‹ Les Idées Modernes sur les EnfantsChapitre 17 sur 41 · L* VISION · texte numérisé non relu

L* VISION

‘Lorsqu’on s’occupe pour la première fois de l’état de la vision et de l’audition chez les écoliers, on éprouve bien des surprises. D’abord, on suppose que l’examen de l’état où sont leurs organes des sens doit être une affaire dont les maîtres comprennent l’importance, car tout l’enseignement qui se donne en classe est visuel ou auditif, et par conséquent un maître averti doit savoir si les enfants qu’il instruit sont capables de voir à distance ce qu’il leur montre et ce qu’il écrit pour eux au tableau noir; il doit aussi savoir si les enfants entendent distinctement tout ce qu’il leur explique.

Or, en fait, tes ouvrages de pédagogie, même les plus récents, passent entièrement sous silence c« sujet ; il n’y a pas une seule page, pas une seule ligne consacrée à l’étude des organes des sens chez les écoliers; ou, si l’auteur du tiaité s’est occupé des organes des sens, c’est pour en faire l’histoire naturelle, en raconter le développement, ou pour rap-

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porter des observations d’histologie sur la forme que les cellules nerveuses affectent dans le sens visuel cortical. Tout cela est sans doute bien instructif, mais ne rend aucun service au professeur pour faire sa classe, ni pour reconnaître les enfants myopes ou les enfants sourds.

On supposera donc volontiers que le silence des traités de pédagogie tient à cette raison toute naturelle que les maîtres savent faire l’examen des organes des sens et u’oiit aucu,n besoin qu’on le leur apprenne. C’est encore une erreur. J’ai visité bien des classes et causé avec beaucoup de maîtres, tant à Paris qu’en province ; ils avaient les notions les plus vagues sur ce chapitre. Quelques-uns pouvaient nous signaler deux ou trois de leurs élèves qui avaient une vue particulièrement mauvaise ; mais ils n’avaient pas eu le mérite d’en faire la découverte; ils avaient été renseignés soit par l’enfant soit par la famille. La plupart des maîtres non seulement sont complètement ignorants de ces choses, mais encore ils supposent qu’elles ne sont pas de leur compétence. Ils nous ont dit qu’ils se sentent incapables de déterminer l’acuité visuelle ou auditive d’un individu. Ils ajoutent que ce n’est par leur affaire, c’est l’affaire du médecin. Si on consulte les médecins à ce propos, ils donnent entièrement raison aux instituteurs ; ils affirment que l’examen de la vision suppose l’emploi d’appareiL compliqués, et des connaissances extrêmement abs truses de physiologie, de pathologie que les médecins sont seuls à posséder. Cela a’esl pas très encourageant. Il y a même mieux. Je me rappelle qu’il y a quatre ans, j’avais fait faire des examens de vision par des instituteurs d’école. On l’apprit; et aussitôt une société de médecins inspecteurs s’émut de cette atteinte à ses prérogatives ; elle nomma une délégation, qui porta ses plaintes devant le Directeur de l’enseignement.

VISieN ET AtJBITIOH

SI

Je n’ai pour ma part aucun parti pris; pe« m’importe, au fond, que l’examen de la vision soit fait par les instituteurs ou par les médecins ; l’essentiel est qu’il soit fait. C’est l’intérêt des enfants qui l’exige. En effet, les troubles visuels qu’on peut relever chez les écoliers ne sont point en quantité négligeable. Si on consulte les statistiques qui ont été publiées en divers pays, et notamment en Allemagne, on est surpris des chiffres élevés d’anormaux de la vision qui ont été constatés. Les auteurs sont arrivés à établir des proportions d’enfants à vision anormale qui s’élèvent, d’après Mettais, à 46 %, et d’après Cohn, à 61 '/o* Ce dernier nombre est à reinarquer en passant. Si on le prenait à la lettre, on supposerait que les visions anormales constituent la majorité. Et d’autres considérations encore aggravent les conclusions à tirer de ces statistiques. Les chiffres semblent tous démontrer que les déficiences de la vue sont en augmentation régulière avec l’âge ; il existerait plus de troubles visuels, plus de myopies, soit dit en particuliei, chez les enfants de quinze à seize ans, que chez les enfants de huit à dix ans; les statistiques sont très éloquentes sur ce point. Ainsi, Mottais nous détaille les proportions suivantes :

Nombre de mjopes dans les classes inférieures : •

— — — moyennes ; 17 <>/o

— — — supérieures : 35 ®/<i

Tous les autres auteurs sans exception ont publi. des chiffres analogues; la valeur absolue du pourceii tage peut varier, mais l’accroissement des nombrcb avec l’âge se constate partout régulièrement. On a conclu que la myopie, en particulier, parce qu’elle présente cet accroissement de manière très démonstrative, se développe à l’école et par l’école, et que l’école en porte la responsabilité.

Autre considération oui niaide dans le môme sens:

on a fait la statistique de la myopie chez les gens de ■ville, comparés aux habitants des campagnes; et aussi dans les différentes professions où l’usage de la lecture est inégal ; et toujours on a constaté une supériorité du nombre des myopes dans les professions où on lit le plus; de sorte qu’on a conclu que c’est l’usage immodéré de la lecture qui est la cause principale de la myopie.

