‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 3 sur 18 · CH.\PITRE II · texte numérisé non relu

CH.\PITRE II

Le Voyage d'Amérique

et la véracité de Chateaubriand.

C'est en 1791 qu'il commence à écrire son Yoijarje d' Amérique : il le corrige pendant sa campagne à l'armée de Condé, tirant de son havresac le manuscrit, et raturant au petit bonheur. A l'étape ou sous la tente, il ne lit pas, mais il conte à ses compagnons ses mirifiques aventures sur les rives du Meschacebé : « Mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages ; ils me les payaient en beaux contes ; nous mentions tous comme un caporal au cabaret avec un

(1) Mémoires, 1, d).

(2) Mémoires, i, 311.

conscrit qui paye l'écot (1). » Ne lui est-il pas resté quelques-uns de ces mensonges au bout de la plume ? Plus tard il avouera à ses amis qu'un écrivain n'est pas toujours un historien, et qu'il a le droit de compléter ses récits pour les mettre au point : près d'Autun, « je me suis trouvé, dit-il, engagé dans les monticules, partie de jour et partie de nuit ; les oiseaux chantaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol. Un petit bout de croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m'empêcher de mentir, car je sens que, si la lune n'avait pas été là réellement, je l'aurais toujours mise dans ma lettre (2). »

Quelle valeur a le récit écrit de ses courses en Amérique 'i Quelle confiance pouvons-nous avoir dans l'auteur du Voyage ? Sainte-Beuve avait des doutes et supposait que cette narration devait être très « romancée » (3). Depuis, les recherches critiques se sont multipliées. M. Bodier, dans la Revue ri histoire littéraire de la France, a attaqué la bonne foi de Chateaubriand, en 1899 et en 1900. M. l'abbé Bertrin a protesté dans le Correspondant du 10 juillet 1900, M. Bédier a répondu dans la Revue d'histoire littéraire en 1901, et enfin M. l'abbé Bertrin a répliqué par une brochure: Un problème d'histoire littéraire. Dans la Revue d'histoire littéraire de 1906, M. Dick, qui ne semble pas porter Chateaubriand dans son cœur, l'accuse de plagiats, de mauvaise foi et d'erreurs (4).

Je n'entrerai pas dans cette partie du débat, qui me paraît un peu livresque. Ni M. Bédier, ni M. Bertrin, ne sont allés en Amérique. Il vaut mieux s'en rapporter aux voyageurs ou aux Américains ; mais ils ne s'accordent guère. Dès 1827, le critique de « the American Quarterly Review » se montrait sceptique. On. parle

(1) Mémoires, ii, 60.

(2) Raynai., Len correspondants de Joubert, p. 182.

(3) Chateaubriand et son groupe littéraire, i, 123.

(4) Cf. sa thèse, Plagiats de Chateaubriand. Cf. V. Girauu. Revue, etc., liJOS, p. 333.

presque toujours par ouï-dire de cet article capital, qui a ouvert la discussion ; voici la traduction du passage le plus important : « Il n'est pas facile de déterminer quelles parties du pays il a vues, parce que nulle part il ne s'exprime nettement. Il dit qu'il a été à Richmond en Virginie, qu'il a vu Georges Washington à Philadelphie, qu'il a visité le champ de bataille de Lexington, qu'il a été au Niagara et au Canada. Il désire évidemment nous faire croire qu'il a vécu longtemps et beaucoup voyagé dans nos déserts et parmi nos Indiens, et que, en particulier, il est familier avec la Louisiane, le Mississipi et la Floride. Mais cela ne peut être. Ses descriptions de tableaux dans Atala et dans les Natchez sont entièrement fausses. Quelqu'un qui est capable de peupler les rives du Mississipi de perroquets, de singes et de flamants, ne peut avoir été là... Il n'en a pas, croyons-nous, d'autre idée que celle que l'on puise dans les livres de voyage (1). »

En revanche, dans la Revue Canadienne de 190.3^ M. Edmond J. P. Buron conclut que Chateaubriand en somme a pu parfaitement faire tout le voyage qu'il raconte ; que sa sincérité est entière. Pareillement M. Madison Stathers dans sa thèse sur Chateaubriand et VAmérique, tout en reconnaissant qu'il y a quelques erreurs de détail dans les descriptions, démontre que la couleur locale est d'une admirable fidélité artistique ; le style indien dans Chateaubriand ne se peut comparer qu'à la grande épopée de Longfellow, Hiaicatha ; les tableaux du Mississipi sont d'une vérité vivante, d'un rendu exquis, d'une précision scientifique.

