‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les Natchez.

Les derniers jours de la traversée avaient été mouvementés ; si nous en croyions le récit qu'il fait de la tempête qui les assaillit entre Guernesey et Aurigny, il était alors bien dégoûté de la vie, à vingt-quatre ans, car, dit-il dans son récit, très postérieur, il est vrai, aux événements, « je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage, et ne sentis point de joie d'être sauvé. Mieux vaut déguerpir de la vie quand on est jeune, que d'en être chassé par le temps (2) », Pourtant l'imminence du danger avait failli amener une crise dans les idées antireligieuses du jeune chevalier ; au péril de la mer des vestiges de foi reparaissent : « Il y avait parmi l'équipage des matelots français ; un d'entre eux, au défaut d'aumônier, entonna ce cantique k Notre- Dame de Bon-Secours, premier enseignement de mon enfance : je le répétai à la vue des côtes de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère (3). » Mais cette

(1) Mémoires, i, 439.

Cl) Mémoires, i, A'A^i.

(3) Mémoires, \, 437.

réapparition de la foi n'est qu'un éclair : Chateaubriand reprend sa vie, troublée par la tourmente révolutionnaire ; par point d'honneur plutôt que par ferveur royaliste, il émigré, avec regret, ayant toujours adoré son pays : « Je suis Français jusque dans la moëUe des os », écrira-t-il plus tard (1). Aussi l'exil lui est-il particulièrement lourd.

Le spleen met un deuil grisâtre sur les œuvres qu'il ébauche en Angleterre : « Je déposais la nuit, dit-il, la moisson de mes rêveries du jour dansles Natchez(2). » N'oublions pas non plus le parti qu'il lire de ses conversations chez la princesse d'Hénin ; il raconte ses voyages^ Delille lit ses vers, Malouet parle des colonies où il a passé (3), et lui donne probablement l'idée du sachem centenaire, de ce Chactas qui a vu Louis XIV, en lui contant l'histoire de ce Jacques des Sauts, qui avait été blessé à Malplaquet : âgé de cent dix ans quand Malouet le rencontra, encore vert, ayant gardé toute sa mémoire, il parlait à Malouet de Louis XIV, « un beau et grand prince », de la bonté de Fénelon à la porte duquel il avait monté la garde et qui avait pansé ses blessures (4). Et pareillement Chactas raconte à René qu'il a causé avec Fénelon, que, dans une soirée chez Ninon, il a vu La Fontaine^ Racine, Molière, Boileau, et même Voltaire au berceau !

Pour le fond des idées, la philosophie de Rousseau continue à apparaître par instants : « Le frère d'Amélie s'était endormi l'homme de la société, il se réveillait l'homme de la nature. Le ciel était sur sa tête, comme le dais de sa couche, etc. (5). » On remarque dans cet étrange poème une bizarre complexité de croyances et d'opinions ; dans une seule phrase de quatre lignes on trouve la mythologie virgilienne, le dieu de la guerre indien et le diable : « Quatre députés, portant le calu-

(1) Becue de Pari^, 1831, xxviii, 172.

(2) Mémoires, i, 325.

(3) Mémoires de Malouet, i, 120.

(4) Malouet, i, 126-129 : ii, 129, 309-400.

met de paix, furent envoyés au fort Rosalie. Mais Areskoui, fidèle aux ordres de Satan..,, suivait à quelque distance les messagers de paix avec la Trahison, la Peur la Fuite, les Douleurs et la Mort (1). » Le catholicisme apparaît dans les Natchez ; n'est-il qu'un décor comme dans la Henriade !^ Est-ce l'imagination seule de Chateaubriand qui parle, sans l'assentiment de son esprit et de son cœur, lorsqu'il introduit dans ce poème l'Eternel, les Anges, sainte Geneviève ? Non ; le mysticisme breton qui couve toujours sous le scepticisme superficiel du fils du xviii® siècle, donne à ce merveilleux un fond de sincérité, et par conséquent de véritable beauté. Ce n'est pas pourtant dans cet emploi littéraire de la religion qu'il faut voir le véritable intérêt du livre : si l'auteur a rêvé d'abord de composer un poème, c'est surtout un roman qu'il a écrit. Le caractère et le rôle de René dans les Natchez contiennent une véritable doctrine morale, un enseignement par l'exemple qui crée chez le lecteur un désir d'imitation. On sait de reste que René est le père, au théâtre, de toute la lignée des héros romantiques, et, dans la réalité, du Jeune-France qui, se conformant à la mode, essaye « d'être pâle, verdàtre, un peu cadavéreux s'il était possible : cela donnait l'air fatal, byronien, dévoré par les passions et les remords », nous dit Théophile Gautier (2). René leur ressemble, tout en gardant son originalité ; c'est surtout un jettaiore, portant partout avec lui le trouble et le désespoir, et voici comment Chateaubriand dresse devant nous la statue de cette espèce de divinité malfaisante : « Il accomplissait son sort dans toute sa rigueur. Déjà la distraction qu'un long voyage et des objets nouveaux avaient produite dans son àme, commençait à perdre sa puissance... Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de

(2; Histoire du romantisme, p. 31.

personnages en mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait la cause invisible de tout : aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants : c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir ou respirer sans mourir (1). »

Dans cette âme étrange les sentiments les plus naturels se déforment : Chateaubriand a prêté à son René quelques-unes des passions qui devaient logiquement se développer dans le cœur des émigrés, mais il les a modifiées ; ainsi leur horreur pour le tribunal révolutionnaire se transforme chez René en haine de la justice et de la loi, en amour de l'anarchie ; devant le conseil de guerre qui le juge à la Nouvelle-Orléans, René se dresse comme un ennemi de la société : « Une joie cruelle s'était glissée au fond de son cœur : se sentir innocent et être condamné par la loi était, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l'ordre social (2) . »

Cette révolte est d'autant plus notable que le héros des Natchez, c'est Chateaubriand ; ce qu'il dit de René est au iTioins aussi vrai de lui-même : « Impatient de tout joug, importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendait lui pesaient ; on le fatiguait en l'aimant. » Ne dirait-on pas une confession tirée des Mémoires d'Outre- Tombe au moins autant qu'un passage des Natchez ? C'est lui, dans René ; c'est encore lui dans Chactas racontant ses voyages de France en Amérique, ses traversées, perché sur la grande hune ; la tempête que Chactas décrit est mot pour mot celle que Chateaubriand raconte dans ses Mémoires. Et surtout Chactas devenu déiste, c'est Chateaubriand fils du xviii® siècle. Il admet Dieu, mais il discute l'Eslise, Le trouble reli-

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