COLLECTION SABLE
rivé au sacrement du Baptême, Chateaubriand compose un paj'sage qui nous étonne : « Voyez le néophyte debout au miheu des ondes du Jourdain ; lesohtaire du rocher verse l'eau lustrale sur sa tête ; le fleuve des patriarches, les chameaux de ses rives, le temple de Jérusalem, les cèdres du Liban paraissent attentifs ou plutôt regardent ce jeune enfant sur les fontaines sacrées (1). » Tous ces hommages rendus au Dieu vivant par des éléphants, des chameaux, me touchent peu, et je suis touché par le petit sermon de saint François d'Assise aux oiseaux ; le discours de saint François me paraît d'une exquise naïveté, et celui de Chateaubriand me semble d'un art un peu trop facile, presq ue vulgaire . Pourquoi ? Est- ce parce que l'auteur du Génie veut me faire agenouiller, à ses côtés, prés d'une vraie ménagerie ? Non pas, car, lorsqu'un primitif me représente, au milieu de l'adoration des Rois Mages, un chameau allongeant son long cou vers l'enfant Jésus, je n'ai pas plus envie de sourire qu'au sermon de François d'Assise. Pourquoi ? parce que le primitif et le saint ont une foi candide et rayonnante. Avec Chateaubriand on est obligé de se poser cette terrible question : Est-il de bonne foi '1
Dès l'apparition du livre la sincérité de l'auteur a été mise en doute par ses adversaires et ses ennemis personnels, comme Benjamin Constant (2). Sainte- Beuve n'a pas été fâché de reproduire une lettre de Constant à Fauriel, très dénigrante : « C'est difficile, quand on tâche pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois, mais c'est la plupart du temps un gaUmatias double, et dans les plus beaux passages il y a un mélange de mauvais goût qui annonce l'absence de la sensibilité comme de la bonne foi (3). » Ce n'est pas là simple propos de jaloux, c'est le mot d'un adversaire
(2) Revue bleue, 20 janvier 1906, p. 65.
(3) Chateaubriand et son groupe, i, 188.
haineux, car onsant la hain^ jusque daa? les passades que Benjamin écrivait par lui seul : « Je trouve toujours un plaisir infini à la lecture de Herder. Son septième livre sur l'origine et les pro^^è-^ du christianisme est d'une philosophie étonnante. C'est tout à fait la contrepartie de l'absurde ouvrage de Chateaubriand. Herder était pourtant un théologien,... homme pieux et presque enthousiaste, mais la dévotion du cœur est moins exagérée que riiypocrisie(l). »
Plus encore que B. Constant, c'est Sainte-Beuve qui contribue à diffamer la sincérité religieuse de Chateaubriand. Ils'appuie sur deshypothèses, ou même, si l'on veut, sur des raisonnements que je trouve bien tendancieux, comme celui-ci : Qu'était-ce, après tout, que Fontanes et même Chateaubriand ? des Epicuriens qui avaient L'imagination caiJiotique . — H va des hommes qui ont ainsi Vimagination catholique indépendamment du fond de la croyance. Les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, i'ordre des cérémonies, l'encens, le rayon mystérieux du sanctuaire, tout cet ensemble les touche et les émeut (2). » Qu'est-ce que prouve cette appréciation ? Simplement que Sainte-Beuve qui, au même passage, s'accorde tout au plus à lui-même la sensibilité chrétienne, n'est pas catholique pour son compte ; il raisonne comme tous les incrédules : ceux-ci ne peuvent admettre q'ie les autres croient réellement. Mais Sainte-Beuve a d'autres arguments : il s'appuie sur îin propos que Chateaubriand aurait tenu chez Mme Récamier : « .Je crois en Dieu aussi fermement qu'en ma propre existence ; je crois au christianisme — eomme grande vérité, toujours, — comme religion divine, tant que je puis ; puis le diable vient qui me replonge dans un grand doute que je suis tout occupé à débrouiller (3). » D'abord est-ce bien vrai ? Le mot
fl) Journal intime, p. 5. *
f2) Chateaubriand et son groupe, i, 87-88. ^3) Chateaubriand et son groupe, n, 391.
