EDMUND GOSSE
Une perpétuelle inquiétude de la pensée et du sentiment; un esprit toujours en éveil et, disons, en alarme; un visage dont la physionomie est frémissante comme Tàme qu'on y aperçoit, mobile, diverse et merveilleusement rapide à passer de la mélancolie au rire; une amabilité douce, un peu cérémonieuse; un air de confiance ingénue et qui, pourtant, n'est pas tranquille; tous les signes de l'intelligence la plus belle, et enthousiaste, et ironique promptement, aussitôt qu'elle est touchée et craint d'être dupe; une timidité causante, et si bien causante, si heureusement, avec tant de fine habileté, de gaieté, de science que son hésitation semble une coquetterie et, en tout cas, est une grâce jolie : — voilà, tel que d'abord il apparaît, M. Edmund Gosse, l'un des écrivains les plus célèbres, originaux et parfaits de l'Angleterre contemporaine.
Et voilà, certes, un personnage bien différent de l'Anglais que nous étions prêts à nous figurer, quand Demolins épiloguait touchant la supério-
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rite fameuse des A.ngflo-Saxons. Mais, à l'époque même où cette claire tliéorie eut un /jrand succès, nous savions que Spencer, philosophe (hi darwinisme et de la lutte pour la vie, était maling^re.
M. Edmund Gosse n'est pas un athlète; je ne sais pas s'il joue au qoU et s'il a fait, jeune homme, triompher sur la Tamise réner,'[ie d'Oxford ou de Gamhridjje. Mais il a ces yeux effarouchés des gens d'étude qui, à chaque instant, viennent de lire et, s'en relevant à peine, trouvent le monde un peu trop loin pour leurs reg^ards.
Avec la culture la plus ahondantc et variée, avec la connaissance véritable de toutes les littératures européennes et de toutes les philosophies nouvelles et anciennes, avec le goût le plus ouvert à tous les arts où se réalisent les temps et les pays, il est Anglais admirablement : qu'on lise l'un de ses livres les meilleurs, et traduit récemment dans notre langue, le chef-d'œuvre de Pèie el Fils.
il est critique et poète; — et non l'un de ces poètes qui, parfois, veulent bien nous révéler qu'un autre poète, leur élève, a le talent qu'il leur doit; et non l'un de ces critiques, tourmentés de gloire, qui, selon Sainte-Beuve, rivalisent à leurs moments penlus avec Hugo. Il est un critique muni de clairvoyance et de méthode, très
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attentif et patient, très com[)laisant et curieux, rjui aime à au.'jmenter le trésor de ce qu'il aime, et qui veille aussi à ne le point avilir de laids mélan.<jes, à ne le point embrouiller. Et il est un poète à qui ne manquent ni les imag^es, ni la musique pour célébrer un vif émoi, peindre la nature, évoquer les allégories de l'univers.
Le sens critique et le sens poétique ne coïncident pas souvent : une vision poétique des choses nous dispense de les analyser ; une vue critique des choses nous empêche de les admirer.
Ce qui caractérise, je crois, M. Edmund Gosse, c est l'intime réunion de ces deux aptitudes, généralement contradictoires. Et cette réunion, c'est une espèce de lyrique plaisanterie, à la fois tendre et moqueuse : l'humour.
Il a publié Père et Fils, en 1907, sans nom d'auteur. Mais on le devina ; et il était dans son livre si manifestement qu'il n'essaya point de se dissimuler davantage : dès la deuxième édition, il avait mis son nom sur la couverture, comme il avait mis à toutes les pages ses souvenirs. La préface disait : " Le récit qu'on va lire est — autant que l'a pu l'auteur, attentif jusqu'à la minutie,— scrupuleusement vrai dans tousses détails. S'il n'était pas vrai au sens strict du mot, le publier serait se jouer des personnes qui pourraient être tentées de le lire. Il leur est offert comme un document. » Père et Fils : une autobiographie.
L'auteur raconte les années de son enfance ; et il a promis de ne rien changer à la vérité qu'il se rappelle.
Or, il note que, d'habitude, on écrit son enfance un peu tard et (juand les souvenirs sont effacés plus qu'à demi : mais il a très bonne mémoire. Il note aussi que, d'habitude, on écrit son enfance avec trop de bonté pour soi-même, avec trop d'amitié, avec trop de pitié : Ton embellit son jeune portrait. Ainsi ne fera-t-il pas. Il demande la permission de donner aux héros de son authentique roman des noms qui n'étaient pas les leurs. Il le regrette; il songe que, de tous ces héros, deux seulement ne sont pas morts, le " fds » et puis un autre. Par égard pour eux, il changé les noms; mais c'est toute la liberté qu'il a prise.
Rousseau, avant d'écrire les Confessions, prête serment de ne rien cacher. Et il ne cache rien : plutôt, il ajouterait des vilenies au compte de Jean-Jacques. Pour n'être pas vaniteux, il est cynique. Chateaubriand, lui, avoue qu'il ne racontera pas ses faiblesses, car » il ne faut présenter au monde que ce qui est beau » ; et ce qu'il dira de ses amis les flattera.
L'auteur de Père et Fils ne va pas se dénigrer.
Il ne va pas non plus se louer avec obligeance.
Cela est encore facile. Mais il ne va pas louer
avec obligeance les acteurs du long drame qu'il
" présente* au monde » . Cela est beaucoup moins
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facile, parce que les at;teiirs de ce drame, ce sont et son j)ère et sa mère, tous les deux morts.
