‹ Les idées et les hommes: deuxiéme sérieChapitre 9 sur 13 · LES CONTES DE M. JULES LEMAITRE · texte numérisé non relu

LES CONTES DE M. JULES LEMAITRE

suet, de Perrault, de Gil Blas, de Manon Lescaut, de la Nouvelle Héloïse, et même de M. Renan. C'est à peu près tout le chemin qu'a fait l'âme française depuis ses primes origines. Beau voyage et saint pèlerinage ou plus familièrement, si l'on veut, procession de nos enfances : et, à chacun des reposoirs, notre guide apporte un bouquet fraîchement coupé.

Les contes du dernier recueil sont plus rapides que les précédents. Ils n'ont pas plus de huit ou dix pages. Les incidents ne sont pas moins nombreux; mais le conteur va plus vite. Il est possible qu'on regrette la manière un peu nonchalante de la Sirène*^ oui, nonchalante, et avec tant de grâce. Le conteur ne se dépêchait pas du tout; on eût dit que plutôt le conteur alentissait l'allure de ses phrases, n'ayant nulle hâte. Il a quelque hâte, maintenant. Et il a remplacé une élégance par une autre. Maintenant, c'est la vivacité de l'anecdote qui nous enchante : et heureux l'écrivain qui, changeant de manière, a deux fois enchanté son lecteur ! he& contes de la Vieillesse d'Hélène sont arrangés à la façon de comédies. Il y a des coups de théâtre, et qu'il faut amener prestement. Il y a des retournements de la situation, qui valent par leur promptitude. Et il y a des dénouements, qui valent par leur soudaineté.

Depuis cinquante ans qu'elle est la belle Hélène, la fille de Léda et du Cygne souffre d'une malchance : on Taime, — ah! oui, on l'aime; Thésée l'enleva quand elle était encore une petite fille ; bientôt après, Ménélas l'épousa; et Paris, on n'ignore pas qu'il sut la convaincre ; avec moins de beauté, mais avec tant de malice, Ulysse fut peut-être son amant; et Hector, on se demande si, en faveur d'elle, il ne négligea pas Àndromaque aux bras blancs; est-ce tout? on n'ose pas k dire; les Àrgiens et les Phrygiens l'adoraient également. — On l'aime; et, voici la malchance, elle n'aime pas. £lle est flattée de tout l'amour qu'on lui prodigue; mais elle a u déchaîné les plus furieuses passions sans être elle-même grandement émue. Vers la cinquan-

taîne, elle s'en désole; et elle envie la violente Hermione, que Pyrrhus a trahie et qui assassina Pyrrhus et qui se tua sur le corps du perfide. Alors, elle prend la décision d'être amoureuse. Un jeune soldat sans fortune, joli garçon nommé Arsace, la tente assez bien; seulement, elle ne le tente guère : le gaillard ne dissimule pas beaucoup la prédilection qu'il a pour de» jeunesses. Hélène pleure et endommage ainsi le fard indispensable de ses joues. Elle se promène, déçue^ dans les prairies qui bordent le jardin du roi. Elle remarque un jeune berger, d'abord timide, et un peu moins timide vers le soir. « Par une tiède nuit d'été, le petit pâtre, amoureux enfin, et plus hardi que de coutume, tenta de prendre Hélène dans ses bras, u Non^ non! n dit-elle, et elle évita l'étreinte. « Pourquoi? — Cela n'est pas bien. >i II la supplie; il insiste; elle fuit... » Le petit pâtre la poursuit. S'il l'atteint et s'enhardit encore, s'il lui enlève son chapeau et la décoiffe, il verra qu'elle n'est pas une fillette. Il court mieux qu'elle et il est vif. Elle tire un poignard de sa ceinture et le plonge dans le cœur de l'enfant qui ne saura pas qu'elle était moins belle.

Et nous participons à la volonté singulière d'Hélène, à sa violence. Même si sa coquetterie nous fait sourire, nous lui sommes reconnaissants d'avoir préservé son idéale image. Homère ne nous l'a pas montrée, Hélène, moins belle qu'au temps où elle fut le plus belle. A présent, nous avons un peu plus de perversité, quitte à en souffrir ; mais, si l'un de nos contemporains, plus audacieux qu'Homère, a imaginé un instant la vieillesse d'Hélène, il a peur de son audace et a vite caché les menues rides qui ont dû rendre moins parfait, un jour, le visage adorable.