Qui faut-il croire ? Qui a raison, de la vieille Quarterly Beciew ou delà. Revue Canadienne, de M. Dick ou de M. Madison Stathers, de M. Bedier ou de M. l'abbé- Bertrin? Je crois qu'un dernier témoin va venir départager les parties en présence, et établir avec précision

(1) Vol. II, septembre-décembre 1827, art. vi, p. 460-461. Le texte m'a été envoyé par M. Bluestone, étudiant de mon collègue Harvard,. M. de Sumichrast. Je remercie l'élève et le pratesseur.

le degré de confiance que nous devons avoir dans la véracité de l'admirable écrivain.

Dans l'introduction du Voyage Chateaubriand parle incidemment de ses compagnons de traversée, et en particulier de jeunes séminaristes de Saint-Sulpice que leur supérieur conduisait à Baltimore. M, Victor Giraud a publié dans le Correspondant du 10 août 1905 le récit de voyage qu'un de ces jeunes gens, l'abbé de Mondésir, écrivit près de cinquante ans plus tard. Avec cette précision que les vieillards ont dans leurs souvenirs de jeunesse, l'abbé de Mondésir narre en 1812 sa traversée de 1791, les menus épisodes de la vie du bord, les faits et gestes des passagers marquants : le vicomte de Chateaubriand semble avoir fortement agacé les séminaristes et les prêtres qui les accompagnaient. Certes le jeune gentilhomme est éloquent : il plaide à merveille, il prêche même avec enthousiasme : le jour du Vendredi-Saint, un crucifix à la main, il harangue l'équipage avec tant de force et de chaleur, « que, s'il se tut trouvé un Juif à bord, je ne doute nullement que nos matelots ne l'eusserit jeté à la mer ». Quand il assiste aux lectures pieuses de la petite troupe ecclésiastique, il demande à lire lui-même, et déclame les livres ascétiques sur le ton d'un tragédien, déclarant au supérieur qui proteste contre cette façon de lire, que lui, Chateaubriand, « met de l'àme à tout » ; et en même temps il inquiète la candeur des futurs abbés, se livrant à d'assez mauvaises plaisanteries sur les décisions de Rome à propos des Açores, effrayant ces jeunes gens en leur disant qu'un pape a excommunié ceux qui commettraient quelque erreur géographique à propos de ces îles. On n'est môme pas bien sur que le futur auteur du Génie n'ait pas réussi à communiquer son scepticisme à un séminariste, protestant converti, Tulloch, qui ne resta pas à Baltimore et revint en Angleterre. L'abbé de Mondésir devine dans le bouillant chevalier de Malte un « libertin ». Il n'admire qu'à moitié le courage un peu thétUral avec lequel Chateaubriand, pendant un grain, se fait attacher au grand mât et, secoué par le vent, couvert par les vagues, s'écrie : « 0 tempête, tu

n'es pas encore si belle qu'Homère t'a faite ! » Enfin l'excellent abbé de Mondésir nous permet de mesurer exactement le degré de confiance que nous devons avoir dans les récits de Chateaubriand : on a lu dans le Voyage l'émouvant récit du bain qu'il voulut prendre en pleine mer, piquant une tête du beaupré, imité par d'autres passagers, entraîné par un courant loin du navire tandis que les autres nageurs se cramponnent à une corde lancée du vaisseau ; et la houle d'épuiser ses forces, et les requins d'apparaître ! Enfin, n'en pouvant plus, il réussit à saisir lui aussi le bout du grelin : « mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à cette corde, et quand on nous attira au flanc du bâtiment, me trouvant à l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient ; à chacun d'eux nous plongions de dix ou douze pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un môme nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne.

