait le coup de feu. Un autre jour, on le vit dans le quartier du Palais- Royal. Il disait à ses amis : » On vient d'arrêter de Flotte; est-ce parce que ses mains sentaient la poudre? Sentez les miennes !.. . » Il était exalté, brave ; et il se serait fait tuer.
Avec plusieurs énergumènes, il fonda des journaux révolutionnaires. Il fut gérant de La liépu-
blique du peuple, « almanach démocratique » . Quelle aventure! Elle ne dura guère; et Baudelaire se repentit, s'excusa même. Dans une sorte de journal sans dates, qu'il a intitulé : Mon cœur mis à nu, on lit : " Mon ivresse en 1848. De quelle nature était cette ivresse? Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. Ivresse littéraire; souvenir des lectures. » C'est tout simplement cela. Baudelaire, à vingt-sept ans, déraisonnable et ayant lu les livres des révoltés, suivant d'ailleurs une jeunesse prompte, se rangea du côté des mécontents et ne songea guère à l'objet de leur mécontentement. Goût de la vengeance, dit-il encore. Les amis qui le rencontrèrent un fusil dans les mains, une cartoucliière à la ceinture, s'étonnèrent; il affirma : « Ce n'est pas pour la république, par exemple!... » Alors, quoi donc? Et il criait .• « Il faut aller fusiller le général Aupick!... " Telle était sa rancune; et je crois, en outre, qu'avec fureur il badinait. 11 a écrit, plus tard : " 1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies comme des châteaux en Espagne; 1848 ne fut charmant que par l'excès même du ridicule. » Voilà son opinion véritable.
Et voici le dandy. On connut un jeune Baudelaire qui était l'élégance même et qui, par la justesse de sa tenue, protestait contre les façons débraillées des romantiques. Le costume, invariable été comme hiver, était, au dire des connaisseurs.
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de qualité anglaise ; et l'on cite Brummell à son propos : l'habit noir, très ample et qu'il laissait flotter, les manches larges, les basques longues et carrées, le gilet de casimir noir, long et bien étoffé, la cravate noire, à larges bouts et nouée sans brutalité; le pantalon de drap fin, pas trop collant et à sous-pieds ; souliers ou escarpins noirs l'hiver et blancs l'été. Avec cela, du linge parfait, une propreté d'hermine. L'allure lente, souple, bien rythmée. Aux doigts, une petite canne à pomme d'or. Et puis un air cérémonieux, distant, un peu guindé, narquois, dédaigneux et très poli. Avec cela encore, une affectation superfine, un vif désir d'étonner son interlocuteur plutôt que de lui plaire, l'évidente volonté de tenir à l'écart les gens qui deviendraient aisément familiers. Tout est calculé pour établir une distance bien respectueuse entre le dandy et le reste du monde. Et, à cette fin, tout lui sert, l'impertinence fréquemment, le paradoxe presque toujours, les sortes variées de l'ironie, l'humour et, bref, les divers moyens de défense que sait trouver un esprit ingénieux pour éconduire les turbulentes amitiés, l'exubérance des causeurs, l'insupportable camaraderie. Il y a, dans Mon cœio^ misa nu, ceci : " Le dandy doit aspirer à être sublime, sans interruption. Il doit vivre et dormir devant un miroir. » Ah! le dandysme est une étude, et le dandy n'a point la vie commode. Il se refuse d'être jamais spontané; il se prive de l'agrément
:îis les tdi:es et f.ES hommes
qu'ont les bons enfants prime-sau.tiers; il se cantonne dans une solitude hermétique.
Pourquoi cela? et à quoi bon ce sacrifice? et quelle est enfin la raison de cette discipline rigoureuse ?
