CHAPITRE PREMIER
Que le pessimisme est dans son cœur dès le début.
On ne s'étonne pas de la mélancolie qui se dégage de presque toutes les œuvres de Chateaubriand quand on songe à Tattristante jeunesse qu'il a passée dans le château de son père. Il y a perdu pour toujours la joie de vivre ; la seule chose étonnante, c'est qu'il n'y ait pas perdu la raison.
Rien que la vue de Com bourg attriste le voyageur anglais Young qui, le 1*^'' septembre 1788, y passe, et décrit ainsi les alentours du château : pays sauvage, culture aussi primitive que chez les Ilurons ; ville « ignoblement sale » ; et pourtant il y a lâ un château habité, au milieu de ce tas d'ordures : « Quel est donc ce M. de Chateaubriand dont les nerfs s'arran^-ent d'un
séjour au milieu de tant de misère et de saleté (1) ? » Ce châtelain, nous le connaissons par le célèbre passage que son fils lui a consacré dons les Mémoires d'Outre- Tombe^ par l'impression de terreur qu'il cause à ses enfants lorsque, le soir, dans l'immense salle à manger éclairée par une seule bougie, il laisse dans un coin Lucile, René, sa femme couchée près du feu sur un sofa, pour se promener de long en large, tout vêtu de blanc, fantôme morose et effrayant : « Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : «De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère, et du murmure du vent (2). » Quand le père est enfin monté dans sa chambre, il leur faut, après un moment de joie folle, passer par les longs couloirs, les escaliers retentissants, et c'est à nouveau la terreur qui s'empare de la famille, au moment de se coucher : brave pour trois, René essaye de rassurer sa sœur et sa mère qui meurent de peur : « Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, etc. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient à la mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle : sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir (3). » Et quels coups au cœur doit recevoir l'enfant, quand il monte seul se coucher, au haut de sa tourelle, énervé par les bruits inquiétants de l'immense demeure, par l'écho de ses pas qui lui devient suspect à certains inuments. Comme on se le
(1) Vo'jages en France, trad. Lesage, 2* édition, i, p. 150-151.
(2) Mémoires cl Outre-Tombe, éd. Biré, i, 134-135.
(3) Mémoires, \. 136.
figure, se retournant pour voir s'il n'apercevra pas, montant l'escalier derrière lui, la jambe de bois et le chat noir ! A-t-il forcé la note avec toutes ces histoires de bruits nocturnes, de revenants V Non, répond un de ceux qui ont visité, au château de Combourg, la chambre de l'enfant sublime ; elle est sombre, sinistre, avec sa vue sur une espèce d'immense forêt triste, d'un côté, de l'autre sur les toits enchevêtrés du château, envahie par les ténèbres comme une tombe (1). C'est là que se forme peu à peu cet étrange génie, mélange d'ombre et de splendeurs. Nul n'a mieux compris l'influence certaine de ce milieu sur l'esprit du jeune homme, qu'Edgar Quinet : on ne connaît guère sa page superbe sur l'enfance de René : « Vous assistez vraiment, en ce moment, dans ce manoir gothique, à une sorte d'incantation de la nature... Elle trace autour de lui un cercle de douleurs impalpables ; elle jette dans son cœur, comme une sorcière dans son brasier, des désespoirs sans cause qu'elle attise jour et nuit, des désirs inconnus, d'invisibles caresses, mille angoisses sans formes, des insomnies, des ténèbres, des luttes, des soupirs et des larmes sans nombre, pour en faire des âmes immortelles. Quand il sortira de ce cercle, s'il n'y succombe pas, il aura reçu le pouvoir de créer d'une parole un palais de diamant où ses songes vivront (2). »
C'est là en effet qu'il ébauche peu à peu la première de ses créations, cette Sylphide qu'il complétera toute sa vie au hasard de ses multiples aventures, formant un être idéal à l'aide de toutes les femmes qu'il rencontrera, lui donnant la taille, les cheveux et le sourire d'une étrangère qui l'émeut au château de Combourg, les yeux ou la fraîcheur d'une jeune fille du village, les traits des grandes dames d'autrefois dont il contemple les portraits noircis dans le salon du château, la grâce des madones dont il admire les tableaux suspendus
<1) Maurel, Essai sur Chateaubriand, p. 30-31. (2) Becue de Paris. 1831, iv, 214.
dans les églises. L'enchantement opère surtout en lui lorsque au trouble de sa jeunesse correspond le désordre de la nature : « Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme : comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais la foudre, j'espérais qu'elle m'apporterait Armide (1). »
Après ces accès de tension nerveuse, c'est la dépression, le mal de vivre, les longues promenades embrumées par le spleen dans les bois de Com bourg ; la forêt achève ce qu'a commencé le manoir. Il s'imprègne, jusqu'au plus profond de l'être, de cette tristesse bretonne qui fera sa misère et sa grandeur, de cet ennui qu'il déclare avoir traîné toute sa vie (2). Ce n'est point par souci de prendre une attitude, une pose devant la postérité, qu'il chantera dans toutes ses œuvres son dégoût de l'existence ; à une de ses plus intimes confidentes, à la marquise Marie, il écrira, le 4 avril 1828 : « Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma jeunesse : c'est un travers d'esprit ou de cœur dont je n'ai jamais pu me corriger, ... toujours rongé d'un ennui secret (3). »
On comprendra mieux maintenant ses désirs ou même ses tentatives de suicide, surtout si l'on songe que, de très bonne heure, il avait subi une première crise d'incrédulité. Sans doute, au foyer maternel, son éducation religieuse avait été soigneusement développée ; il a proclamé qu'il avait reçu à Combourg les germes d'une foi qui pouvait s'atténuer ensuite, et même disparaître par instants, mais qui devait renaître toujours grâce aux profondes racines qu'elle avait poussées dans son esprit encore vierge : « C'est de ma mère que je
(1) Mémoires, i, 152-153.
(2) Mémoires, i, l'iT.
(3) Un dernier amour de René (Perrin, 1903), p. 89.
tiens la consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion : je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche, comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église à la lueur de la lampe qui brûlait devant le Saint-Sacrement (1). » Seulement, après avoir reçu l'enseignement de sa mère, il avait subi celui des lectures cachées : la philosophie glaciale du siècle avait pénétré son esprit : « De chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était paralysé d'un côté, etc. (2). » Tel était son état d'àme au moment où il allait partir pour l'Amérique.