‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 5 sur 18 · H) IV · texte numérisé non relu

H) IV

gieux qui est en lui, il le donne même à un simple guerrier indien : « L'homme ne peut être parfait ; aux qualités les plus héroïques, Outougamiz mêlait une feiblesse : de la crainte de Dieu, crainte salutaire sans laquelle il n'y a point de vertu, Outougamiz était descendu jusqu'à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendait facile à tromper : un prêtre était pour le frère de Céluta un oracle (1). » C'est bien Chateaubriand qui parle ainsi pour son compte, et c'est pour son propre compte qu'il écrit la lettre d'adieu de René à Céluta, véritable cri d'orgueil démoniaque : « ... Céluta, il y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser la Providence et qu'elles corrigeraient de îa manie d'être...

« L'éternité 1 peut-être, dans ma puissance d'aimer, ai-je compris ce mot incompréhensible. Le ciel a su, et sait encore, au moment même où ma main agitée trace cette lettre, ce que je pouvais être : les hommes ae m'ont pas connu...

« ... Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu 1 recule devant cet abîme...

« .le cherchais ce qui me fuit ; je pressais le tronc des chênes... J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur : un degré de chaleur de plus et j'animais des êtres insensibles...

« C'est toi, Etre suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre (2) !... »

Plus tard, un peu calmé par l'âge, Chateaubriand éprouve quelque gêne en relisant cette partie de son œuvre, surtout en pensant qu'il a pu avoir des imitateurs : « La lettre de René... est de ma première manière ;... je ne sais ce que les René qui m'ont suivi

(1) IV, ôfil.

(i2> IV, 5S7-589.

ont pu dire pour mieux approcher de la folie (1). » C'est justement ce point faible qu'indique le critique des Débats dans le numéro du 5 février 1827 : « Pour me résumer, je dirai que les Natchez sont l'œuvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et original ; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle ; l'illustre auteur me permettra d'ajouter : et qui ne doit pas en avoir. » Chateaubriand pense à peu près ainsi de son ouvrage, car il remercie M. de Fèletz, l'auteur de l'article : « Vous avez bien raison, et je serais bien fâché qu'on imitât les Natehez : il y a quelque chose de funeste dans cet ouvrage (2). » Ni l'unité artistique n'apparaît dans cette œuvre composite, ni la doctrine n'eu est sûre : non seulement elle prête à la passion déréglée une beauté immorale, mais encore elle est d'un éclectisme déconcertant : est-ce un philosophe platonicien qui parle, ou un disciple de Jean-Jacques, ou un chrétien ? On ne le sait trop, et Chateaubriand ne le savait probablement pas lui-même, car il traversait une période de désarroi complet, sous l'influence déprimante de l'exil et de la misère : l'œuvre la plus caractéristique de cette période, c'est V Essai sur les Révolutions.

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