Baudelaire eut, dès l'enfance, une espèce de g^oût triste et passionné pour l'isolement. Puis, je ne sais pas s'il a aimé la solitude : il l'a crue inévitable. Il n'a jamais considéré comme vraie, profonde et substantielle l'union des âmes plus que celle des corps. 11 écrit : » Le monde ne marche que par le malentendu. C'est par le malentendu universel que tout le monde s'accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s'accorder. " C'est le contraire exactement de la doctrine évangélique. L'Évangile nous a commandé de nous aimer les uns les autres; l'individualisme réplique : — Si vous croyez que vous vous aimez les uns les autres, vous êtes les dupes d'une décevante illusion; entre une âme et une autre âme, il n'y a point de passage, ni de pont ni de gué; chacune d'elles est une île aux bords inaccessibles; et chacune est chez elle comme une prisonnière d'elle-même!... Ainsi, la solitude ne nous apparaît pas comme une préférence : elle est une nécessité. Qu'on la déteste ou qu'on l'aime, on ne s'en défait pas. A bout de désespoir peut-être, le dandy s'en félicitera. Quand Charles Baudelaire préparait une dédicace pour les Fleurs du mal, il
n.MIDKf.AIRK tîlO
écrivait : » .le désire que cette dédicace soit inintelli[;il)le. » Le dandy ne se contente pas de l'indifférence : il se glorifie de la haine et veut qu'on le méprise. C'est-à-dire que, dans l'Ile escarpée de son âme, il ne se rési(jne pas seulement à être abandonné; mais, de son âme, il fait une forteresse, contre laquelle la foule heurtera ses béliers et lancera ses projectiles. Une désirera pas d'autre acquiescement (jue le sien : « Etre un (jrand homme et un saint pour soi-même, voilà l'unique chose importante. » Puis, afin de résister à la douleur du sort (jue la solitude inévitable lui inflipe, il ajoutera quelque badinag^eà son org^ueil; il aboutira finalement à cette formule : » Le culte (le soi-même dans l'amour, au point de vue de la santé, de l'hyg^iène, de la toilette, de la noblesse spirituelle et de l'éloquence. »
Un grand homme, un saint, un héros, — l'hygiène et la toilette, — le mélange de ces mots inégaux indique assez le projet d'accorder une égale importance à des objets que l'on regarde habituellement comme fort inégaux : la toilette et la sainteté. L'ironie est alors évidente; et elle est aussi de la logique poussée à ses conséquences pittoresques. Le dandy, quand il a tant de soin de son costume, atteste qu'il met les choses au point; et il se moque des idées autant que des gens : il se moque, et peut-être avec tristesse. Mais, sa tristesse, on ne la verra pas.
On ne verra pas sa tristesse; mais elle existe et
320 r.ES IDÉES ET LES HOMMES
elle se cache au plus profond de l'être. Cet individualisme n'est que le signe, ou bien il est la cause d'un pessimisme universel.
Voici le pessimisme de Baudelaire. Jovial chroniqueur, Jules Janin avait consacré un article à plaisanter les poètes tristes. Baudelaire lui répontlit : " Vous êtes un homme heureux ! Je vous plains, monsieur, d'être si facilement heureux. Faut-il qu'un homme soit tombé bas pour se croire heureux!... Facile à contenter, alors? Je vous plains... J'irai jusque-là que je vous demanderai si les spectacles de la terre vous suffisent. Quoi ! vous n'avez jamais eu envie de vous en aller, rien que pour changer de spectacle ! J'ai de très sérieuses raisons pour plaindre celui qui n'aime pas la mort, n Et l'idée de la mort emplit toute l'œuvre de Baudelaire; elle en imprègne les feuillets. L'ancien révolutionnaire de 48, l'imprudent porteur d'un fusil d'émeute, d'un fusil qui ne partit guère, cet énergumène d un jour et qui se repentit de sa fureur comme d'une étourderie, Baudelaire, n'a pas la plus petite espérance qu'on voie jamais le sort des hommes devenir un peu meilleur ici-bas. Il ne croit pas à l'efficacité des révolutions. « Il y a dans tout changement, écrit-il, quelque chose d'infâme et d'agréable à la fois, quelque chose qui tient de l'infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la révolution française. » Mais oui!
