‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 10 sur 18 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

« Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme. C'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux (1). »

C'était bien là ce que voulait Bonaparte ; dans cette campagne très délicate, où le consul avait à vaincre toutes sortes de résistances, surtout dans l'armée, de la part des généraux et même de ses aides de camp. Chateaubriand avait son rôle : il était chargé d'ameuter en faveur du Concordat l'opinion publique. Le Génie devait arriver au jour dit, au point utile, comme un corps de réserve décidant de la victoire. De là ce travail frénétique de Chateaubriand, obligé de paraître à l'heure convenue ; de là ce surmenage qui effraye ses amis, surtout Mme de Beaumont, chez laquelle il

(I) Cité par Derome, Les éditions orioinales des Romantiques, p. 43.

s'est réfugié à Savigny, pour donner le coup de collier jfinal. « La petite société » s'en remet à Mme de Beaumont du soin de protéger Chateaubriand contre lui-même, de défendre sa santé, de lui transmettre aussi les derniers conseils des amitiés dévouées et très éclairées qui suivent de loin le travail des derniers mois. On craint un peu qu'il ne se noie dans l'érudition ; Joubert écrit à Mme de Beaumont, le 12 septembre 1801 : « Dites-lui qu'il en fait trop : que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté et non pas de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune ; qu'enfin ilcompte sur Chateaubriand pourfaire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. Qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer labeautéde Dieudansle chvïstianisme... Que notre ami nous accoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel ; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y rentrer (1). »

Ypie fig Beaumont, qui de son côté ne voyait pas sans effroi, au début, les gros livres d'exégèse s'entasser sur la table de son ami, s'empresse de rassurer Joubert ; chez l'auteur du Génie l'érudition excite l'inspiration, loin de la refroidir : « Ce qui me confond, c'est le parti qu'il a tiré des huit volumes des Moines^ de ce fatras si sec, si aride, et qui m'a si mortellement

(1) Joubert, n, 2s^-2S3.

ennuyée. Il y a véritablement là une sorte de miracle, et le secret de l'enchanteur est de s'enchanter lui-même. Il n'a l'air d'avoir fait que rassembler des trait s épars, et avec cela il vous fait fondre en larmes (1). » Faire pleurer d'attendrissement religieux les lectrices et les lecteurs de 1807, c'est presque plus qu'on n'en demandait à Chateaubriand, mais c'est bien là le tour de force qu'a réussi 1' « enchanteur », comme l'appellent ses amis. Le Génie est un livre d'émotion : on y trouve comme une source de larmes ; le néophyte qui l'écrivait était visiblement encore sous le coup de sa propre conversion : « Je suis devenu chrétien, disait-il ; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru (2). » Chateaubriand voudrait conduire ses lecteurs par la route qu'il a suivie lui-même ; il connaît le fort et le faible de son propre cœur, partant du cœur humain. A cette époque, le principal obstacle de toute conversion, c'est le respect humain, la peur de la raillerie voltairienne encore vivace ; il l'avoue dans la préface de l'édition princeps : « Je sais que dans le genre d'apologie que j'ai embrassé, je lutte contre des difficultés sans nombre ; rien n'est malaisé comme d'etîacer le ridicule. » En 1802 l'état des esprits est tel que l'auteur du Génie craint presque de se compromettre en défendant le catholicisme ; le nouveau Polyeucte marche à une espèce de martyre d'opinion ; il proclame sa foi, « dût-il perdre sa réputation comme écrivain (3). » Je constate cet état d'esprit sans l'ombre d'ironie ; le mérite de Chateaubriand n'éclate que davantage. Il ne prêche pas des convertis, loin de là : je vois son auditoire, moqueur d'abord, et souriant du sourire de Voltaire, détendre peu à peu son rictus railleur^ et laisser apercevoir une émotion qui va jusqu'aux pleurs. C est le triomphe de l'éloquence religieuse.

(1) Ray.xal, Les Correspondants de Joubert, p. 135-136.

