CHAPITRE PREMIER
L'organisation moderne
Il est intéressant de constater qu'au fur et à mesure que le machinisme s’est développé dans les usines, les conditions du travail se sont trouvées améliorées, du fait de ce machinisme même, qui réduit la fatigue musculaire de l’ouvrier, et du fait que des mouvements d'opinion ont poussé en même temps à l'amélioration du
Le sort des travailleurs. |
Le machinisme et la division du travail eux-mêmes n'ont pas été étrangers à ces mouvements d'opinion, car à côté des philantropes, industriels ou philosophes, c'est le monde ouvrier qui a sinon créé, du moins fortement développé les grandes idées émancipatrices. Tant que l'ouvrier est resté courbé douze heures et plus
- chaque jour sur une tâche épuisante, il n’a eu ni le
— JO — temps, ni le goùt de réfléchir aux moyens praliques ‘d'améliorer son propre sort.
D'aucuns trouvent que depuis qu’il a le loisir et le -moyen de lire les livres et les journaux, il a été trop vite en besogne et que ses réclamations et ses exigences troublent leur quiétude. On ne peut nier, sans pour cela être révolutionnaire, que l’ouvrier comme homme a des besoins physiques et moraux qui ne sont pas entièrement satisfaits et que dans bien des cas il peut encore formuler de justes plaintes et avoir des exigences.
Qu'on le veuille ‘ou non, l’ouvrier a été imprégné des
idées socialistes et syndicalistes et le paysan s’en im-
prègne de plus en plus. Ces idées, comme toutes les idées nouvelles, ont été exagérées par les premiers doctrinaires qui en ont poussé les conséquences à l’extrème, au fur et à mesure qu'elles se répandent dans les masses, elles s’épurent et l'élément pondérateur qui leur a fait défaut au début leur donne maintenant plus de force pratique tout en leur enlevant l'aspect révolutionnaire.
En présence des exigences ouvrières, le patronat pourra-t-il continuer à subsister, puisque ces exigences tendent à le dépouiller de la plus grande part de ses
bénéfices actuels? Les gens peu avertis l'ont craint, il w'en est plus de même aujourd’hui, grâce à l'esprit nouveau d'organisation. De tout temps, les vieilles
maisons bien administrées se sont tenues à la hauteur
EN En
du progrès pour leur outillage, mais il a fallu arriver à la fin du xix° siècle pour qu’on en vint à faire de l'administration des affaires une étude rationrielle.
| Jusqu'à cette époque, l’art de la direction a été considéré comme un don naturel : on naissait administrateur. On n'hésilait pas pourtant à éduquer des chefs dans les écoles spéciales d'ingénieurs ou de grands commerçants. On leur apprenait la technique de la construction ou des affaires, mais pas la scisnce de la direction.
Seules les écoles militaires avaient pour but d’enseigner, à côté d’une technique spéciale, l’art du commandement : elles n’y réunissaient pas toujours, cet art étant dominé par de simples recettes empiriques et ne reposant pas sur une véritable science, formé du résultät rationnel et certain d'observations méthodiques.
Les écoles d'Etat-Major ont été ef sont encore les seules écoles supérieures d'administration ; il semble
-qu’elles-aient réussi à enseigner une véritable science puisque, devant leur tâche immense, les états-majors, tant allemands que français, se sont montrés dignes de confiance, puisque, de plus, les méthodes générales ne semblent pas avoir élé très différentes chez les deux
- principaux adversaires.
Les Américains, quand ils sont entrés dans la guerre, “avaient cru pouvoir se passer des doctrines des vieux Etats d'Europe ; devant les insuccès de leurs méthodes incertaines et de leur absence de doctrine, ils ont dû en
venir à adopter nos vieux errements.
Mème si les écoles d’Etat-Major n'ont pas toujours suivi une méthode rigoureusement scientifique, ‘elles ont réussi à former lentement une science de commandement et d'organisation parce qu’il n’est pas d’art qui, constamment perfectionné, ne finisse à la longue par ” devenir unescience ; ses recettes, longuement éprouvées, arrivent à avoir la précision et la certitude de lois.
