‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Génie du Christianisme.

Pour apprécier la valeur morale du Génie dont il me semble qu'on parle encore beaucoup, alors qu'on le lit peut-être un peu moins, il n'est pas possible de prendre seulement le livre, et de le juger en dehors des circonstances qui l'ont vu paraître et qui l'expliquent.

Il faut d'abord se demander comment Chateaubriand lui-même a présenté l'histoire de son ouvrage, quel tableau il a donné des ruines de toutes sortes au milieu desquelles il construisait son monument, enfin si sa façon de raconter cette histoire est très exacte :

Il a dit, et fort justement, que le Génie répondait à un désir, à une soif de religion : « On avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations depuis de longues années. Que de forces surnaturelles à demander pour tant d'adversités subies ! Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu'elles avaient perdus 1 Combien de cœurs brisés, combien d'àmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir ! On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la maison du médecin le jour d'une contagion (1)... » C'est là parler en psychologue et en historien des mœurs. Mais Chateaubriand ne s'en tient pas là. Avec beaucoup de modestie en apparence et un orgueil très conscient au fond, il décrit, et même il exagère la désolation religieuse avant 1802 ; il montre des ruines morales plus étendues qu'elles ne l'étaient en réalité ; il se dresse à lui-même un piédestal au milieu de ce monde détruit

(1) Mémoires, ii, 280.

à reconstruire : « Quelle espérance pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prùneurs, de détruire l'influence de "S'oltaire, dominante depuis près d'un siècle ?... Pouvais-je jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver Rome armée de ses foudres, le clergé de sa puissance, l'archevêque de Paris appuyé des arrêts du parlement, de la force armée et du nom du roi (1) ? » D'où viendra le salut inespéré et presque invraisemblable ? « J'avais apporté le Génie du Christianisme^ « dit-il d'un ton détaché (2).

En somme Chateaubriand voudrait nous faire croire quedevantles décombres de l'Eglise ruinée il adit : « Que la religion soit 1 «et que la religion fut. Son désir est très humain. Reste à savoir si les faits concordent avec ce désir. Il est très certain que la Révolution avait accéléré le mouvement de détachement du catholicisme que l'on remarque dans les dernières années du règne de Louis XV^, surtout à Paris (3). En 1794, il ne restait pas, danstoutelaFrance,centcinquante paroisses où l'on dît publiquement la messe (4). L'Eglise menait une vie errante et précaire dont les mémoires de Mgr de Solamon peuvent donner une idée ; malgré la bonne humeur avec laquelle l'internonce raconte ses tribulations, on sent ce que devait être à la longue cette terreur de tous les instants. Mais la religion n'était pas morte : chassée des églises, elle s'était réfugiée dans les cœurs, et Chateaubriand n'a pas l'air de^'en douter. Quand il dit d'un ton superbe : « Jadis j'ai combattu presque seul au milieu des ruines, » un critique de Lyon, longtemps admirateur presque fanatique de l'auteur du Génie, Guy de Place lui réplique : « Ne comptez-vous donc point parmi les combattants ces millions de chrétiens qui professaient hautement leur foi au raiUeu des ruines, exerçant dans leurs familles une sorte de sacer-

(1) Mémoires, ii, 279.

(2) IbicL, II, 237.

(3) Semichon, Les Réformes sous Louis XVI, p. 316 317.

(4) Gazier, Etudes sur l'Histoire religieuse de la Réoolution, p. 217-218.

cloce qui suppléât à celui qui avait disparu ?... Ne comptez-vous donc pas parmi les combattants ces prêtres épars çà et là au milieu des ruines de la France, véritables athlètes de Jésus-Christ ?... Le génie du Christianisme est aussi là-dedans, noble pair. Ces hommes faisaient ce que vous racontiez, et, misa côté du vôtre, leur livre est assez magnifique pour soutenir le parallèle (1). »

Au fond de ces cœurs de croyants il y avait une force difficile à calculer exactement, mais d'autant plus puissante qu'elle était plus durement comprimée. Des politiciens clairvoyants comprenaient le danger ; par pure prudence, et non par respect du sentiment religieux, des esprits avisés réclamaient la liberté de conscience, comme le conventionnel Baudin qui, dans une brochure. Du Fanatisme et des Cultes^ disait, en révolutionnaire méfiant : « Ah ! craignez qu'un usurpateur, capable de concevoir et d'exécuter de grands desseins, ne sente toute l'efficacité du moyen terrible qu'on lui laisserait entre les mains ; hâtons-nous de briser cette arme funeste (2). » On ne comprit pas Baudin ; Bonaparte arriva à temps pour prendre l'arme et s'en servir.