Ce n’est pas tout encore. En envisageant un autre côté de la question, on s’aperçoit combien elle a de gravité. On a constaté en effet que la myopie et les autres troubles visuels sont une cause évidente de retard dans les études. D’une part, parmi les anormaux de la vision on trouve un nombre d’arriérés scolaires bien supérieur à la moyenne, et d’autre part, parmi les arriérés scolaires on trouve un nombre de mauvaises vues bien supérieur à la moyenne. Il y a là deux démonstrations qui se confirment. Pour moi, elles se confirment d’autant plus que toutes les fois que j’ai fait faire des statistiques analogues par mes collaborateurs, elles ont abouti à des conclusions concordantes. Je citerai notamment le recensement qui a été fait, à ma demande, dans les écoles primaires de Bordeaux; je citerai aussi une étude toute récente de M. Vaney sur cette même question. Cette étude a porté sur un petit nombre d’enfants, mais en revanche, elle a été très soigneusement surveillée par un pédagogue qui connaissait individuellement chacun n’eux. Il est donc incontestable que si un enfant est atteint dans sa vision, il profite très mal de l’enseignement visuel donné en classe, et toutes ses études sont en souffrance.

Cela se comprend. Une bonne partie de l’enseignement s’adresse à la vue, soit que le professeur montre des objets, des gravures, par exemple, soit qu’il explique une carte, soit qu’il écrive ou dessine sur le tableau noir. Tout cet enseignement de nature visuelle

miON ET AUDITION

est plus ou moins compromis pour les enfants i vision anormale ; ils y restent étrangers, ou bien ils le comprennent mal, ou bien encore, ils prennent l’habitude fâcheuse de copier sur leurs camarades.

Pourquoi ne se plaignent-ils pas? Par timidité, souvent; souvent aussi par ignorance, inconscience, parce qu’ils ne se doutent pas qu’ils voient mal, plus ,mal que tes autres. On me citait dernièrement un jeune homme qui était arrivé jusqu’en rhétorique sans s’apercevoir de sa myopie. Gela paraît tout à fait étrange, et cependant je ne puis pas douter du renseignement, je le tiens de première main. Parfois, l’enfant masque à son maître sa faiblesse de vision par une sorte de ruse inconsciente. Un très intelligent professeur m’a rapporté qu’un de ses élèves faisait souvent des fautes considérables en copiant les énoncés écrits au tableau noir; le maître était surpris de ces fautes, il n’hésitait pas à les attribuer à une étourderie persistante du jeune enfant, qui avait pourtant l’air fort appliqué; et il le punissait chaque fois. Ayant appris plus tard à faire l’examen de la vision, ce professeur constata que son jeune élève était atteint d’une myopie accentuée et ne pouvait pas lire ce qui était écrit au tableau noir. 11 ne lisait pas, mais il cherchait à interpréter, il devinait. En me rapportant cette histoire, le professeur avait le remords des punitions nombreuses qu’il avait infligées à cet innocent. Evidemment, ce qu’il fallait à cet enfant, ce n’était pas des punitions, mais une bonne paire de lunettes 1.

Ces constatations, ces statistiques, ces raisonnements sont certes assez impressionnants pour qu’on se donne la peine d’examiner la question de près. J’ai entrepris une recherche à ce sujet, il y a cinq ou six ans, avec

i. JouRDE. üne expéneoce indiRpensable. Bulleliu de la Soe de CBnfa/it, 190S, d" 8i.

LES IDÉES UUÜEBiVES SDK LES ENFANTS

le D' Simon dans les écoles primaires de Paris; et voici ce que nous avons constaté*.

Etant données la profondeur des classes etleurobs . curité, il existe beaucoup Ae bancs d’où il est difficile de voir ce qui est écrit sur le tableau noir ; et en fait, certains enfants ont une vue assez courte pour ne pas apercevoir l’écriture tracée au tableau noir, quand ils occupent ces places défectueuses. Or, ces enfants à vision anormale ne sont pas connus des professeurs ; et en général, les professeurs rangent les élèves dans la classe sans tenir aucun compte des mauvaises visions. Dans certaines écoles, le classement se fait au hasard; dans d’autres, par ordre alphabétique; dans d’autres, par un roulement, afin de suivre l’ordre de la dernière composition ; les premiers élèves ont l’honneur de s’asseoir sur les premiers | bancs, et les derniers élèves sont relégués tout au I fond de la classe. Il est évident que cet ordre de classement n’a rien à faire avec un classement par mauvaise vue; ou plutôt, je me trompe, ce sont là deux classements d’ordre inverse ; les derniers de la composition ont beaucoup de chances pour avoir des visions mauvaises.

A la suite de ces recherches, nous étant convaincus de la gravité du mal qu’il fallait combattre, nous avons mis en train ce que nous avons appelé un examen pédagogique de la vision ÿ nous avons composé une échelle optométrique, qui a été tirée à plusieurs milliers d’exemplaires, et qui a été distribuée gratuitement par la Société libre pour l'étude de l'enfant à tous les instituteurs de la Seine et de plusieurs départements. Nous allons donc expliquer maintenant par le menu comment un instituteur ou un parent peuvent faire la mesure de l’acuité visuelle dun

1. Pour les détails tecbuiquee voir Année Ptyehologique, ÎII, p. 233.

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