11 s’est bien trouvé, dans l’industrie et le commerce, des directeurs excellents possédant une technique parfaite des affaires et un art consommé de la direction du personnel, mais on peut affirmer que dans aucun pays ces hommes n’ont dù à leur formation scolaire leurs qualités d’administrateurs. Tout au plus ont-ils reçu, dans certains cas, au cours de leur carrière, de leurs supérieurs plus âgés et expérimentés, des éléments de doctrine : peu de chefs d'industrie ont fait école, soit qu'ils n’en aient pas eu le temps, soit qu'ils aient reculé devant le supplément de travail et la continuité de l'effort nécessairement très long qu'il faut consacrer à la formation d'un chef. Beaucoup de grands ingénieurs n'ont pu se résoudre, en pleine activité, à se préparer des successeurs (1).
Nos directeurs qualifiés sont donc, dans l’art de l'administration et du commandement, des self made men :
beaucoup d’entre eux ont cru qu'il n’y avait là qu’un
4. « Les systèmes dont la valeur ne se maintient que par celle de leurs dirigeants sont destinés à crouler dès que ceux-ci deviennent vieux ou s’en vont» H. L. Gantt (Work, Wages and Projits).
mo
art et non une science. Et même ceux qui croient qu'il y a des principes certains pour le gouvernement des affaires ont hésité à les formuler et à les codifier, comme le déclare M. Fayol, directeur de la Cie Commentry- Fourchambault.
Les sciences industrielles n’ont pas suivi les progrès des sciences politiques, économiques et commerciales : il y a des écoles supérieures où toutes ces dernières sont enseignées, mais il n'y a pas d'Ecole des Hautes Etudes industrielles. Nos grandes écoles d'ingénieurs ont toutes des cours d'Economie politique, toutes n’ont pas de cours de Science sociale, aucune n’a de cours de Direction.
Toutefois en 191%, un comité d'ingénieurs éminents avait fondé un club de jeunes gens sortant des grandes écoles techniques et commerciales, pour l’étude mutuelle de la direction des affaires, pour permettre aux adhérents de se rencontrer avéc les maîtres des affaires modernes et d'entendre de leur bouche d’utiles conseils : cette école des Directeurs n’a pas fonctionné à cause de la guerre, mais il n’est pas douteux qu’elle aurait donné des résultats immenses.
Eu France, la presse technique a donné peu d'articles sur ces questions avant la guerre, elle en a donné davantage depuis, mais ces articles épars ne constituent pas un tout et ne présentent pas tous des garanties suffisantes. Il y a depuis peu, cependant, une tendance à
la publication de livres ou de mémoires importants ren-
fermant une véritable doctrine, mais l’homme qui veut. se tenir au courant de ces questions, et quiest toujours un homme d'action disposant par conséquent de peu de temps, doit choisir, au milieu de l’ensemble confus de cette littérature, les principes qui lui paraissent exacts et adéquats au rôle qu'il compte jouer, au lieu de recevoir un enseignement condensé et orthodoxe "de profes- . $eurs qualifiés.
Ces hommes, s'ils sont doués pour le rôle de directeur, auront donc une solide doctrine de direction, basée à la fois sur leur expérience personnelle et celle de leurs devanciers, mais, ils l’auront tard, peut-être trop tard pour jouer en entier le rôle qui aurait pu être le leur : on perd toujours beaucoup de temps à se Former soimême parce qu’on fait ainsi beaucoup de travaii dont l'utilité n’est ni primordiale, ni immédiate. Il importe pourtant, à l'heure actuelle surtout, que les hommes arrivent jeunes à la tête des entreprises parce que les affaires modernes et la concurrence mondiale exigent : une activité et une audace que peut seul posséder l'homme jeune. Les hommes prudents et expérimentés, mais déjà âgés, font probablement autant de fautes en n’osant pas assez que les hommes jeunes en osant trop et. ces derniers ont en plus le mérite de hâtdÿ le progrès.
Ce qui vient d’être dit suppose implicitement, pour qu’on puisse l’enseigner, qu'il existe une science véritable de l'Organisation et de la Direction.