a-t-il été dit juste dans ces termes ? Même en admettant que Chateaubriand ait parlé exactement ainsi, qu'est-ce que cela jirouve ? Une boutade mondaine est-elle une déclaration de principes ? Qui sait si Chateaubriand n'a pas regretté ce lapsus comme une petite lâcheté ? Pour que Sainte-Beuve entraînât notre adhés? i, il faudrait des textes plus authentiques. En voici u ^ue le grand critique semble ^raiment avoir trop habiien;cnt « solh'eité » : Chateaubriandayant écrit àGuéneaudt-Mussy: « Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son édition chrétienne )^, Sainte-Beuve ajoute eu note : « 11 s'agit de la petite édition du Génie du Christianisme à l'usage de la jeunesse et des écoles, de 1 editicn chrétienne, comme si, de l'aveu même de l'auteur, la grande édition ne l'était ] as (1). » Il ne faudrait pas appliquer en critique littéraire les procédés des mauvais juges : « Donnez-moi une ligne de l'écriture d'un homme, disait un Lafïemas quelconque, et je le ferai pendre. » — Le cas de Chateaubriand n'est pas })endable. En somme, il me paraît que Sainte-Beuve, que d'autres après lui et d'après lui, ont nié la bonne foi de Chateaubriand parce qu'il a eu, après 1802, des n;Ots malheureux dans ses conversations ou dans ses lettres. Mais peut-être que Sainte-Beuve, le maître de choeur, ne savait plus bien ce que c'est que la foi en général, et qu'il n'avait pas étudié assez exactement le cas de Chateaubriand: dans son enfance le jeune Breton possède la foi complète, puis il a une première crise de doute, suivie d'un premier retour à la foi ; à Paris, en Amérique et en Angleterre, il subit une seconde crise plus longue, plus forte, et il revient une seconde fois à la religion. Dans de pareilles conditions sa piété, même à l'époque où il écrit le Génie, ne pourra | as ('tre la conviction pleine, sure, inébranlable d'un Bossuet. Il en est de lui comme d'un explorateur qui a contracté la fièvre paludéenne. Même revenu à la santé, et de retour dans son pays, il souffre encore d'un virus qui
(1) Chateaubriand et son groupe, u, 36L
s'élimine lentement, et peut avoir des réapparitions, des poussées, pendant de longs mois encore.
En face de ceux qui nient la sincérité religieuse de l'auteur du Génie, s'est dressé M. l'abbé Bertrin ; dans sa thèse de doctorat, il a plaidé non coupable pour Chateaubriand, et du reste il a présenté un excellent argument moral tiré du caractère même de s du héros : — On ne peut contester à Chateaubriand ni le sentiment de l'honneur, ni l'orgueil : s'il a dit qu'il était chrétien, c'est donc qu'il l'était (1). — Pour le reste de l'argumentation je remarquerai que, quand il s'agit d'un penseur qui a beaucoup changé, il ne faut discuter que par époques, et ne faire l'historique de ses sentiments qu'à l'aide de textes très rapprochés comme date de la période qu'on étudie. Il ne suffit pas de citer un mot de Mme de Chateaubriand : « M. de Chateaubriand nie tout, hors l'évangile (2). » Ce mot est tiré d'une lettre de 1846 : il est décisif pour cette année-là, mais n'a aucune valeur pour 1802. De même la deuxième et la troisième partie de cette thèse, sur les doctrines religieuses de l'auteur depuis sa conversion j usqu'à sa mort, nous éloignent du Génie, et ne prouvent pas en faveur de la sincérité de Chateaubriand au moment capital, quand il écrivait et publiait son apologie.