Je n'ai pas ici à faire l'histoire du Concordat, ni à apprécier l'utilité de ce contrat, mais je dois rappeler que le Génie s'encadre dans le Concordat ; que Napoléon a voulu s'emparer du livre et de l'auteur comme d'un outil, d'un instrumerftum regni. L'influence du Génie a été grande, plus grande même que sa valeur propre, parce que, au lieu de contrecarrer les vues du premier consul, Chateaubriand servait, probablement sans s'en douter, les idées de derrière la tête du futur empereur ; le 10 juillet 1803, un conseiller d'Etat, Thibaudeau, est invité à la Malmaison : « Après le dîner, le premier consul l'emmena seul avec lui dans le parc, et mit la conversation sur la religion. — « Tenez, dit-

(1) Cité par Latreille, Chateaubriand et Le romantisme à Lyon, p. 108-109.

(2) Gazier, p. 249.

« il, j'étais ici dimanche dernier, me promenant dans « cette solitude, dans ce silence de la nature. Le son « de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon « oreille. Je fus ému, tant est forte la puissance des « premières habitudes et de l'éducation I Je me dis « alors : quelle impression cela ne doit-il pas faire « sur les hommes simples et crédules ! Que vos philo- « sophes, vos idéologues répondent à cela ! II faut une « religion au peuple. Il faut que cette religion soit dans « la main du gouvernement (!) ! »

Après un peu d' « idéologie » religieuse, Bonaparte revient à sa vraie nature : le mot de la fin est toute une politique. Chateaubriand n'a peut-être pas deviné le plan du Consul ; d'autres sont plus clairvoyants ; dès le 25 juin 1800, le cardinal Maury explique à Louis XVIII les négociations en cours entre Paris et Rome : « Cet homme extraordinaire ne connaît d'autre religion que son intérêt ; et c'est en effet l'unique motif qui le détermine dans ce moment à se rapprocher du pape, en vertu d'une spéculation que son ambition vient de faire sur les consciences catholiques ('2). » Des documents d'archives prouvent que Maury ne se trompait pas, et que Napoléon aurait voulu trouver dans le clergé concordataire un serviteur docile pour agir sur l'opinion, pour décider, par exemple, les conscrits réfractaires à rejoindre, et les contribuables en retard à payer, etc. (3).

Dans le feu d'artifice que Bonaparte prépare pour le 28 germinal an X (18 Avril 1802) le Génie du Christianisme est une pièce montée. Ce jour-là, la Galette Nationale, ou Moniteur Universel, contient la nouvelle de la paix d'Amiens, une proclamation des Consuls annonçant la restauration du culte, et enfin l'article de Fontanes sur le Génie, déjà publié dans le Mercure da 25 germinal : Fontanes présente officiellement le livre

(!) Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 151-152.

(2) Maury, Mémoires, i, 463.

(3) Cf. Emile Pierre, dans la Revue du 1" mars 1906.

en quelque sorte officiel que vient de publier Chateaubriand : « Son entreprise doit plaire à tous, et n'alarmer personne, car il s'occupe encore plus d'attacher l'âme que de forcer la conviction. Il cherche les tableaux sublimes, plus que les raisonnements victorieux : il sent et ne dispute pas ; il veut unir tous les coeurs par le charme des mômes émotions, et non séparer les esprits par des controverses interminables ; en un mot on dirait que le premier livre offert en hommage à la religion renaissante fut inspiré par cet esprit de paix qui vient de rapprocher toutes les consciences. »

Fontanes a-t-il été dans cette affaire un ami compromettant? Il ne dit que ce que Chauteaubriand avoue lui-même : la deuxième édition du Génie contient cette dédicace au premier consul :

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