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CHAPITRE IV

L'organisation scientifique en France

M. Pierre Pezeu dans son récent mémoire: Les

hommes qu'il nous faut pour l'Organisation du Travail

fait remarquer que si ia méthode scientifique d’organi-

sation a été relativement lente à s'implanter en France,

É } c'est que nous en avions moins besoin que d’autres pays. et surtout que l'Amérique, de même que celle-ci a été

amenée à créer beaucoup de machines-outils et à les

perfectionner parce qu’elle avait peu d’ouvriers qualifiés.

L'Amérique construit des-ponts en béton parce qu'elle

n’a nitailleurs de pierre, ni bons maçons, elle emploie.

des pelles à vapeur en si grand nombre parce que peu .

d'ouvriers y veulent être terrassiers. Elle s’est donc trouvée portée naturellement vers le machinisme, puis vers l'étude du machinisme ,puis vers l'étude du matériel humain, et c'est ainsi qu’il faut l'appeler parce que

la plupart des auteurs américains n’ont vu en l’homme,

au début du moins de leurs études, qu’une machine à

produire, un rouage dans l’ensemble de l'affaire.

La France, au coutraire, pays de vieilles traditions.

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industrielles, s’est trouvée avoir une industrie homogène et-bien équilibrée parce qu'ayant crùû progressivement sans à-coup trop vifs. L'organisation s’y est développée lentement avec l’industrie et nos grandes firmes industrielles l’emportaient de beaucoup, à ce point de vue, sur les maisons américaines, jusqu'à l’époque où Taylor se mit à réorganiser les aciéries de Midvale.

Ce développement harmonieux avait conduit nos vieilles maisons à une organisation presque parfaite, mais personne ne s'en apercevait, tant cela paraissait naturel. C'est le contraste qui fait voir le perfectionnement. [1 y a eu en Amérique un progrès rapide et brutal, qui a étonné ceux -mêmes qui l'avaient provoqué. Rien de pareil en France où peu de grandes maisons atteignaient le degré de désordre des affaires américaines.

Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir les Français entrer relativement ‘tard et lentement dans la voie de l'adoption des nouvelles méthodes américaines : ils y voyaient bien un progrès par rapport à leurs propres méthodes, mais pas un progrès si sensible qu’ils dussent immédiatement l’adopter, pas un progrès tel que les frais de sa réalisation dussént nécessairement être couverts par les bénéfices à en retirer.

On avait beaucoup discuté en France, bien avant Taylor, sur l’organisation des usines, mais notre peuple

déaliste avait surtout envisagé le point de vue social :

2 46 = c'est en France qu'est né le paternalisme, qui n'a pas

réussi, mais qui partait d’une conception élevée et

éminemment respectable des rapports sociaux. Nul pays plus que la France n’a été la terre d'élection des

idées socialistes, de toutes écoles, toutes inspirées de

sentiments philantropiques, malgré leurs nombreuses erreurs.

Ce caractère social, les écrits des organisateurs modernes l'ont gardé et il est curieux de voir combien tous les partisans des théories nouvelles d’organisation se- préoccupent, chez nous, de l'ouvrier en tant qu'homme et non en tant que rouage industriel seu-

lement.

Si le point de vue social a fini par pénétrer dans les .

conclusions des auteurs américains, il a toujours été à. la base de toutes les théories françaises.

C’est là une des raisons pour lesquelles bien des Français, tout en appréciant le système Taylor à sa juste valeur, ont toujours pensé que, pris dans toute sa rigueur, il était inapplicable en France. En fait, peu de Français appartiennent à l'école Taylor orthodoxe, beaucoup, en revanche, appliquent un certain nombre des principes de Taylor et pourraient se rattacher à l’école d'Emerson : il ést vrai qu'Emerson est très peu connu ici. - | à

Avec l'ouvrier français, tout aussi préoccupé d’autres idéals que de gagner de l'argent, il ne faut pas employer

rigoureusement les mêmes méthodes qu'avec l’ouvrier

| | — 47 — américain qui n’a guère, dans ses rapports avec son patron, d'autre souci que son salaire.

M. Le Cuarerter a le premier parlé de Taylor dans Ja Revue de Métallurgie. 1 a publié des traductions de ses œuvres dans la même Revue, et.des analyses des ouvrages des élèves du grand Américain. Chef d’une grande industrie, savant hors de pair, il a cherché à appliquer la taylorisation dans ses affaires et, avec un

grand désintéressèment, il a cherché à répandre dans

le monde industriel les idées nouvelles, persuadé qu’elles constituaient pour la France un puissant élément de prospérité.