Il y a là une terrible passion de la vérité. Je ne l'ai rencontrée, volontaire à ce point, que dans les Souve?iirs de Tolstoï.
Le livre est, à cause de cela, grave et dur.
Et d'autant plus que le Père et le Fils sont en querelle. Leur histoire : la lutte de deux caractères. A la fin, la rupture.
Ne s'aiment-ils pas? Si. Mais » leur affection mutuelle est assaillie par des forces auprès desquelles les changements produits par la maladie, la séparation et la ruine ne sont rien » . Quelles sont ces forces? Les spontanéités mêmes de ces deux êtres dissemblables; leurs spontanéités, et aussi leurs idées, celles-ci venant (comme il est humain) de celles-là. Un puritanisme rigoureux, un fanatisme religieux poussé jusqu'à l'exigence cruelle, voilà le l'ère. Et le Fils? Il se défend, avec douceur, mais avec une obstination que rien ne touche; il fait une résistance acharnée.
Ses parents lui répètent qu'il est " un gentil petit garçon, sans rien de remarquable » ; et il ne demande pas mieux. Ses parents l'ont, en outre, consacré à leur foi de sectaires opiniâtres. Il sera, dit le père, un missionnaire militant aux pays des tropiques; ou bien il sera, dit la mère, le Charles Wesley de son siècle, au moins un
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Georges Whitefield, un fondateur d'église antipapiste et forcenée.
Mais non : i! sera ce qu'il est déjà en puissance, un artiste, l'un de ces rêveurs bizarres pour qui la vie n'est pas une occasion d'activité, pour qui la vie est une occasion de surprise et d'amusement. Les deux qualités qu'il développera en lui, pour en former son talent, il les possède dès l'enfance. Il est poète : il reçoit, des menus incidents de l'existence, une impression délicate et qui, même dans la douleur, le divertit. Et il est critique : \\ n'a pas le don de croire sans examiner les motifs de sa certitude. Il org^anise des expériences, des épreuves.
Son père lui a recommandé de fuir le péché d'idolâtrie : et l'idolâtrie consiste à prier des objets en pierre ou en bois; et Dieu châtie les idolâtres. Alors, le petit garçon de cinq ans, demeuré seul, pose une chaise sur une table, s'agenouille sur le tapis, devant la table, lève les yeux au ciel et, avec toute sa ferveur, commence et puis continue son invocation de tous les jours, substituant à Dieu la chaise. Et il attend son châtiment. Le temps est beau. Il regarde un coin de ciel blanc par-dessus les maisons et guette l'arrivée redoutable de Dieu. Il la désire, avec défi. Dès lors, il sut que son père « n'était pas au courant de la manière dont Dieu agit en cas d'idolâtrie » .
Quel âge a-t-il? moins de sept ans, lorsqu'il
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sont ((lie son ànie se dédonhle et trouve en ellemême un spectateur, un confident, un compafrnon. Ce dédoublement, c'est le j)rincipe de l'art. Il Nous étions deux et nous pouvions causer ensemble » ; celui qui parle ima^jine un persuasif langage : et ce langage, c'est justement l'art.
Il y aura, entre la doctrine du père et les goûts du fils, entre l'artiste et le puritain, ce perpétuel malentendu, un combat de toutes les minutes, et sans merci. Le roman n'est que le récit de cette âpre aventure, où se décbirent les liens de la famille, les liens qui attacbent les cœurs; et les cœurs se déchirent.
Cependant, le livre est, en bien des endroits, fort drôle : on va pleurer, mais on rit. « Il est rare, dit M. Edmund Gosse, que l'histoire d'une lutte toute spirituelle mêle la g^aieté à la discussion des sujets les plus graves. Cela était inévitable ici. La plupart des livres comiques s'efforcent d'être amusants d'un bout à l'autre, tandis que la théologie a honte d'éveiller même un sourire. Mais la vie n'est pas ainsi faite. » Or, il avait décidé de peindre la vie.
Il a mêlé la comédie et la tragédie. C'est une ancienne ambition des écrivains, depuis deux siècles à peu près. Elle n'a pas souvent donné de bons résultats. Mais elle était ici excellente, car le drame si poignant de Pèi-e et Fils est tout en-
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tier dans ce contraste : la charmante puérilité de l'âge et les formidables philosophies.
D ailleurs, la fjaieté ne vient pas fréquemment aux pages de ce livre : quand elle vient, elle est plus triste que le reste.
Dans le chapitre où la maladie et la mort de la mère sont racontées, il y a de ces petites remarques où l'étourderie et la gaminerie d'un enfant se révèlent. Ces petites remarques, si étrangement véridiques, ajoutéesà l'immense malheur, semblent pittoresques. Leur férocité naïve ajoute de la douleur ingénieuse à l'inévitable douleur.
Quel livre! Je n'en connais pas de plus amer et qui laisse plus de chagrin.
Si le père était un méchant homme ou un imbécile, on dirait que voilà une anecdote où un enfant n'a pas de chance. Si le fils était un écervelé, un mauvais sujet, l'on sait bien que cela s'est vu. Mais ils sont, l'un et l'autre, dignes de toute la tendresse qu'ils ont au surplus l'un pour l'autre. Leur différend est celui qui écarte les âmes les mieux destinées à se joindre : les âmes, solitudes encloses.