Pénélope est une chaste épouse. Aux prétendants, elle n'a rien accordé. M. Jules Lemaitre propose que, du moins, elle ait distingué Aristonoos qui, tout en buvant bien, ne s'enivrait pas et qui chantait en s'accom* pagnant sur la lyre. Va-t-elle céder aux séductions

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d'Aristonoos et à son empressement? Non; et M. Jules Lemaitre ne profanera certainement pas le symbole de la vertu conjugale. Mais Pénélope désormais se dépêche à sa broderie. Liodès, Tun des prétendants et qui n'a pas d'avenir, souhaite que la situation se prolonge ; et, par Mélantho la servante, le travail du jour est dé« fait chaque nuit. Pénélope croit que les dieux l'avertissent de n'être pas frivole. Ensuite, elle surprend Mélantho et la gronde... a C'est alors qu'Ulysse revint... » Ulysse a beaucoup d'énergie : il tue les prétendants et Aristonoos comme les autres. Pénélope en est informée. Si elle a du chagrin, personne ne s'en doute; car elle est la prudente Pénélope : elle est une femme discrète et honnêtement dissimulée. Elle accorde au retour du héros une sincère politesse et les sentiments les meilleurs. Mais, au matin, quand son vaillant époux dort à poings fermés, elle quitte le lit et va, sous le portique, chercher parmi les morts le cadavre d'Aristonoos; elle fait sur lui une libation de vin noir. A partir de ce jour, on la vit plus triste qu'elle ne l'était avant qu'Ulysse eût achevé son dur voyage.

Et Pénélope, à nos yeux, n'a rien perdu de l'intégrité qui la rendait recommandable entre toutes les femmes légitimes. Elle a gagné un mérite encore, à être vertueuse, pour ainsi parler, en connaissance de cause. La vertu que lui avait conférée Homère — déjà précieuse — était un peu involontaire. C'est déjà très bien, d'être vertueuse comme on est blonde, ou brune, par un divin hasard. Mais enfin, c'est mieux, d'être vertueuse comme on est bonne parce qu'on l'a choisi. Pénélope qui s'est aperçue d'Aristonoos et de ses attraits, dira-t-on que l'absolue blancheur de son âme se colore de teintes moins pures? et qu'il y a, auprès d'elle, moins de sûreté?... Elle est plus touchante; nous l'aimons davantage, il me semble, pour ce léger trouble qu'elle admet dans son cœur excellent, aujourd'hui que, très civilisés» nous avons tant de peine à concevoir la simplicité du bien ou du mal.

J'ai scrupule d'ajouter ces petites explications ou, en quelque sorte, ce» corollaires de morale à des fictions que l'auteur nous donne toutes seules et qu'il n'alourdit pas de philosophie. C'est que les fictions, je les résume et crains d'en dérang;er la fine ordonnance. M. Jules Lemaitre, lui, dans ses contes, ne sépare jamais de l'anecdote une interprétation. Sa méthode n'est pas celle de La Fontaine qui, la fable terminée, formule ses maximes. Plutôt, sa méthode est bien celle de La Fontaine qui, en fin de compte, ne formule ainsi ses maximes que pour se conformer à l'usage des anciens fabulistes; mais la véritable signification des fables de La Fontaine, ce n'est point aux u moralités » qu'il la faut demander : elle est incluse dans le récit. Pareillement, les contes de M. Jules Lemaitre portent en euxmêmes leur signification profonde. Il a tout disposé de telle manière que la pensée dût naître, et j'allais dire, émaner des incidents, de leur subtil arrangement, de leur qualité. L'on aperçoit, de page en page, comme des invites à rêver selon la guise de l'auteur.

Du reste, l'auteur n'est pas un impérieux dogmatiste; il vous laisse beaucoup de liberté : cependant, avec une persuasive douceur, il vous dirige. Souvent aussi, le conte ne parait pas destiné à une autre fin qu'au seul plaisir de l'imagination. Telle, l'aventure de Daphné, fille d'un fleuve. Daphné avait peur de l'amour. Pénée, le fleuve, lui conseillait de se marier, de lui donner des petits-fils. Elle passait toutes ses journées à la chasse. Apollon la vit, dieu galant, et la rechercha. Comme elle risquait de ne plus échapper aux entreprises du ravisseur, elle implora son père, qui la transforma en un laurier. Au printemps, « sous la lisse écorce, le corps endormi de Daphné était traversé, comme par d'excitantes flèches, par tous les désirs de vie végétale qui, à l'extrémité des branches, s'épanouissent en feuilles et en fleurs... » £t, sous l'ombrage du laurier, les amoureux venaient s'asseoir. Un jour, ce fut Apollon et la petite Xantho : le dieu pleurait Daphné, mais il priait

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