Nous ne devons faire état que des textes datés de 1802 ou très rapprochés de cette date. Je laisserai donc de côté de très belles choses très touchantes, qu'il a écrites quarante ans après, comme la lettre à Collombet de Lyon (3). Je ne citerai pas non plus sa curieuse description d'une procession à l'infirmerie Marie-Thérèse, écrite le 9 mai 1833 (4), ni sa profession de foi en 1823, dans la préface de sa réédition de l'Essai (5). Le morceau est superbe co.mme élo-
(1) La sincérité religieuse de Chateaubriand, p. 159 et suiv.
(2) Ibid., p. 258.
(3) Latreille, Chateaubriand, p. 171.
(4) Mémoires, vi, 5.
(5) Œuvres, i, 245.
quence un peu agressive, mais il y a vingt-quatre ans entre cette préface et le Génie. Je n'ai trouvé en fin de compte que deux textes très voisins comme date de 1802 ; ils n'étaient pas destinés à la publicité : nous pouvons donc y trouver le véritable sentiment intime de Chateaubriand, sans aucune attitude devant l'opinion. Le premier, c'est une letttre qu'il écrit à M. delà Luzerne, le 8 novembre 1803, à propos de la mort de Mme de Beaumont : « Je crois que ces détails religieux plairont à une famille aussi pieuse que la vôtre ; mais si par hasard quelques membres de cette famille les désapprouvent, je les supplie d'observer que, quelle que soit notre opinion sur ces matières, la religion des tombeaux est respectable aux yeux de tous les peuples ; et que, sans être chrétien, on pourrait approuver des cérémonies chrétiennes, dont le but est d'honorer la mémoire de ceux qu'on a aimés et de nous laisser l'espérance de les retrouver un jour (1). » Est-ce bien un catholique qui parle ainsi, ou un philosophe bienveillant pour le sentiment religieux ? Ou, si l'on veut que ce soit un catholique, est-ce bien un apôtre ? Ne dirait-on pas aussi bien un avocat qui plaide les circonstances atténuantes, ou un catholique mondain qui, d'un air gêné, s'excuse d'être catholique ? Le second texte va préciser la question, et nous montrer, je crois, ceci : quand, dans la vie courante. Chateaubriand cause religion, il le fait sur le ton de l'homme du monde, sérieusement au fond, et légèrement dans la forme. Dans une lettre à Mme de Custine, du 18 juin 1804, il lui reproche d'avoir fait faire à son fils sa première communion sans préparation suffisante, et il termine ainsi : « Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un Père de l'Eglise, très indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal, et se repentant éternellement (2). »
(1)R\YNAL, Les Correspondants de JoubeH, p. 388. (2) CiiEDiEU DE RoBETHON, Cluiteaubriand et M"' de Custine, p. 77.-
53 LES idi-:es morales de chateaubriand
Il y a là, ce semble, plus encore que de la sincérité : il y a un regret qui deviendra plus tard un vrai remords : dans ses Mémoires d'Outre- Tombe, il a dit avec une sévérité qui doit nous rendre indulgents : « Un livre suffit-il à Dieu ? N'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter ? Or, cette vie est- elle conforme au Génie du Christianisme f Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma foi (1) ! » Si, par sentiment de notre propre faiblesse, nous ne devons pas nous montrer très sévères pour l'auteur des Mémoires^ nous trouvons là par contre l'explication de tout ce secret travail qui, depuis Benjamin Constant et Sainte-Beuve jusqu'aux plus récents critiques, a diminué chez les esprits impartiaux la confiance absolue dans Chateaubriand, et par conséquent l'influence de son livre. On est bien obligé d'appliquer à l'auteur du Génie ce qu'un moraliste singulièrement pénétrant et franc dit de ceux qui ne mettent pas leur conduite en conformité avec leur croyance : « Ceux-là n'ont pas d'action profontie sur les hommes, dans le sens du salut, qui ne confessent la vérité que des lèvres. Leur talent éblouit ou amuse, et ne persuade pas. Ils ne produisent que des demi-convictions ; leur illogisme apparaît et ruine leurs paroles, même éloquentes, môme justes, même sincères, et nullement hypocrites (2). »
Cela dit, et il fallait bien le dire, on doit reconnaître que du côté de l'art, de la probité à la fois artistique et scientifique, Chateaubriand a fait tout ce qu'il a pu pour donner à son (j/uvre toute la valeur, par conséquent toute la portée qu'elle pouvait avoir. Il a mis prés de trois ans à la mener à bien (3). Il a fait quatre plans successifs qui, rapprochés l'un de l'autre par M. Giraud dans un tableau synoptique, depuis la première édition anglaise du 19 août 1799 jusqu'à la véritable édition
(1) I, ISO.
