‹ Les idées et les hommes: deuxiéme sérieChapitre 8 sur 13 · LES COMTES DE M. JULES LEMAITRB · texte numérisé non relu

LES COMTES DE M. JULES LEMAITRB

ainsi que lui? — Je ne pourrai pas marcher lon^jtemps sur la terre, répond-elle. Mais Euphorion : — Je t'aiderai; d'ailleurs, là-bas, il y a des voitures!... Ils s'en vont et nagent trois jours. Ils parviennent au continent. Quelque temps, Euphorion porte Leucosia sur son dos. Seulement, le fardeau lui pèse; et il agfit mal : car il délie de son cou les bras de la Sirène et la laisse tomber sur le sol. Elle pleure; elle supplie Euphorion d'avoir pitié d'elle. Pitié, amour et larmes : elle ignorait jusqu'alors la pitié, l'amour et les larmes, étant déesses Elle a pleuré : elle est toute prête à la transformation que Thétis lui offrira; elle est femme déjà.

Et ainsi va le conte, avec une ingéniosité charmante. Il ne déroule pas une allégorie; mais il recueille en passcint les analogies que présentent la fiction et la réalité : divertissants, les épisodes sont aussi les emblèmes de vérités, gaies ou tristes et relatives à la pitié, à l'amour, aux larmes, aux inconvénients de la vie mortelle et au bonheur que bouleverse la pensée. Toutes vérités que le poète Homère négligeait et, au surplus, ne soupçonnait pas ; toutes vérités qui pourtant naissent et fleurissent de son Odyssée j comme, après la mort du jardinier qui planta l'arbuste, le rosier, greffé avec art, donne des roses d'une autre couleur et d'un autre parfum : c'est toujours le même rosier, cependant.

Et c'est toujours la même humanité, depuis Homère (et plus anciennement}, jusqu'à nous (et bien après nous), qui modifie et modifiera le thème éternel de la crainte et de l'espérance, de la douleur et du plaisir, du temps si bref. Elle modifie le thème ; et, sous divers aspects, le thème demeure éternellement le. même. Une glose nouvelle indique la nuance du sentiment qui orne l'antique rêverie. Ainsi, au tronc durable de l'ormeau, dans la vallée d'Ombrie, verdoie le feuillage nouveau de la vigne, chaque année.

La poésie des contes que M. Jules Lemaltre a écrits en marge des vieux livres doit une véritable grandeur à cette idée de l'humanité continue, à la fois docile et

audacieuse, docile aux dures nécessités du sort et audacieuse à esquiver les entraves, prompte à aimer, dans son esclavage,

ce que jamais on ne verra deux fois!...

Plus est timide et tremblante la glose qui se détache du texte immuable, et aussi plus est touchant, voire attendrissant, l'effort de liberté de cette petite ramure, jolie et menacée. L'âme d'un jour montre sa nuance à la "brutale éternité. Un pétale tournoie à la surfau^e d'une eau orageuse.

Vlliade et VOdyssée^ VEnéide^ l'Évangile, enfin la Légende dorée, voilà les livres aux marges desquels M. Jules Lemaitre a noté premièrement les singularités de son époque. Ajoutons le Zend^Avesta et, bientôt, le Ramayana; mais il s'évade rarement hors de la tradition gréco- latine et française. « Rêver dans le passé, — surtout dans le passé de la France! » a-t-il écrit. Le passé de la France est à Rome, Athènes et sur les côtes de l'Asie Mineure où préluda la muse d'Ionie. Et, si M. Jules Lemaitre admet, parfois, des étrangers, c'est Boccace ou bien Cervantes, des Latins et quasi naturalisés chez nous. Deuxièmement, il compléta la série de nos étapes. Il s'arrêta aux chansons de geste, à Yillehardouin et à Joinville, puis au Pantagruel de Rabelais, puis à Mme de Sévigné, à La Fontaine, à Fénelon et à Saint-Simon; puis, en marge des proclamations du général Bonaparte, il composa le journal de Mme Glélie- Eponine Dupont. Le dernier recueil des u Marges » , — dernier, quant à présent, — la Vieillesse d'Hélènûy recommençant tout le chemin, le fait tout au long, part de V Odyssée encore, n'oublie pas Hérodote ni Ovide, ce Parnassien; salue gentiment Guillaume au Gourt-nez et Joinville, risque un détour capricieux qui le conduit auprès de Ribadeneira et s'attarde plus volontiers dans la compagnie éprouvée de Corneille, de Molière, de Racine, de La Fontaine encore et de Bos-

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