Il raille les utopistes « qui veulent, par un dé-
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eret, rendre tous les Français riches et vertueux d'un seul couj) " . Il n'admet seulement pas la possibilité d'un lent j)rogrès. Il écrit : « La croyance au progrès est une doctrine de paresseux 11 ; il ajoute : « une doctrine de Belges » . Et il écrit encore : " Quoi de plus absurde que le ])rogrès, |)uisque Thomme, comme cela est prouvé par le fait journalier, est toujours semblable et égal à l'homme, c'est-à-dire toujours à l'état sauvage?. .. »
On a l'air triste et l'on déplaît, quand on n'a pas confiance dans le bel avenir de l'humanité. Mais, au profit d'une meilleure existence, qu'ils préconisent après l'avoir inventée arbitrairement, les dangereux gaillards du progrès enlaidissent la vie contemporaine, qui a du prix, étant celle où nous vivons. Si les physiciens réussissent une petite découverte dont les industriels s'emparent et qu'ils transforment en vive monnaie, on dirait aussitôt que tout s'arrange, et que les j)roblèmes de la métaphysique sont anéantis, et que le temps ne coule plus avec sa terrifiante rapidité, et que la grande incertitude est calmée, et que le monde n'est plus une sociélé de condamnés à mort. J^^n fin de compte, l'idée du progrès n'est-elle pas une déchéance de l'humanité? Alors, n'approuvet-on pas cette impertinence de Baudelaire, qui écrit à Janin : " J'estime ma mauvaise humeur plus distinguée que votre béatitude " ?. . .
Le pessimisme caractérise la littérature du
322 LES IDEES ET EES TTOMMES
deuxième Empire. Il domine encore, en dépit de tels sociolo[|ues un j)en niais, le rêve actuel.
Les contem[)oiains de Ikuidelaire avaient vu trop de révolutions, les unes après les autres, bouleverser tout et ne rien produire : après 89 et 93, la révolution de 1830 et la révolution de 48. On avait vu toutes les sortes de fjouvernement ayir et ne rien constituer de durable : après la république, l'empire, la royauté constitutionnelle avec de vains essais d'absolutisme, encore la république, et l'empire encore, — tout cela qui ne créait pas une forte organisation de la vie. On avait vu les idéologies étrangères ajouter leurs tentatives à la vieille philosophie française et ne rien donner que de contradictoire. On avait vu la science, on la voyait, qui, pour aboutira quelques résultats partiels et de qualité pratique, était obligée d'écarter tout le mystère authentique, le seul valable, et, sous le nom d'inconnaissable, de réconduire. Ainsi, tout s'en allait, en pure perte. Cette crise de la pensée française aboutit à un scepticisme qui tourna, chez les uns, à la plaisanterie, chez les autres au désespoir de l'Ecclésiaste.
Cette page de Baudelaire est significative : "Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c'est qu'il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu'est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel?... Je ne dis pas que le monde sera réduit
BArr>r,r,AinE 323
aux expédients et, an désordre bonffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être nous retournerons à Tétat sauvag^e, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher pâture, un fusil à la main. Non ; car ces aventures supposeraient encore une certaine éner^'jie vitale, écho des premiers âg^es ! . . . »
Le monde va finir, annonce Baudelaire; il finira par où il a cru vivre : le mécanisme atrophiera de plus en plus a toute la partie spirituelle " de notre nature... " Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie ! . . . " C'est par l'aviHssement des cœurs que se manifestera la ruine universelle ou, si Ton veut, le progrès, — car les deux choses sont identiques; et le phénomène que les [jens appellent progrès, Baudelaire le signale comme la catastrophe imminente, voilà tout.
Telle est, résumée, la pathétique et la prophétique lamentation de ce poète qui éprouva toute l'angoisse de son temps. Je ne sais si, depuis les prophètes d'Israël, on avait proclamé plus terriblement les suprêmes tribulations de l'esprit.