(2) René Bazix, Quastiong littéraires et sociales, p. 2S5.
(3) V. Giraud, Chateaubriand, p. 113.
princepsclul4 avril 1802, montrent un lent et puissant travail de coordination (1). Il tient compte de tous les conseils, même des critiques que le philologue Boissonade lui envoie le 18 mars 1808 (2).
Il se documente de son mieux, empruntant des renseignements à ^^*. Bartran:i (3), des vues à Gibbon (4)^ à Ealianche (5). Pour prendre un passage connu, et montrer le sérieux de la préparation, son célèbre portrait de Pascal est fait à l'aide d'un chapitre du Siècle de Louis XIV, du Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal par l'abbé Bossut, de la Vie de Biaise Pascal par Gilberte Perier (6), ajoutons aussi, et surtout, à l'aide de son propre talent. Chateaubriand s'est beaucoup emprunté à lui même, en particulier à ses Natchez dont le meilleur a passé dans le Génie {7).Le livre est rempli de souvenirs, repris, mais transformés, comme un peintre qui retoucherait une vieille esquisse. Il en est ainsi du morceau intitulé « deux perspectives de la nature (8) ». C'est une description de la prière à bord d'un navire : « Quand je peignis ce tableau, dit-il, mes sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène ; mais, hélas ! quand j'y assistais en personne, le vieil homme était vivant en moi : ce n'était pas Dieu seul que je coniemplais dans la magnificence de ses œuvres. Je voyais une femme inconnue et les miracles de son sourire ; les beautés du ciel me semblaient écloses de son souffle ; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses (9). » On C(jm prend dès lors pourquoi l'on trouve un certain trouble dans les beautés du Génie du Christianisme, mais ces beautés sont incontestables.
(1) Chateaubriand, p. 130-131.
(2) Rei'ue d'Histoire littéraire, etc., 1898, p. 281. (.3) BtuiER, Heoue d'IiiHoire littéraire, l'JO'J, p. 116. (1) Cf. E.'-nst DicK, op. cit.
(h) Cl'. Herridt, .1/"" Récamier et ses ami'i, p. 205.
(6) L. Bru.nschvigg, Revue d'Histoire Littéraire, 1905, p. 419 et suiv.
(7) Mérnoirea, ii, 559, 5(il.
(8) Œucres, Jir, 5S-59.
(OJ Mémoires, i, 319.