M. Le Châtelier a été prophète en son pays car le courant d'opinion qu'il a créé s'est puissamment développé, on parle maintemant de taylorisation dans tous les milieux, notamment, depuis la guerre, dans les milieux ouvriers et nous verrons que c’est là un important facteur de la paix sociale.

Nous avons toujours pensé, avec M. Le Châtelier,

Æ » , ” / que le jour où, dans les sÿndicats ouvriers, on parlerait

couramment et avec compétence d'économie politique,

de sciences sociales, de méthode et d'organisation, au dieu d'y faire de la politique, ce jour-là le problème social serait à moitié résolu.

Ce jour est vonu : la C. G. T., qui est le cerveau de l'organisation syndicale, est un des fermes partisans du : système Taylor compris à la manière française que nous

am

avons indiquée plus haut.

— 38 — ba M. Henry Le Châtelier, qui fut l’introducteur en France des méthodes scientifiques américaines, a beaucoup écrit soit pour présenter au public, soit pour. commenter les œuvres des auteurs américains. Son œuvre est considérable, bien qu’il n'ait ‘pas encore publié de mémoire un peu important sur ses propres idées. Plus qu'aucun autre auteur français, il appartient à l'école taylorienne orthodoxe, il a une foi inébranlable dans l’efficacité des méthodes de Taylor. Directeur d'une des plus grosses sociétés de constructions mécaniques, il est bien placé pour faire l'application de l’organisation scientifique sur une grande échelle et son enthousiasme nous est un sûr garant de la qualité du système. |

M. Le Châtelier a eu le mérite immense de faire connaître Taylor en France, à un petit groupe d’ingénieurs d'abord, au grand public ensuite, Par /a Revue de Métallurgie qu'il dirige, par ses cours à l'Ecole Supérieure des Mines et à l'Université de Paris, il a répandu les idées américaines dans l'élite du monde industriel et du monde scientifique.

Son disciple le plus connu est M. »# FRÉMINVILLE, de la célèbre maison Panhard et Levassor, qui a contribué à vulgariser la méthode Taylor, qui l’a pratiquée en grand et a appliqué la méthode scientifique à l'étude de l'emploi des mutilés. 5 |

M. F, Baye dans un livre qui a fait beaucoup de bruit pendant la guerre : Les Salaires ouvriers et la Richesse

nalionale, acherché à pénétrer les rapports qui existent

entre les salaires et l'économie générale. Une grande parlie de son livre est consacrée à une critique très âpre de l'administration française et en particulier des arsenaux : bien que le ton même de l’œuvre témoigne qu'il y a quelque exagération dans tes affirmations de. l'auteur, il est indéniable que M. Bayle, qui a vu de près les arsenaux, qui y a lravaillé, signale des abus criants dans l'organisation des ateliers de l'Etat et dans les systèmes de salaires quiy sontemployés. A part cette polémique qui ne semble pas avoir étésuivie d'un grand effet, M. Bayle a écrit la meilleure théorie des salaires qui ait été faite jusqu'ici : il en a même fait la première théorie complète. Beaucoup d'auteurs l’ontsuivi, depuis, mais peu ont dit quelque chose de nouveau. La plupart ont paraphrasé ses théories et les ont’ illustrées de’ courbes, ils ont publié les résultats de leurs expériences en matière de salaires, et c’est déjà beaucoup de créer ainsi une sorte de stalistique très utile à consulter pour les autres industries. |

M. Anoré Cirroën, l'un des hommes qui ont le plus développé les industries de guerre, a publié plusieurs rapports sur les questions ouvrières et les questions d'organisation, notamment au Musée Social, il a édité enoutre un certain nombre de brochures sur des résultats d'enquêtes faites en France et à l'étranger.

M. Cuares Gine, avec un grand nombre de professeurs de Facultés de Droit, sans s'occuper directement des questions d'organisation industrielle, a repris l’idée de

la création, dans les usines, d'ingénieurs sociaux,

destinés à s'occuper des ouvriers, de leur bien-être

physique etmoral, des relations de la direction avec les

salariés et leurs syndicats. Il a propagé aussi l’idée des. Conseils d'Usine. 1

Nous devons avouer que, lorsque nous suivions à l'Ecole des Ponts et Chaussées les cours de l’éminent. professeur, ses idées nous semblaient d'une application un peu lointaine. Nous pensons depuis longtemps que le jour où patrons et ouvriers connaîtraient les méthodes Scientifiques d’organisation, croiraient à leur efficacité et collaboreraient à leur application, un grand pas serait. fait dans les questions sociales. Ce jour semble venu: ingénieurs et syndicats veulent rivaliser de compétence, patrons et ouvtiers fondentsur la méthode scientifique leurs espoirs de rénovation industrielle : les idées de M. Gide semblent entrer dans la voie de la réalisation, il existe en France des Conseils d'Usine et il ya même en Amérique des Ingénieurs Sociaux. Nous croyons férmement que le résultat sera excellent. SI

M. Henri Faro, directeur de la Compagnie Commen-

try-Fourchambault et Decazeville, a publié en 1917 un.

livre sur l'Administration industrielle et générale et en 1918 Eveil de l'Esprit public, qui sont les premiers d’une série devant constituer un cours d’administration.

