CHAPITRE ni
René.
Certes on ne peut exagérer l'influence du Génie. Je ne vois pas, au début du xix- siècle, un seul livre qui ait aussi puissamment touché les cœurs et charmé les imaginations. Mais de toutes les partiesqui le composent, il y en a une qui agit à elle seule beaucoup plus que tout le reste ; ce n'est pourtant qu'un simple épisode, mais aussi c'est René.
Numériquement parlant, René est environ le trentième de l'œuvre totale, et pourtant on peut se demander si l'influence littéraire de René n'a pas été plus considérable que celle du Génie, si son influence morale n'a pas été au moins aussi grande que celle de
(1) Cù Maurice Muret, daas les Débata du 28 janvier 1905.
(2) Analyse d'une conférence de M. l'abbé Mugnier dans le Petit- Temps du 20 mars 189b.
LES IDÉES MORALES DE CHATEAUBRIAND fi3
l'ouvrage tout entier. Du reste il est difficile, pour cet épisode, de distinguer son influence littéraire de son influence morale ; quiconque admire René comme œuvre d'art en subit plus ou moins le contre coup dans sa propre moralité.
Bien plus que du Génie, c'est de René que procède le romantisme en France : les disciples de Chateaubriand sont avant tout des lecteurs de René ; c'est là qu'ils ont pris le germe d'une maladie qui n'est pas tout le romantisme, mais qui en est une furte partie : l'orgueil mélancolique. Cette manie n'a été qu'une des formes transitoires du romantisme ; René ne serait dote qu'une époque rapide de la pensée française, s'il ne contenait que l'étude psychologique d'un travers disparu. Mais ce qui le range parmi les chefs d'œuvre durables, c'est qu'il abonde en remarques d'une portée générale, qui ne vieilliront pas plus que la psychologie des classiques ; ainsi cette note, en passant, sur la jeunesse : « Jeune, je cultivais les muses ; il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années : le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies (1). » Une chose en plus lui assure la durée, et rend par conséquent plus intéressante l'étude de l'influence morale d'un livre qui, ayant encore des lecteurs, continue à agir sur la moralité ambiante : c'est la vie très forte et très bizarre du principal personnage.
On sait de reste que, comme nous l'avons vu pour les Natches, René est le portrait de Chateaubriand. L'auteur lui-même nous prévient que c'est là l'image de ses plus secrètes pensées : « Personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur ; la plupart des sentiments y sont restés ensevelis, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires (2). » On pourrait en effet à chaque instant expliquer René par des citations des Mémoires d'Oatre- Tombe^ ou réciproquement : ainsi, dans les Mémoires
(\) Œuvres, iv, 6(56.
(2) GiRAUD, Cliateauhl'iand. p. 30.
Chateaubriand raconte sa dernière visite à Combourg di'sert (1) ; c'est exactement le pèlerinage de René au château de ses pères, etc. (2).
On a donc raison de dire qu'entre René et Chateaubriand il y a ressemblance, mais ce serait une grosse erreur de croire qu'il y a identité. L'auteur est infiniment plus calme que son héros. On sait dans quels transports la mort d'Amélie jette René ; ce n'est pas ainsi que Chateaubriand pleure sa propre sœur ; Juubert écrit à MoIé, le 18 novembre 18U4 : « Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœurLucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée do leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable (3). » Ni la douleur ni la passion ne sont identiques entre le héros du roman et l'homme de la réalité. Qui se figurerait que dans sa vie passionnelle Chateaubriand a les procédés de René, celui-là se tromperait fort ; René est un sentimental, Chateaubriand a la tendresse dure ■et cinglante (4). René est tout d'une pièce, tandis que, commel'avutrèsjustcment un de ses récents biographes, Chateaubriand est compliqué : il y a en lui au moins deux hommes, oi pour mieux dire deux amoureux, l'un bon, spirituel, l'autre plein de brusquerie, morose, impérieux (5) ; il nV a pas là de contradiction essentielle : Chateaubriand est charmant quand on l'aime comme il veut être aimé ; il est âpre, despotique, quand on veut le confisquer ; il ne se laisse pas mettre en tutelle : il défend les droits de son génie.
En somme René n'est pas tout Chateaubriand^ et vaut moins que lui, mais c'est Chateaubriand qui donne à René cette grandeur, cette puissance maladive qui font son originalité et son influence morale.
(2) Œuvres, iv, 672.