Le monde va finir!... Et — restons dans le domaine de la littérature et des arts — voilà, par Charles Baudelaire, annoncée ou, plutôt, constatée la décadence.
Or, aux environs de 1885, un certain nombre de poètes, — dont le groupe a, d'ailleurs, quelque chose de hasardeux, — reçurent de leurs adver-
saires le sobriquet de « décadents " . On voulut marquer ainsi le mépris qu'on avait pour eux. Or, ce mépris, plusieurs le méritaient. Il y eut, parmi les décadents, certains imbéciles, fort prétentieux, — et quebjues poètes charmants ou admirables. Ces véritables poètes que le dédain jîublic confondit avec ces farceurs, ces poètes dont l'œuvre dure ou bien sera découverte par l'équitable avenir, — si l'avenir est équitable et s'il y a un quelconque avenir pour la littérature, — ceux-là ont accepté le sobriquet; et ils ne refusèrent pas d'être les décadents, d'être, à leur sentiment, les derniers d'une espèce bien raffinée. Ils sont la postérité directe de ce Charles Baudelaire, qui, le premier chez nous, formula et mit en pratique avec génie, devant l'invasion des barbares, l'esthétique de la décadence.
Si l'individualisme est la vérité, si l'individu seul existe , n'allons pas convoquer les foules à communier avec nous. El, alors, la littérature n'essayera plus d'étendre les limites de sa clientèle. Org^ueilleuse, elle se confinera dans l'aristocratie intellectuelle des cénacles. Esotérique, elle ne fera nul effort pour être accessible aux multitudes.
Si le pessimisme est la vérité, si le progrès est une duperie, et si le simple avenir même est douteux, — bref, si le monde va finir, — la littérature n'a plus qu'à être le jeu tardif et malin d'une race condamnée, le divertissement des derniers
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jours, le bouton de cristal des mandarins ultimes et qui vont mourir. Ou bien, en d'autres termes, il n y a plus qu'à être des dandys.
Ainsi, le dandysme est fondé en doctrine sur l'individualisme des philosophes et sur le pessimisme qui, venu de loin, venu de la Révolution, fortifié par les révolutions ultérieures, s'épanouit sous le deuxième Empire.
Il n'y a plus qu'à être des dandys. De la multitude taillable et corvéable, Baudelaire excepte, pour les honorer, trois sortes d'hommes : ce sont les prêtres, les g^uerriers et les poètes, ces trois sortes d'hommes étant également détachés de toute utilité vaine; prêtres, g^uerriers et poètes, (jui se consacrent à un bel et stérile idéal; prêtres, g^uerriers et poètes, qui sont trois manières de dandys.
Encore le prêtre se propose-t-il de régler la conduite et la pensée des multitudes. Le guerrier, d'accord avec les gouvernements, travaille pour le bien de la cité. Le dandysme par excellence est Fart: le véritable dandy sera un artiste : et les deux mots sont, bien souvent, synonymes.
Notons la nouveauté de cette idée de l'art — et, précisément, de la littérature — que notre dix-neuvième siècle a réalisée. Au siècle précétlent, la littérature était soucieuse avant tout de répandre des doctrines philosophiques et politiques, qui devaient modifier 1 état social des collectivités humaines. Les écrivains d'alors se mon-
trèrent moins curieux de la beauté que de l'activité politique. L'idée d'une littérature qui se suffît à elle-même, qui fût absolument détachée du gouvernement des masses et qui se glorifiât de sa parfaite inutilité, cette idée-là n'est point la leur. Elle est plutôt celle du dix-septième siècle ; et, en effet, Racine, Molière, Corneille, La Fontaine ont maintes fois annoncé qu'à leur avis l'objet de l'art était de plaire : la littérature est, pour eux, un divertissement.