M. Favoz, après cinquante ans de pratique indus-

trielle couronnée de succès, a voulu faire profiter les

ALTS A De

jeunes générations de son expérience et il a fondé, récemment pour elles une Ecole administrative. C’est un exemple qui sera heureusement suivi. Pour cet auteur, il y a cinq facteurs de l'administration : « Prévoyance, Organisation, Commandement, Coordination et Contrôle », qu'il développe au cours de ses ouvrages avec le concours notamment de M. Vanuxem (1). Il montre combien, au fur et à mesure que l'homme s'élève dans la hiérarchie, la fonction administrative prend une place de plus en plus prépondérante. Il donne aux ingénieurs des conseils, non seulement en vue d'organiser les affaires, d’en établir la structure, mais encore sur la manière de traiter le personnel, et par là il prépare la voie à l’auteur dont nous allons parler maintenant.

Nous n’avons cité que les auteurs dont nous avons : particulièrement utilisé les œuvres pour ce travail. Nous terminerons en faisant une place à part à M. PIERRE PezEu.

Cet auteur, directeur d’une importante fabrique d’automobiles, a parcouru presque tous les échelons de la hiérarchie industrielle, il connaît bien les ouvriers et leurs chefs, et il nous enseigne la manière de les traiter. , J'ai déjà dit que l’armée avait été la première des institutions à recevoir une organisation moderne : ce que M. Pezeu a vu, comme mobilisé. pendant la guerre, l’a

1. Paul Vanuxem, /ntroduction à l'étude de l'Administration expérimentale — Essai d'une Classification systématique décimale (Bulletin de l'Industrie Minérale, 1917).

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confirmé dans les idées qu'il avait sur les rapports sociaux, aussi nous a-t-il donné en 1918 un ouvrage sur la psychologie des ouvriers, qui pourrait bien être aussi un ouvrage de psychologie générale. Dans son mémoire : Les Hommes qu'il nous faut pour l'Organisation du Travail, il déduit les qualités que doit posséder un chef et la manière de devenir un chef. Le temps n'est plus où l’on naïssait un chef, quoiqu'il n’est pas douteux que les qualités natives, comme la volonté et l'énergie, soient d'une grande importance dans le commandement ; mais, d’une part, ces qualités natives ont besoin d'être culiivées, développées, dirigées, pour produire tous leurs effets, et d'autre part, il n’est pas besoin de qualités naturelles extraordinaires pour devenir un conducteur d'hommes, il suffit que l’homme ordinaire, bien doué et surtout bien équilibré, soit convenablement dirigé dans la voie du commandement pour obtenir un épanouissement complet des qualités nécessaires.

M. Pezeu insiste surtout sur les qualités morales du chef : sans doute il existe des qualités intellectuelles indispensables, des qualités physiques utiles, mais il n’y a pas de chef sans qualités morales dont les principales sont l'énergie, la volonté, l'initiative, la confiance en soi et la franchise. Considérant l’ouvrier, tant isolément que dans la société, l’auteur conclut que tout le monde peut « arriver » grâce, précisément, aux qualités morales

qui sont distribuées à tous, quelle que soit leur origine,

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mais que beaucoup ne savent ou ne veulent développer.

« Il est curieux, dit Ford, combien un homme instruit qui fréquente les ouvriers est frappé du nombre et de l'importance des leçons qu’il peut recevoir de ces hommes qui, la plupart, n’ont jamais franchi la porte d'un collège. »

Quand Taylor a débuté comme ouvrier aux aciéries de Midvale, l'ouvrier sous les ordres duquel il fut placé lui fit rapidement comprendre combien « dans toutes les classes de la société, il y a des hommes et des femmes d'une intelligence et d’un caractère supérieurs. » . |

