LES COMTES DE M. JULES LEMAITRE IS
pour un ^énie impétueux, le respect de l'antiquité, le respect de tout le passé, que de contraintes!... Un génie authentique se marque et par sa désinvolture et par son obéissance. Les contraintes g^ênantes sont exac* tement celles qu'on n'a point examinées, jugées inévitables et acceptées ' : il n'est de liberté que dans la servitude consentie.
S'ils n'ont point affecté de n'avoir pas lu Ésope et Phèdre, Théophraste, Tacite, Sénèque et Euripide, nos classiques n'en ont pas moins élaboré une littérature qui, dans l'histoire, est plus singulièrement caractérisée que nulle autre. Leur amitié pour les vieux livres ne les induisait pas en découragement ou paresse. Pareillement, celui de nos contemporains qui peut-être a le plus vécu avec les vieux livres de jadis, et avec les vieux livres de naguère, et avec tous les livres, écrit : « Il est toujours vrai que tout a été dit; mais ce n'est jamais tout à fait vrai... » Il veut encore qu' a en marge des vieux livres *>, on note le nouveau commentaire.
M. Jules Lemaitre a publié cinq volumes de contes. Dans Sérénuê et Myrrha^ les deux premiers volumes, il inventait généralement toute l'anecdote. Mais Sérénus pourrait porter en sous-titre ces mots : a En marge de Sénèque le philosophe et de son livre De tranqvillUate animi. n Nausicaa et Briséis sont des « marges » de V Odyssée et de V Iliade. Ensuite, le conteur a toujours emprunté aux vieux livres le départ de ses imaginations.
Il procède comme ceci. Le vaisseau d'Ulysse approche de l'ilot des Sirènes. Ulysse n'a point oublié les conseils que lui a donnés Gircé la magicienne. Avec de la cire pétrie dans ses fortes mains, il bouche les oreilles de ses compagnons. Lui, on l'attache au mât avec des cordes. Et nous suivons fidèlement le récit d'Homère. Les Sirènes arrivent; elles se mettent à chanter; elles invitent les chers hommes à ne point dépasser leur île sans écouter leur voix; elles haussent hors de la mer
(i leurs corps étincelants et frais ». Ulysse, dans ses liens, s'agite : on resserre les cordes qui le tiennent. Mais un des matelots, Euphorion, ne résiste pas au désir d'ouïr les filles de la mer chantera voix de sirène. Il ôte la cire de ses oreilles : le chant le trouble tellement qu'il dédaigne de vivre, se penche sur le bastingage et se jette dans les flots. Euphorion, matelot d'Ulysse, est perdu : si les matelots n'abandonnent pas sans chagrin leur compagnon, Ulysse leur commande de tirer sur les rames et de doubler en hâte l'Ile dange* reuse. Homère nous emmène avec le vaisseau d'Ulysse et nous ne savons plus ce que devient le jeune homme séduit par les musiques de la mer. M. Jules Lcmaître, lui, laisse Ulysse partir et il nous guide vers les aventures d'Euphorion.
C'est un moment délicieux, dans le conte, celui où il s'échappe des liens homériques et, pareil à Euphorion qui, i< de toutes les forces de son désir, nageait vers les voix »y s'amuse de sa liberté. Les Sirènes sont de belles personnes et aguichantes. Puis elles déchirent les cadavres des naufragés et leur sucent le sang. Parmi elles, Euphorion remarque une petite Leucosia, lui annonce qu'il l'aime. « Cet étranger m'appartient », déclare Leucosia, qui aime Euphorion sans tarder. Les deux amants ont de communs plaisirs; et ils nagent ensemble, jouent avec les dauphins débonnaires; ensuite Euphorion dort u dans les bras froids de la petite déesse aquatique » . Leur amour n'est pas compliqué de nombreuses paroles, Leucosia ne sachant guère que les mots m qui désignent les choses essentielles à la vie d'une divinité marine de second ordre sur un récif méditerranéen » . Mais Euphorion, touché de quelque nostalgie, s'ennuie un peu. Il songe aux forêts et aux fleuves, aux champs, aux labours, aux temples sur les promontoires et aux tavernes où l'on boit avec des camarades sur les quais animés de foule et de vacarme. Son étrange souhait de vivre humainement, il le communique à Leucosia : ne veut-elle partir