Ai-je besoin d'ajouter que les idées du Génie eurent une influence profonde sur toute une génération, sur le monde religieux en particulier. Fontanes écrit à Joubert le 21 juillet 1803: « Chateaubriand a vu le Pape, qui lit son livre et qui l'a appelé son cher Chateaubriand... Je vous ai souligné ses propres expressions (1). » Onze ans après, l'enthousiasme n'a pas faibli ; pendant les Cent-Jours l'auteur visite le Béguinage de Gand ; le Génie lui vaut une gracieuse réception dans l'enclos : « Partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés m'arrivent, ensuite les mères m'amènent leurs enfants ; ceux-ci me récitent mon chapitre sur la première communion. Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d'un missionnaire et d'un médecin. Je suis touché de cette double réputation : c/'est le seul souvenir agréable de moi que je conserve ; je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée (2). » Se vante-t-il en parlant ainsi ? Oui, si nous en crovions Sainte-Beuve. Sans nier absolument l'influence religieuse du Génie sur les cœurs, le critique aime surtout à démontrer que ce livre a fait surgir une génération de « néo-chrétiens » ou encore de « jeunes chrétiens de salon » et qu'en somme on lui doit, au moins autant qu'une restauration de la piété dans les âmes, U7ie mode littéraire en religion (3). Cette opinion est juste le contre-pied de la vérité, car le Génie au contraire a supprimé une mode philosophique en irréligion ; après le xviii*^ siècle et après Voltaire, il semblait ridicule, dans le meilleur monde, de s'avouerchrétien : après le Génze on trouve des catholiques qui répondent aux incrédules, tranquillement et simplement, même dans un salon : « Je suis catholique. » Cela, c'est l'œuvre de Chateaubriand. Ce que j'avance n'est pas une hypothèse ; nous avons là-dessus
(1) Raynal, les Correspondants de Joubert, p.
(2) Mémoires, m, 509-510.
(^i) Chateaubriand et son groupe, i, 333.
le témoignage d'un indifférent : d'AllonvilIe constate que l'irréligion n'est plus de mise, qu'on en considère l'étalage comme une preuve de mauvais ton. Le goût même des lecteurs est changé : les libraires qui possèdent encore les œuvres des philosophes du xvin® siècle n'en trouvent plus la vente, et disent que ces livres-là ne sont plus bons qu'à être envoyés à l'étranger (1). Le Génie opère sur les esprits les plus réfractaires au sentiment catholique : « Savez-vous, dira plus tard Béranger à Chateaubriand, que j'ai commencé par être votre disciple ? J'étais fou du Génie du Christianisme, et j'ai fait des idylles chrétiennes : ce sont des scènes de curé de campagne, des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons (2). »
L'effet produit est peut-être encore plus considérable sur la génération suivante, « nous, les admirateurs de son génie, nous, les enfants élevés sous son regard poétique ! » s'écrie Jules Janin : « il a préservé la jeunesse du faux scepticisme et de l'ironie voltairienne, cette chose qui dessèche et qui fane (3). »
Les femmes sont encore plus complètement conquises. Mme de Beaumont, quoiqu'elle soit « philosophe » à cette époque, écrit à Joubert, le 23 mai 1801, qu'elle vient d'entendre une première lecture du manuscrit : « En vérité je ne suis pas sortie du ravissement (4). » On peut encore trouver l'écho de tout cet enthousiasme féminin dans les mémoires de la mère de Lamartine, c'est-à-dire de l'esprit le plus pénétrant et le plus charmant.
Et ces générations de lectrices se passent le flambeau de l'admiration : le 13 novembre 182Ô, sans être en relations avec lui, la marquise Marie s'informe de sa santé et de celle de M'"° de Chateaubriand : « Il me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en fassiez donner, car j'ai passé
(\) Mémoires secret^, iv, 31 T.
(2) Mémoires, v, 41S.
(3) Becue de Paris, 1831, m , 111.
(4) Raynal, p. 130.