Mais, au dix-neuvième siècle, c'est bien autre chose que nous avons vu. Un Jean Racine compose ses tragédies; et, par ailleurs, sa vie n'en est pas modifiée, il a, pour ses tragédies, son esthétique; et, pour sa vie, il a sa morale, sa reHgion. Son esthétique, d'une part; sa morale et sa religion, d'autre part. Son esthétique gouverne son art ; elle n'a rien à faire avec l'arrangement de sa vie quotidienne. C'est au dix-neuvième siècle que nous avons vu l'esthétique entrer dans la vie quotidienne, dans l'âme et dans le cœur d'un artiste; et, si je ne me trompe, c'est en Chateaubriand que nous voyons, pour la première fois, un artiste — et quel artiste prodigieux! — concevoir sa vie et l'organiser comme une œuvre d'art. C'est une redoutable initiative qu'il a prise là : elle a transformé, elle a enrichi — sans doute, excessivement, — et elle a comme exaspéré d'orgueil la notion de Tart, simple jusqu'alors.
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Baiulclaire est bien, à cet éfjard, l'héritier de Chateaubriaiul, comme le sont, d'ailleurs, tous les écrivains français du dix-neuvième siècle et, quant à présent, du vin^jftième. Mais Baudelaire, là-dessus, renchérit encore. L'art, pour lui, n'est plus seulement la règle et le .«gouvernement de la vie : il est plutôt un refuge contre la vie. La quotidienne vie est une si laide, absurde et désespérante chose, que le dandy s'écarte d'elle et se réfug^ie, corps et àme, esprit et cœur, dans le suprême dandysme de la littérature.
Conséquemment, cette littérature ne cherchera point à imiter la vie; elle ne sera pas réaliste; elle ne sera pas naturelle. Au contraire, et avec une volonté ri,goureuse, elle s'imposera le devoir d'être parfaitement artificielle. L'art est, ainsi, le contraire de la nature ; et la vie de l'artiste, un paradoxe.
Baudelaire s'est efforcé de réaliser, dans son . œuvre et dans sa personne, un perpétuel et un savant paradoxe. Il a réussi de telle sorte que ses contemporains l'ont pris pour un mystificateur. Il affectait d'énoncer les opinions les plus nettement opposées à la doctrine habituelle; il tâchait de déplaire et d'irriter : il y parvint. Et l'on éconduisit ce "farceur m , sans être touché aucunement du pessimisme sincère et du philosophique désespoir que sa façon d'écrire et d'être signalait ou dissimulait.
Il y a quelque chose de tragique et de for-
cené clans la peur et dans l'horreur qu il éprouve à Tég^ard de la nature. Tout ce qui est « naturel" le dégoûte. Il écrit : » Le commerce est naturel, donc il est infâme. » Il déteste la littérature naturelle : <' Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que toute autre chose, une g^rosse bète. .. » Des femmes, et de toutes les femmes, il écrit : (' La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur. La femme est naturelle, c'està-dire abominable ! »
Mais il a rigoureusement tiré, en logicien résolu, toutes les conséquences de ses prémisses. Cette malédiction des femmes n'est pas un badinage; et, en fait, la vie de liaudelaire nous apparaît comme toute dépourvue d'amour. Nous n appellerons pas amour, au sens un peu joli et tendre qu'a ce mot, la liaison si longue, charnelle et horrible qui lui associa cette demi-négresse, Jeanne Duval. 11 réduisit l'amour à une sorte de sensualité farouche et dont il compliquait assidûment le détail, mais avec le soin minutieux de n'y mêler nul idéal. Tous les sentiments naturels, qui sont comme la fleur spontanée des âmes, il les arrachait de son âme; ainsi, un trop délicat jardinier, fabricant d'orchidées précieuses et de monstrueux chrysanthèmes, saccagerait et jetterait avec mépris les roses trémières, les simples violettes et enfin toutes les fleurs modestes et charmantes qui sont le doux et vrai parfum de la nature.
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Que lui reste-t-il? Que reste-t-il à ce niliiliste furieux qui a tout dévasté autour de lui? Que lui rcste-t-il j)our avoir uu prétexte à durer? — La littérature ! .. .
