‹ Les idées et les hommes (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · T. AU RE NT EVRARD · texte numérisé non relu

T. AU RE NT EVRARD

Ions et d'esquisses, parmi lesquels on a choisi les éléments épais d'un volume, ta Nuit, un petit volume habillé de jaune, et qui n'a pas ses trois cents pages. Il ressemble, d'abord, à d'autres; mais bientôt on s'aperçoit qu'on a dans les mains un étonnant trésor de mélancolie.

Les livres sont, à leur manière, des personnes. Ils ont leur physionomie; ils ont leur façon (l'être et leur agrément, qui n'est pas toujours pareil à leur mérite, mais à leur charme qu'on ne saurait exactement définir. On a, parmi eux, des amis, des camarades, quelques ennemis, et une immense foule d'indifférents : on les rencontre, on ne va pas les chercher. Certains bavardent et souvent sont très fatigants; certains parlent, et parfois ne craignent pas d'être éloquents; certains, en petit nombre, causent avec vous.

Mais celui-ci a commencé de vous dire des choses imprévues, singulières, attrayantes par leur bizarrerie même, déconcertantes et magnifiques. Soudain, il se tait : et il vous laisse une angoisse de curiosité, une amertume de regret, une inquiétude presque douloureuse.

Une vision des choses, différente de tout ce que nous connaissions; une originalité que l'auteur a subie, plutôt que souhaitée; par suite, un sentiment de solitude intellectuelle : voilà les caractères de ce volume, et les caractères déjà des précédents livres de Laurent Evrard. Mais, les précédents livres, on ne les lut pas beaucoup.

Laurent Evrard est morte; et l'on sig^nale qu'il y avait en elle une sorte de (jénie, si l'on nomme génie un don manifeste et qui échappe aux règles communes, qui déroute avant de séduire, une spontanéité vive et qui s'impose enfin comme une désinvolte et indiscutable volonté. Aux précédents livres, on négligea d'être ému. Pour consacrer cette œuvre inachevée, il a fallu que survint le seul achèvement dont ses commencements étaient peut-être susceptibles : la mort.

Je ne sais si Laurent Evrard, vivant des années encore, eût conduit à leur perfection le rêve et l'idée qui l'occupaient. La subite nouveauté du rêve et de l'idée demandait un art tout neuf. Un art ne s'improvise pas; on l'hérite, on le modifie, on l'adapte à ses besoins; mais, quant à le créer de toutes pièces, non. Les œuvres qui tout de go aboutissent à merveille étaient voisines de celles que le même temps multipliait et elles n'ont eu qu'à revêtir une forme toute prête, lentement élaborée avant elles.

Et puis Mme de La Baume vivait dans le monde et ne faisait pas métier d'écrivain; le métier eût été, pour sa pensée, un grand secours : il procure des stratagèmes utiles et il donne à qui le pratique une adresse, il est vrai dangereuse, mais indispensable. Mme de La Baume était, dans le monde, une femme qui semblait sourire de loin. Je crois qu'elle veillait à ne passe distinguer; et, s'il y eut chez elle de l'étude, ce fut à

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cette fin : manèg^e délicat d'un être qui a conscience de ses tourmentants privilèges et qui les dissimule à autrui, peut-être à soi. On ne la devinait pas. Je crois qu'elle en était contente. Ou l)ien, si elle eût mieux aimé tout dire et ne le put, sans doute préféra-t-elle le silence à la confidence incomplète. C'est ainsi qu'elle souriait.

Il y a, dans le recueil posthume de ta Nuit, sa I demi-confidence.

La vie ne se révêlait pas à elle comme au reste de l'humanité. Elle y savait discerner ce qui échappe aux observateurs les plus pénétrants : ce qui leur échappe est ce qu'elle discernait surle-champ. Et, à cause de cela, elle nous dérang^e de nos habitudes. Or, l'habitude nous empêche de voir exactement la réalité : elle est comme un voile entre la réalité et nous. Les paysages qui nous sont le plus familiers, nous ne les voyons plus : un changement de l'éclairage, un déplacement de lignes ou de couleurs nous les révélera.

Eh! bien, Laurent Evrard transforme l'éclairage et la disposition des objets. Elle nous les montre tels que nous ne savions pas qu'ils fussent : pourtant, nous les reconnaissons. La certitude que nous avons de les reconnaître a toute l'acuité de l'évidence la plus miraculeusement rapide.

