‹ Les idées et les hommes: deuxiéme sérieChapitre 10 sur 13 · LES COKTES DE M. JULES LEMAITRE 1S · texte numérisé non relu

LES COKTES DE M. JULES LEMAITRE 1S

Xantho de le consoler. Soudain, les branches du laurier frissonnèrent; « et Apollon sentit un bras frais autour de son cou : ce n'était point le bras de Xantho » . Daphné avait rompu Pécorce et apparaissait, disant : 4< Me voici. » Là-dessus, nous rêverons, touchant l'amour et ses caprices. 11 ne s'ag^it pas de conclure, mais de songer.

La préférence accordée au récit, la rapidité du récit, l'art de se cacher derrière une anecdote, l'art de la réalité, autant de caractères par lesquels on définirait la littérature classique. Et, parmi les écrivains de notre époque, M. Jules Lemaitre est en effet celui que le romantisme a le moins alarmé. Les autres, pour la plupart, n'écriraient pas exactement comme ils écrivent, s'ils n'avaient lu Chateaubriand, Victor Hugo et Balzac. Mais les contes de M. Jules Lemaitre, si pénétrés qu'ils soient des sentiments d'aujourd'hui^ se placent dans la série littéraire de la France, tout de suite après La Fontaine, La Bruyère et, si l'on veut. Voltaire. Le romantisme n'y est pour rien. Car jamais M. Jules Lemaitre n'abuse de son idée, abus où le romantisme triomphe. Jamais les mots ne le mènent plus loin que raisonnablement il n'avait résolu d'aller ; et jamais une trouvaille ne lui devient un prétexte. Il redoute la vaine poésie, celle qui, s'étant une fois échappée, court comme une ménade. 11 évite les descriptions abondantes et, devant la nature, il n'est pas pris de démence. Les ornements inutiles, la prodigalité verbale et toute cette exubérance du cœur et de l'esprit lui font horreur. Et il écrit, dans l'histoire du chevalier de Pontmolain, gentilhomme de Touraine qui a suivi en Terre Sainte le roi saint Louis : « Sous les orangers de Jaffa, il se souvenait avec larmes des peupliers de la Loire, mais en même temps les suaves odeurs d'Orient l'alanguissaient et il avait un grand besoin d'aimer et d'être caressé... » Voilà peut-être la plus romantique de ses phrases : et elle n'est pas romantique. D'ailleurs, je ne nie pas qu'il soit,plus que nos classiques, sensible

au son des mots et à la musique que fait leur savante combinaison. Mais je crois qu'il faut limiter là le ro^ mantisme de cet écrivain.

N'est-il pas significatif déjà que, dans la liste de ces livres aux marg^es desquels il a écrit ses contes, on ne trouve aucun des héros de 1830? Nous passons de la Nouvelle Héloïse à l'Abbesse de Jouarre, de Rousseau à M. Renan. Le petit conte relatif à M. Renan, Fauteur de la Vieillesse d Hélène l'a emprunté au premier tome des Impressions de théâtre. On le connaissait; on est ravi de le relire ; et puis on peut conjecturer qu'en le plaçant ici M. Jules Lemaitre a voulu marquer son intention de franchir tout le romantisme d'une traite. Il ne s'y arrête pas. Le méprise-t-il? Du moins il n'en fait point usage, quant à lui. Ses contes en marge des vieux livres, c'est en quelque façon l'essai de lui-même au contact de la littérature. L'essai révèle et des analogie» et des différences. Mais, entre les romantiques et lui, sans doute n'a-t-il pas senti le contact; et il les a négligés, n'ayant rien à leur demander.

Les romantiques sont beaucoup plus loin de lui que V Iliade ou Y Odyssée. Avec Homère, il s'entend à merveille. Avec Hélène et Pénélope, avec Nausicaa et Briséis^ il est en familiarité. Certes, il leur prête des âmes plus nuancées que les âmes des temps épiques ; mais il le fait avec tant d'habileté, il ménage si bien la transition des âges que la pensée nouvelle n'offense pas la pensée ancienne. Puis, cet Homère un peu gai qu'il nous présente, c'est véritablement Homère, poète amusant, non pas le prophète que divers théoriciens et absurdes exégètes ont fomenté. Quelle justesse de l'intelligence, dans ces portraits littéraires que sont les contes de la Vieillesse d'Hélène ! Il y a là un Corneille, un Molière, un Racine, un La Fontaine et un Bossuet dignes des Con* temporains et des Impressions de théâtre : un Corneille devenu le vieux poète mécontent et que la renommée de M. Racine tracasse; un Jean Racine déjà pieux, facile

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