C'est Taylor qui, le premier, a émis une série de
principes d'organisation dans son mémoire sur la Direction des ateliers, connu en France en 1907 par la traduction qu'en a publiée la Fevue de Métallurgie. C'est
à M. Le Châtelier que nous devons le mouvement d'opi-
nion créé, grâce à cette revue, en faveur des nouvelles
théories.
À la vérité, Taylor n’a pas été frappé uniquement par les défauts des services de direction dans les usines :
travailleur, ouvrier, contremaitre, puis ingénieur, il est
passé rapidement d’une situation à l’autre, comme il
arrive souvent en Amérique. Il a été frappé de la routine
des procédés employés et du mauvais rendement des entreprises . Il sppartenait à la génération qui a, sinon créé, du moins développé d'une manière merveilleuse les machines-outils et il s’est étonné de voir combien la construction et l'emploi de ces machines reposaient sur l’empirisme.
Esprit réfléchi et observateur, ayant reçu une bonne
instruction au début dé sa vie, il a recréé, sans l’appe-
der d’abord par son nom, la méthode scientifique pour
son usage, etil a observé avec elle ce qui l’entourait dans l'exercice de sa profession.
Taylor a toujours travaillé dans des usines métallur-
giques et mécaniques, il a porté son attention sur les
machines d’abord, d’où ses célèbres mémoires sur l’Emploi des courroies et sur la Taille des Métaux. C'est grâce à la méthode scientifique seule qu'il a pu inventer les aciers à coupe rapide qui ont d’abord fait connaître
-son nom.
De la machine, il est passé à l’élude du deuxième élément de la production d’un atelier : l’ouvrier.
L'étude de la Taille des Métaux l’avait mis en présence d’un problème à douze variables, l'étude du commandement des ouvriers l’a mis en présence d'un problème plus complexe où la multitude des sujets, tous différents, rend la déduc!ion' difficile, où l'induction est - osée et l’expérimentation, toujours coùteuse, si délicate qu'elle peut parfois conduire à de graves crises sociales.
On ne peut séparer en Taylor l'expérimentateur de là machine et le philosophe du commandement : il a cherché le rendement intégral de l’industrie et ses deux ordres de recherche principaux ne sont que des cas particuliers de sa recherche générale du rendement. Il est passé naturellement et obligatoirement de l’une des sciences à l’autre, parce qu'il était impossible qu'il s’arrêlte en route. : |
Et de même que dans la partie matérielle de son œuvre, l'étude des machines-outils, il est arrivé à dégager une science rigoureuse, de même dans la partie morale, il est arrivé à dégager des principes de commandement qui forment une science.
Certains diront qu'il ne s'agit là que de principes d'art, de conseils à ceux qui doivent diriger des homes ; cependant ces principes paraissent à la plupart d’entre nous si naturels qu'il semble puéril de les écrire, tellement ils sont profondément humains et acceptés de
tous. Le mérite de Taylor est de les avoir découverts et
- publiés tous, et sa doctrine constitue bien une science
en raison même de la simplicité et de la certitude que nous reconnaissons naturellement à la plupart de ses propositions. Elles sont donc bien de véritables lois, vériliées par nous dans la vie courante bien avant que nous les ayons entendu exposer, dans la mesure où nous avons été à même d’en constater l'application. Comme toutes les sciences morales, la science du
commandement et de l’organisation n’a ni la même certitude, ni la même précision que les sciences mathé-
matiques, mais elle est plus réelle et plus humaine.
Elle est une science au même titre que les sciences éco-
nomiques et politiques dont le raisonnement fondamental est : toutes choses égales d'ailleurs, tel fait se produira si telle cause existe et sa grandeur dépendra des grandeurs de tel et tel facteurs. Les lois morales,
comme les lois de l’organisation, nous paraissent moins
générales et moins précises parce qu'il existe une mul- F q
titude de-conditions du phénomène.
Si personne aujourd'hui ne nie plus les lois économiques, personne ne peut nier non plus les règles d’organisation, et Taylor est arrivé du premier coup à créer un corps de doctrine complet : il a été à la fois le précurseur et le prophète.