Les héros des récits qu'on a groupés à^n?,laNuit sont, plusieurs, atteints de quelque anomahe. L'un est aveugle ; un deuxième a l'odorat excessivement subtil. Et il se fait, chez eux, des com-

pensations d'organes : ce qu'un sens ne leur enseigne pas, ils le tiennent d'un autre sens. Ce n'est pas que l'auteur ait pris pour sujet l'analyse psychologique de telle ou telle infirmité. Cette analyse est dans son œuvre, et souvent avec une saisissante justesse; mais elle y est destinée à ce dessein qu'avait l'auteur de changer, par un artifice, l'aspect de la réalité, pour qu'elle apparût à nos yeux et à nos intelligences comme une lumière nouvelle et à laquelle ils pussent encore être sensibles. Laurent Evrard déchire le voile de l'habitude et nous désigne une vérité qui se cachait à nous. Il y a là un procédé; il y a aussi un prestige : ce procédé est une espèce de magie.

Cependant, les raisonnements humains suivent leur cours, qui est celui de la logique et des passions. Logique d'habitude et passions coutumières. Mais la réalité authentique est d'une autre qualité. Delà résulte, dans la vie de tous les jours, cette discordance dont témoigne l'événement, cette discordance de nos raisonnements et de la réalité. De là résulte la maladresse universelle, l'échec perpétuel, cette fatalité d'erreur qui est, selon le mot d'un poète, le «tragique quotidien» de la vie.

La vie est tragique, sournoise et féroce, dans les récits de Laurent Evrard. Elle y est absurde, et en vertu de la philosophie que je tâche de résumer, philosophie d'une équivoque essentielle.

Cette absurdité de la vie, l'auteur la présente

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comme un fait. Il a expliqué le fait; il Ta constaté. Les divers récits : autant d'exemples, autant d'échantillons. Il ne s'indig^ne pas. A-t-il pitié de son héros? Il énonce un fait; il le déclare. De temps en temps, le fait, si douloureux, est si énorme aussi que le récit tourne, ou semhle tourner à la satire, à cette ironie, toute tremhlante de chagrin, où il entre de la pitié.

Avec hardiesse, avec une minutie impitoyable et forte , Laurent Evrard savait entrer dans les âmes, y démêler les vérités confuses et les intimes combats d'idées et de désirs. Laurent Evrard a fait, dans les cœurs humains, des découvertes rudes et inquiétantes, x^joutez les hasards de la destinée, les coïncidences terribles, les événements qu'on dirait amenés par des fatalités méchantes : les personnages de Laurent Evrard s'y débattent avec ardeur, avec désespoir : ils prennent à leurs dépens, et dans une douleur atroce et délicate, leur leçon de vie.

Cet écrivain posséda le don de l'idée et le don du rêve, l'art d'observer et l'art d'imaginer, une sorte de divination mentale. On dirait parfois d'hallucinations; mais ce sont, plutôt, des éclairs qui, soudainement, illuminent l'exacte et profonde vérité des âmes, de la vie et des choses.

L'œuvre de Laurent Evrard, si extraordinaire, est courte, un peu sèche, souvent elliptique. Elle n'a pas reçu ses développements; elle fleurissait et elle ne s'est pas épanouie.

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Une œuvre achevée est plus belle qu'une autre; il faut, à la beauté parfaite, l'achèvement. Une œuvre interrompue est plus poig^nante, quelquefois, que la beauté. Un monument où s'enferme toute l'intention de l'homme qui se pronut de le bâtir plait au regard, satisfait l'àme et la repose. Mais il y a longtemps à songer devant la courbe suspendue d un pont qui allait lancer son arche on ne sait où, vers la forêt sombre de l'autre rive.

l*our plus de commodité, pour plus de tranquillité, l'on suppose, implicitement, que les esprits donnent ici-bas leur fruit, tout leur fruit. Quand nous lisons l'histoire, écrite par des gens habiles et qui, au {foùt de comprendre, jolguent l'honnête désir de nous montrer la ponctuelle série des événements, nous avons celte impression, qui est rassurante. Et, ainsi, tout va bien. Seulement des hasards défont cette fiction si heureuse, et nous entrevoyons la foule des possibilités qui n'ont pas eu leur aubaine, tout le génie qui ne s'est pas réalisé, l'essor qui n'a pas su prendre son vol, la somme des forces perdues et qui auraient embelli l'univers. La nature est, dans son détail, un prodigieux gaspillage; et les esprits sont gaspillés comme les graines des plantes.

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