beaucoup d'années, je ne dis pas à vous admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a p^ détourner (1). » Elle est bouleversée de joie en recevant en réponse une lettre signée de « ce nom chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce monde (2) ». Un peu plus tard, le IG décembre 1827, elle donne à sa tendre admiration pour l'auteur du Génie la forme qui pouvait peut-être le plus lui plaire : « Je voudrais être réellement une de ces fées bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutôt, si j'étais une sainte, si j'avais quitté la vie, s'il m'était donné de choisir ma récompense, je voudrais devenir votre ange gardien (3). »
On pourrait mesurer la valeur morale d'un écrivain à la valeur des hommages féminins qui montent jusqu'à lui. C'était du reste l'opinion de Chateaubriand lui-même, et sa franchise sur ce point blessa à tout jamais Sainte-Beuve, à ce que nous raconte Arsène Houssaye ; c'était à une des lectures des Mémoires d'Outre-Tombe àVAhbsi\e-anx-Bois: « Chateaubriand jouait à l'absence : mais tout en clignotant des yeux, il étudiait les physionomies, à moitié grisé par les exclamations admiratrices. Comme il y avait toujours en lui du breton tout bretonnant, il dit tout haut :
« Je ne m'inquiète pas de l'opinion des hommes ; M. de Buffon a demandé son carrosse pour ne pas ouïr le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre ; mais les femmes ne se trompent pas. »
« Merci ! » dit Sainte-Beuve (4).
Ce merci est devenu Chateaubriand et son groupe littéraire. Un livre de cette longueur, et de cette valeur, ne peut pas ne pas avoir aliéné à Chateaubriand une partie de l'opinion. De plus tous les « penseurs » hos-
(1) Un dernier amour de René, p. 9.
(2) Un dernier amour de René, p. 14.
(3) Un dernier amour, p. 23.
(4) Confessions, v, 1S3.
tiles à l'influence chrétienne ont diiclaré la guerre à l'auteur du Génie. M. Homais et M. Croulebarbe ne peuvent pas sentir Chateaubriand. A coté d'eux on trouve des écrivains, de très grands écrivains même, qui témoignent un mépris transcendant au christianisme romantique et à son prophète. Leconte de Lisle, qui n'était pas tendre, n'a pas craint d'écrire ceci : « Les germes épidémiquesde mélancolie bâtarde qu'avait répandus ça et là la Chute des feuilles, se reprenaient à la vie et s'épanouissaient au soleil factice du Génie du Christianisme (1). »
La lumière que projette encore le Génie est-eile si factice que cela ? Le fond même de la thèse que Chateaubriand a soutenue est-il dénué de toute valeur? A-t-il eu tort d'appuyer son apologie sur une esthétique, et de démontrer que le christianisme est la plus vraie des religions parce qu'il n'y en a pas de plus belle ? Il y a certes beaucoup d'autres arguments à apporter, d'une toute autre valeur intrinsèque. Mais, en 1802, était-ce donc inopportun de présenter ainsi la question aux lecteurs des Encyclopédistes ?
Sans doute, si le Génie était resté inédit, et si l'on venait tout à coup à le publier aujourd'hui même, il n'exciterait probablement qu'une froide curiosité, et les exégètes s'en préoccuperaient assez peu. Cela ne veut pas dire que tout ait irrémédiablement vieilli dans l'argumentation de Chateaubriand. La beauté du catholicisme exerce toujours son influence sur les cœurs des artistes (2). Lorsque le grand poète lyrique danois Johannès Jœrgensen, après avoir quitté la confession de Luther et passé du darwinisme au matérialisme, sent que la science athée ne lui suffit plus, il ne revient pas au protestantisme de son enfance, mais au catholicisme; son éclatante conversion est due à un certain nombre de raisons déterminantes et en particulier à la beauté
(t) Derniers poèmes, p. 215.
(2) Sur la beauté et ses rapports avec l'idée de Dieu, cf. Tonnelle. Fragments sur l'art et la philosophie ; cf. Au-rusîe Nicolas L'Art de croire, i, 161-1G2.
du christianisme romain (1). Chateaubriand ne pourrait-il pas réclamer Jœrgensen pour un de ses pénitents ? Plus précisément encore on peut dire que la conversion de Huysmans a prouvé que le Génie n'avait pas encore perdu sa force de prosélytisme près d'un siècle après son apparition : quand, en 1892, Huysmans s'est converti à la Trappe, parmi les différentes raisons de croire qui avaient touché son âme d'artiste, il y avait la beauté de l'art chrétien, la poésie des églises gothiques, Le Génie du Christianisme (2).