Quand il était à Bruxelles, malade, pauvre, plus découragé ([ue personne, plus abandonné, prêt à mourir, il écrivait à un homme d'affaires qui lui avait adressé un peu d'arg^ent afin qu il pût achever un livre : «J'ai honte de me servir de votre billet; mais la littérature doit passer avant tout, avant mon plaisir, avant ma mère!... »
Gomme il n'a point gardé autre chose que la littérature, il l'entoure d'un soin jaloux; il lui accorde un culte prescjue mystique. Et il écrit : « Toute forme créée, même par l'homme, est immortelle. Car la forme est indépendante de la matière, et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme. "
Les molécules, la matière, la réalité, — enfin, la nature : tout cela est périssable, tout cela est la mort et a déjà l'odeur de la corruption terminale. Tout cela est de l'essence de mort, oui, parce que tout cela est naturel. Et seul échappe à la destruction promise l'artificiel, qui est, pour ainsi dire, de l'art au second degré : l'art de l'art, en quelque sorte, l'artificiel étant à l'art ce que l'art est à la réalité. Si l'art nous écarte de la nature et nous met à l'abri de ses envahissements mortuaires, l'artificiel sait nous enfermer dans une deuxième citadelle, fortifiée, placée au centre de
l'art et g^arantle par lui comme par des circonvallations habiles; solide, en outre, de ses épaisses et hautes murailles.
L'artiste qui s'est enfermé là est le prisonnier de sa volonté fière. Si l'on se moque de lui, ou si l'on déteste son org^ueil, on peut aussi admirer ce terrible, sauvag^e et subtil reclus.
Afin de mieux et plus sûrement réaliser l'artificiel qu'il avait conçu comme le dernier chefd'œuvre de l'art, on sait les stratagèmes auxquels recourut Baudelaire, et qu'il utiHsa, du moins il le prétend, ces stupéfiants et ces poisons, l'opium et le haschich. Alors, toutes choses étant bouleversées, la vision changée, les perspectives tout autres, les couleurs toutes neuves, les idées plus ardentes, les sensations décuplées, alors il se réjouissait de ses paradis artificiels. La morbide rêverie lui voilait la réalité, la nature. Il se tuait à ces extravagantes volontés; et nous lui prêterons cette parole néronienne : « Quel artiste je suis, pour mourir!... "
A quarante ans, Baudelaire avait publié presque toute son œuvre. Il lui restait six années à vivre. Elles furent effroyables. La pauvreté le tourmenta : elle était son châtiment, logique et injuste. Mme Aupick, un jour, écrivant à quelque
ami de son fils, se désolait de ce que Charles eût Il adopté un genre bizarre, absurde comme lui et qui lui faisait peu de partisans » . Elle ajoutait : " Il est vrai qu'il a pour lui son orijjinalité, c'est quelque chose... " Pauvre dame! et lui, le fils, plus pauvre encore!... La fierté qui l'avait enclos dans son difficile idéal d'art eut pour récompense la gloire et pour châtiment la misère. Il fut accablé par les dettes; il fut torturé par les échéances, humilié. Il connut, après les Fleurs du mal, les tracas de l'indigence quotidienne.
Dans l'espoir de gagner un peu d'argent avec divers travaux littéraires et des conférences, il s'établit à Bruxelles. Les Belges lui déplurent; il s'ennuya jusqu à en crier de détresse. Puis arriva la maladie, deuxième châtiment. En 1862, il écrit : « J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j'ai toujours le vertige, et, aujourd'hui 23 janvier, j'ai subi un singulier avertissement : j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité. » Quelques jours plus tard, il écrit encore : " A Honfleur, le plus tôt possible! 1) A Honfleur, c'était chez sa mère... «A Honfleur, le plus tôt possible, avant de tomber plus bas. Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir, de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, et de faire ma perpétuelle volupté de mon tourment ordinaire, c'est-à-dire du travail!... »
Son travail, c'est désormais la traduction des Histoires extraordinaires d'Edgar Poë : il Ta commencée, il la continue opiniâtrement. C'est aussi la préparation de ses conférences. Et c'est un livre relatif à la JJelg^ique : il n'aura pas le temps de l'achever.
Considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, c'est le conseil d'orgueil que donne Emerson. Faire sa volupté de son tourment, il y a là du nietzschéisme.
Emersonien, nietzschéen, disciple et prophète de ces grandes idéologies arrogantes, il le devient à l'époque même où, par les rues, on le rencontre, solitaire, triste et mal vêtu de vieux habits râpés. Il a tout l'air d'un vagabond qui déambule au bord du suicide.
De manières et de paroles, quand il veut bien parler, il est plus orgueilleux que jamais. A.u fond de lui ou à part lui, les sentiments s'adoucissent, ou bien ils s'amollissent. Ce sont des sentiments naturels, des sentiments vrais, sincères, simples : et il ne les expulse pas de son cœur, désormais. On dirait rju'après tant d'années passées à l'étrange culture de son âme artificielle, maintenant son âme naïve se met à lui plaire. C'est la seconde époque de l'exotisme, le moment où ce voyageur des rêveries extravagantes revient à sa maison natale et y goûte le bizarre amusement de s'y sentir dépaysé.
Le fumeur d'opium et le mangeur de haschich,
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comme un vieil et bon enfant, songe à sa mère avec une tendresse jolie et franche. Deux années avant de mourir, il écrit : « Ma mère m'a écrit une lettre charmante et pleine de sagesse. Quelle patience! Et quelle confiance en moi! Savez-vous ([u'elle a été malade et subitement restaurée? Par bonheur pour moi, j'ai su les deux nouvelles, la bonne et la mauvaise, à la fois. " Et puis, bientôt après : « Ah! mon cher ami, j'ai quelquefois le cerveau plein de noir. Conserverai-je ma mère aussi longtemps que vous avez conservé la vôtre?... Ma mère m'écrit des lettres courtes et où je trouve un ton de tristesse fje n'ose dire d'affaiblissement) qui m'inquiète. Que savez-vous de sa santé? Car il se pourrait que, par crainte de me tourmenter, elle me cachât quelque chose. » Quelle douceur délicieuse, dans ces propos alarmés! Et quelle fraîcheur exquise, après l'atmosphère brûlante et acre des Fleurs du mal et des Paradis artificiels , ces paradis qu'emplit une rage d'enfer ingé-
nieux !
En même temps, son catholicisme de combat devient une sorte de piété ravissante. Le poète du mal compose des prières; il s'adresse à Dieu en ces termes religieux : « Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause de moi. Je vous recommande les âmes de mon père et de Mariette. Donnez-moi la force de faire immédiatement mon devoir tous
les jours et de devenir ainsi un héros et un saint. "
Il se compose des règlements de repentir et de sagesse : " Hygiène, conduite, méthode. Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie. Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë, comme intercesseurs ; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs et octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation; travailler toute la journée, ou du moins tant que mes forces me le permettront; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice même, pour la réussite de mes projets; faire tous les soirs une nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi. "
C'est ainsi que Charles Baudelaire, avant de mourir, tâcha de vivre et fit l'effort de s'amender. Cependant, la maladie le ravageait. Crises nerveuses, vertiges, convulsions le mettaient au martyre. Et il n'avait seulement pas la monnaie qu'il faut pour acheter des médicaments.
La paralysie le prit, et l'aphasie : cet ami du verhe entra dans le silence, ouhlia les mots et, dans ce désert de sa tête, se perdit jusqu'à, peu à peu, s'anéantir. L'une des dernières petites phrases qu'il prononça, et qu'on recueillit sur ses
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bégayantes lèvres, fut : « La lune est belle!... » 11 l'avait cbantée, autrefois :
Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse...
Près de mourir, il se souvint d'elle, ornement de ses nuits, vase de tristesse et g^rande taciturne.