(2) Mémoires, n, 51^6.

(3) Mémoires, ii, 56(>.

Cela veut-il dire que le Génie est un pur chef-d'œuvre, absolument parfait? Chateaubriand reconnaît lui-même que, au point de vue de rhagiogra[)hie, c'est très insuffisant. 11 sent plus tard le besoin de compléter, de rectifier \eGénie dans ses Etudes historiques (l). Quand, mûri par l'âge et les épreuves, il relit à soixante-huit ans l'œuvre qu'il composait en pleine jeunesse, il pense que tout serait à modifier : « A l'heure ou j'écris maintenant, le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le composerais tout difît'ircmment : au lieu de rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au passé, je ferais voir que le christianisme est la pensée de l'avenir et de la liberté humaine ; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul fondement de l'égalité sociale, qu'elle seule la peut établir, parce qu'elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir, correctif et régulateur de l'instinct démocratique (2). »

D'autres ont été plus sévères encore, pour le livre, et pour l'auteur: le baron de Frcnilly, qui du reste reconnaît avoir « les principes féroces », n'hésite pas à dire : « Je ne crois pas que les esprits les plus difficiles pussent l'accuser d'être dévot, ni pieux, ni peut-être chrétien, et je ne vois pas dans son Génie du Christianisme aucune raison de le penser (3). » Plus dur encore, l'abbé de Mondésir trouve Chateaubriand hérétique, parce que socinien, et refuse de le reconnaître pour un docteur (4). L'auteur du Génie ne se serait pas incliné devant ce dernier critique, justement parce qu'il est d'Eglise : « Le clergé, écrit-il à Montlosier en 1825, le clergé qui, j'ose le dire, me doit tout, ne m'aime point, ne m'a jamais défendu, ni rendu aucun service (5). »

Voyons donc ce qu'une critique purement laïque peut lui reprocher objectivement.

(1) Mémoires, ii, 286-287.

(2) Mémoires, ii, 2110.

(3) FiiENiLLY, p. 428, 249.

(4) Correspondant, p. 589.

(5) Mémoires, iv, 331 ; cf, abbé Bertrin, La Sincérité, p. 295 et note.

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C'est d'abord une étrange manie de vouloir étayer des raisonnements pieux sur l'autorité de Voltaire. C'est aussi, comme le constatait Brunetière dans un de ses grands discours, ce mélange d'apologétique et de sensualité qui trouble le lecteur plus qu'il ne l'émeut (1). C'est enfin la faiblesse de cette apologétique. On dirait que son information est courte et superficielle, qu'il n'est pas pénétré vraiment par l'esprit du catholicisme ; par exemple on trouve chez lui assez souvent des essais de symbolisme, et cela pourrait être essentiellement chrétien ; malheureusement il s'en tient à la surface. Son interprétation de la première communion est tout au plus poétique : « L'âge des tendres communiants et celui de la naissante année confondent leur jeunesse, leurs harmonies et leurs innocences. Le pain et le vin annoncent les dons des champs prêts à mûrir, et retracent les tableaux de l'agriculture (2) ! »

Poétique encore, dans le mauvais sens du mot, nous apparaît son argumentation ; veut-il prouver à son tour la réalité du déluge universel ? Il écrit cette cantate : « Sachant combien l'homme perd aisément mémoire du malheur, il en multiplia les souvenirs dans sa demeure. Deux fois par jour la mer reçut ordre de se lever de nouveau dans son lit et d'envabir ses grèves ; les antres des montagnes conservèrent de sourds bourdonnements et des voix lugubres ; la cime des bois présenta l'image d'une mer roulante, et l'Océan sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts (3). » S'agit-il de démontrer l'existence de Dieu par la nature ? Il nous donne comme un raisonnement cette tirade : « Il est un Dieu : les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, etc. (4). i) Une description n'est pas un argument. Ar-

(1) Le Temps, 26 novembre 1895.

(2) Œuvres, ni, 11.

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