Et M. Pierre Pezeu : « Il ne faut pas oublier que si, à l’usine, l'homme peut n'être qu’une unité, un rouage plus ou moins important, il a en dehors de l'usine, une vie qui lui est propre. Tel ouvrier tourneur est l’un des conseillers municipaux les plus sérieux et les plus

heureusement influents de sa commune, tel est président ou membre actif d’une importante société de secours mutuels, etc. Ils sont nombreux ceux qui occupent ainsi des situations qui les mettent parfois à même d’avoir une influence sociale très étendue. »

Qu'on observe les syndicats, il en est bien peu dont les dirigeants, les secrétaires en particulier, n’aient pas de très réelles qualités d’administrateurs ; c’est parce qu'ils sont doués pour être des chefs qu'ils ont sur leurs pairs une influence et une autorilé si grandes et qu'ils

peuvent poursuivre avec succès, appuyés sur la disci-

Se pline de leurs adhérents, les résultats des programmes , syndicaux ; % Napoléon a: dit: « Le difficile est d'utiliser les hommes dans l'emploi qui leur convient le mieux et non pas au petit bonheur. »

Et ce grand psychologue, ce grand manieur d'hommes, a su mettre à la place qui leur convenait ceux qu'il à trouvés capables de faire des chefs. C’est là encore un attribut du chef véritable que savoir choisir ses subordonnés, conformément au principe de Taylor qu'il faut

mettre chacun à sa place, mais qu'il se trouve une place

pour chacun. ‘

D'après M. Pezeu, le terme final de l'Organisation c’est donner des ordres et contrôler. Il complète ainsi très heureusement : commander, c'est prévoir.

Nous n'insisterons pas ici sur le contrôle, tous les auteurs sont d'accord sur ce-chapitre el sur celui des prévisions. Pour M. Pezeu, il y a six principes qui dominent l’art de donner des ordres :

Se renseigner,

Décider,

Rédiger et transmettre,

Donner les moyens d'exécution,

Contrôler l'exécution,

Appliquer les sanctions.

Quiconque a eu à exercer un commandement, civil ou militaire, sait qu'il n’est pas possible de donner un

ordre complet et exécutable, sans lenir compte de ces

EÉRR TE principes. [ls paraissent naturels, comme tous ceux de la science de l'Organisation, et j'ai dit précédemment que c’est là une démonstration qu'ils sont les éléments d'une science véritable. De même que Taylor a eu le mérite d'exposer’ les printipes si simples de l’organisation fonctionnelle, de même M. Pezeu a eu le mérite de formuler des principes que chaque chef véritable connait et applique, sans bien souvent s'en rendre compte. | i Nous avons fait remarquer au début de ce chapitre que l'organisation scientifique avait eu au début peu d’adeptes en France, parce que nous en sentions moins . le besoin que d'autres nations; il n'est peut-être pas inutile de considérer combien nos grands conducteurs d'hommes ont été des organisateurs. REZ C'est Choiseul ‘qui, avant le Grand Frédéric, a donné . aux armées modernes une forme d'organisation qui à relativement peu varié depuis. C'est grâce aux armées -organisées del ancien régime que Ja Révolution, profi- ‘tant de ce cadre solide, a pu incorporer des milliérs d'hommes et les lancer, peu instruits, contre l’Europe. Mais le plus grand génie d'organisation a été Napoléon. Non seulement il a réussi à faire des armées françaises les plus fortes du monde, mais son action organisa- - trice s’est étendue à toutesles branches dela vie sociale : administration, justice industrie,commerce, etc. On peut soutenir que s’il ne fut pas le rédacteur des Codes, ni de \

toutes les lois ét ordonnances administratives, il a su

RG

cependant les inspirer, il a su surtout s’entourer de collaborateurs compétents.

Dans des périodes plus récentes, nos colonies n’ontelles pas été organisées d’abord par les militaires de la conquête ? Il est rare que ceux qui ont bien su organiser, administrer, discipliner une armée et la conduire au but, ne sachent pas aussi administrer un peuple, qui est une société du même genre que l’armée, en plus grand. Ceci prouve bien l'unité de la science administrative : toutes les affaires s'organisent en partant des mêmes principes. Ceux qui appliquent les principes scientifiques de direction peuvent aborder sans crainte la plupart des entreprises.

Si les Français ont moins écrit que les Américains, ils possèdent autant qu'eux de bons principes d’organisation qui ont fait leurs preuves et la guerre l’a bien montré, tant au point de vue civil qu’au point de vue militaire. Nous pouvons considérer l'avenir avec confiance : notre principal ennemi est abattu, à nous de récolter les fruits de la victoire, il n y a pas un peuple qui puisse rivaliser avec nous si nous avons confiance en nous êt si nous utilisons bien les qualités de notre

race, en nous imposant de bonnes méthodes.

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