Quand les mots ne lui étaient plus intelligibles, il n'y avait plus, pour l'apaiser, pour écarter son cauchemar de moribond, que la musique. Il l'aimait anciennement; il l'aimait avec sa volupté sensuelle et avec son ardeur cérébrale :
La musique parfois me prend coinnic une mer...
Il avait rêvé de la joindre, par le rythme, par le son divers et bien agencé des syllabes, aux sip"nifications du vocabulaire. Telle était sa poétique souveraine et alarmante, jadis. Maintenant, la musique toute seule suffisait à charmer le silence de son agonie commençante. La musique sans les mots, mystère d'un art plus secret encore que les autres. Et il exaltait ainsi l'ésotérisme pathétique où la maladie, après lui-même, le condamnait.
Il mourut le I" septembre I8(J7, à quarantesix ans.
Le récit de ses dernières souffrances et la maladie qui le mena jusqu'à la mort semblent tout pleins de vérités emblématiques. Et l'on dirait que ce héros 'du paradoxe le plus volontaire, ce négateur altier de la vie et des réalités concrètes,
336 LES IDÉES ET T,ES 11 0:\ni ES
subit les représailles de ce qu'il avait détesté avec arro(;ance. La vie et les réalités profitèrent de sa faiblesse; elles se ruèrent sur lui, Tassaillirent; elles eurent enfin terrassé l'ennemi, l'admirable, tra^yique et poijjnant poète des fleurs mauvaises et des voluptés artificielles.
LAURENT i:vi$ARn
Laurent Evrard, c'était, pour signer quelques écrits, la comtesse Gontran de La Baume-l*liivinel, une femme d'un gracieux courage et d'un esprit sing^ulier. Elle avait un grand charme de douceur et de bonté; elle avait aussi une façon toute particulière et exquise de ne se montrer guère et de laisser qu'on la devinât. Elle souriait habituellement et ses propos, très élégants, étaient comme timides, à force d'ui'banité.
Ln jour, elle commença d'écrire; et l'on sut alors qu'elle était douée d'une imagination surprenante, tout autre que celle qu'on lui eût, de prime abord, attribuée. Elle commença d'écrire; ou, du moins, on crut qu'elle commençait : et elle avait déjà fait imprimer, sous le titre de Fables et Chansons, un volume de vers, dont elle avait eu soin de ne parler à personne.
Et elle passait quelques mois à Paris ; l'hiver ou le printemps, à Venise; l'été, au Bûrgenstock ou ailleurs. On disait qu'elle avait des châteaux et des palais. Elle aimait les sports. Elle semblait
:i:i8 \.rs tdées et les hommes
une f|raii(le darne voyag-eiisc, (iiTon aperçoit un peu de temps et qui s'en va. Oji Tadinirait; et, souvent, on ne la connaissait pas beaucoup.
Elle a publié deux volumes de prose : le Danger, puis Une Leçon de vie. Ce sont des récits extraordinaires par la violence du sentiment qui les anime; ce sont des aventures d'àmes, étrang^cs et racontées comme des choses évidentes; ce sont des drames anjj^oissants et qui apparaissent comme le résultat tout naturel de la quotidienne existence.
Et Mme de La Baume, avec sa grâce discrète, avec sa nonchalance souriante, avec son aménité, paraissait toute différente de l'àme pathétique qui émane de ses livres. Mais non : et il sied qu'un visa([e ne livre pas tout le secret d'une j)ensée. Celte élégance délicieuse et comme cette ravissante pudeur de l'esprit, Mme de La Baume lavait à la perfection. Ce fut le secret du véritable prestige qu'elle a exercé autour d'elle, sans V songer, avec une sûreté aimable. Quand on lut ses romans, peut-être fut-on bien étonné de la trouver si romanesque; mais on la pressentait ainsi, sans le savoir, puisqu'on admirait avec certitude les dehors d'une intelligence qui fut si bien, si joliment, la souveraine de ses tumultueuses pensées.
Dans ses papiers, après sa mort, on a trouvé des notes, des frag^ments, une quantité de brouil-