« A la dernière immersion, je me sentis prêt à m'évanouir ; un roulis de plus et c'en était fait. Enfin on me hissa sur le pont à demi mort : si je m'étais noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres (1) ! » Quel art ! Que de détails frappants ! Comme le sourire mélancolique de la fin fait bien... et quelle désillusion quand le véridique abbé raconte à son tour la même scène, telle qu'elle s'est passée : « Le chevalier, je dirais presque le Don Quichotte, qui aimait à faire des essais souvent téméraires, voulut prendre un bain de mer dans l'Océan même. Les matelots eurent beau lui demander s'il en avait déjà pris, et, sur sa réponse que non, cherchèrent à le détourner d'une fantaisie dangereuse : il fallut lui céder... On lui passa des sangles et des cordages sous les aisselles, et il fut ainsi descendu sur le sol humide. A peine ses piedsy eurent-ils porté que le héros s'évanouit et qu'il fallut se hâter de le hisser à bord, crainte aussi

(1) Œuvres complètes, Didot, 1813, iv, 3U. — A moins d'indication contraire, toutes les références sont faites à cette édition.

qu'un requin ne le coupât en deux. Revenu à lui sur le tillac, il se mit à dire : « Eh bien ! je sais maintenant à quoi m'en tenir. » L'abbé de Mondésir ne mâche pas ses mots : Chateaubriand écrit des « menteries incroyables » ; il appartient à cette catégorie de pèlerins qui ne se font» nul scrupule de raconter comme vu de leursyeux « cequ'ils n'ont ni vu ni pu voir... Avis donc auxlecteurs « futurs ! »

Si j'ai insisté un peu longtemps sur cet épisode du Voyage et sur ces rapprochements entre la fiction et la réalité, c'est qu'il faut établir tout d'abord le degré de confiance que nous pouvons avoir dans le témoignage de Chateaubriand à ses débuts : les idées morales d'un écrivain ne valent en somme que ce que vaut l'homme ; sa moralité personnelle nous renseigne sur la valeur exacte du sermon qu'il nous fait : c'est un mauvais sermonnaire que celui qui ne nous prêche point par l'exemple.

L'auteur du Voyage n'est pas encore le puissant moraliste du Génie. Que veut-il nous enseigner ? Sous une forme originale et magnifique, que lui révélait la Muse inconnue qu'il était allé chercher si loin (1), Chateaubriand donnedes impressions, dessensationsabsolument neuves, comme la description, heure par heure, de tous les bruits que l'on entend dans la forêt vierge, et même de ses silences. Mais la doctrine contenue dans le Voyage n'a rien de bien nouveau ; elle renferme quelques éléments empruntés à Bernardin de Saint- Pierre, à ses théories sur les harmonies de la nature ; c'est le même abus des causes finales.

Par Bernardin Chateaubriand remonte jusqu'à Rouseau dont il est le disciple convaincu. Depuis longtemps on a remarqué que les chimères de Jean-Jacques sur l'innocence, le bonheur de l'état de nature, avaient entraîné notre héros chez les Hurons ; dans la Prairie, il espérait contempler vivantes les théories abstraites du Rêveur solitaire (2). Chateaubriand emporte dans

(1) Mémoires, i, 383.

(2) Ch. Benoit, Chateaubriand, p. 31.

sa mémoire trop fidèle les idées préférées, les manies intellectuelles, et jusqu'aux tics de Rousseau : quand il entend crier l'orfraie, le strix exclamator, il remarque que « cet oiseau est inquiet comme tous les tyrans ». Jean-Jacques eût approuvé le trait, et plus encore ce développement où l'auteur du yo//a<7e éprouve, ou croit éprouver, les impressions de l'homme évadé de la civilisation et rendu à l'état de nature : « Liberté primitive, je te retrouve enfin !... Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphalement sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez- vous pour un mot, pour un maître ; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j'irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature ; je ne reconnaîtrai de Souverain que celui qui alluma la flamme des soleils (1)... » En note l'auteur demande qu'on lui pardonne ce morceau, ce péché de jeunesse. De quoi demande-t-il pardon ? C'est jeune, c'est fier, et même ce n'est pas trop déclamatoire, parce que l'émotion est sincère. Il en est de ce passage comme de tout le Vojjage d'Amérique, c'est gauche par instants, mais c'est superbe de vie et de mouvement ; cela diffère d'une œuvre de la maturité, comme la statue rêcée en terre glaise de la statue réalisée en marbre. On sent que ce débutant sera un jour un artiste de génie.

On sait comment son séjour aux Etats-Unis prit fin,

(1) Œuvres, IV, 358.

et que la lecture fortuite d'un journal anglais lui apprit la fuite du roi, l'arrestation de Varennes, les progrès de l'éoiigration ; le 2 janvier 1792 Chateaubriand débarquait au Havre, ramenant avec lui « non des Esquimaux des régions polaires, mais deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala (1) ». Il rapportait dans ses bagages le manuscrit des Natchez au moins ébauché .

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