CHAPITRE IV
L'Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution française.
On ne peut guère appliquer à V Essai la théorie de Musset sur l'effet de la douleur dans l'âme de l'écrivain :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ;
(1) Mémoires, m, 58.
(2) GiRAUD, Chateaubriand, p. 29i.
VEssai est un long cri de désespoir, et ce n'est pas un beau cri ; en religion, en politique, c'est un blasphème, car, en politique. Chateaubriand va jusqu'à l'anarchie ; en matière religieuse il en arrive au matérialisme. Plus tard ce sera pour lui la page la plus douloureuse de son œuvre, celle qu'il voudrait déchirer.
Pourtant VEssai peut s'expliquer par l'influence du milieu où vit l'auteur, par la très réelle détresse où il se trouve. Il ne joue pas à la pauvreté élégante ; il connaît la vraie misère. Il y a un accent de sincérité indéniable dans le passage où il raconte que pendant cinq jours il a vécu de pain et d'eau : « La faim me dévorait : j'étais brûlant ; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau ; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulangers, mon tourment était horrible (1). » Sans doute il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce que raconte Chateaubriand, ni considérer les Mémoires comme parole d'évangile ; M. Le Braz a heureusement complété ce récit des sept années que notre héros vécut en Angleterre, de 1793 à 1800, de vingt-cinq à trente-deux ans ; il nous a expliqué ce que signifie cette lettre de Chateaubriand au docteur Davey, le 16 janvier 1797 : « I give up ail sorts of teaching » : le vicomte, qui consent à décrire sa misère, ne veut pas avouer qu'il a été professeur de français dans une institution privée (2) ! »
L'émigré finitpar dompter la mauvaise fortune à force de respect de soi-même. Une anecdote que Philaréte Charles raconte dans ses Mémoires montre que l'opinion anglaise, si elle était partagée sur Chateaubriand, comprenait autant de défenseurs que d'ennemis : le vieil archéologue pointu et grincheux Porden discute avec le libraire Baylis sur les mérites et démérites de Chateaubriand parvenu au pinacle : « Ah ! ne me parlez pas de lui, s'écria le vieil architecte ; je l'ai vu ré-
(1) Mémoires, u, 120.
(2) Revue de Paris. 13 août 1907 et 15 juillet 190S.
publicain, sentimental, wertherien, déclamateur, incrédule et jacobin... » — Baylis, le libraire, prit la défense de M. de Chateaubriand en ces termes : « Vous ne savez pas un mot de ce que vous dites !... Je l'ai VM vivre ici très misanthrope et très solitaire, parce que, dans son exil, il était fier et malheureux, c'est-àdire extrêmement respectable. » {!)
Ce n'est pas seulement l'orgueil ou la vanité de Chateaubriand qui saignent pendant son émigration ; son corps même est épuisé par les épreuves physiques et morales : condamné par tous les médecins anglais qu'il consulte, il écrit son livre dans une tristesse facile à comprendre : « L'amertume des réflexions répandues dans V Essai n'étonnera donc pas : c'est sous le coup d'un arrêt de mort, entre la sentence et l'exécution, que j'ai composé cet ouvrage. Un écrivain qui croyait toucher au terme, dans le dénùment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde (2). » Sa désespérance est complète, parce qu'il ne trouve plus en lui-même l'ombre d'un réconfort religieux. A un moment où il croit qu'il va mourir, tourne-t-il, comme on l'a dit, son cœur vers Dieu (3) ? Ecoutons-le : « Vers la fin du jour, je m'étendis sur le dos à terre dans un fossé, les yeux attachés sur le suleil, dont les regards s'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles ; nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion. Le dernier bruit que j^entendis était la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil (-4)... » Le mot « religion » y est bien, mais la chose n'y est pas. Il y a là une corde qui n'est pas brisée, sans doute, mais qui est complètement détendue.
(1) Mémoires, de Ph. Ciiasles, i, 177, 179.
(2) Mémoires, ii, l!0.
(3) Abbé Bertri.v, De la sincérité, p. 140.
(4) Mémoires, n, 92.
L'énergie de Chateaubriand est bien diminuée par l'exil et la pauvreté, trop lourds pour sa jeunesse. Quand Victor Hugo se raidit dans sa fière opposition, à Jersey, et déclare qu'il accepte l'âpre exil, il est soutenu par sa famille, ses amis, l'orgueil de son attitude, et des revenus suffisants pour vivoter, en attendant que l'aisance puis la fortune reviennent : enfin il se porte bien. — Chateaubriand, lui, apprend tous les jours que quelqu'un des siens a été exécuté ; il est perdu dans la foule ; il a à peine de quoi s'acheter du pain, et il est malade. Aussi ne peut-il écrire l'équivalent des Châtiments : il compose V Essai, et cet Essai est même une preuve réelle de résistance morale, car l'auteur n'a pas fait un livre de vengeance : il a tenté un effort vers rimpartialité.de l'histoire.
Comment apprécie-t-il la Révolution ? Est-ce avec cette admirable clairvoyance qui lui fera dire plus tard, en parlant de la première assemblée : « Que serait-ce si elle s'en fut tenue aux cahiers des Eiats Généraux et n'eut pas essayé d'aller au-delà ! Tout ce que l'expérience et l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant trois siècles, se trouve dans ces cahiers... Nous avons traversé sans profit des abîmes de crimes et des tas de gloire ; la République et l'Empire n'ont servi arien... Nous n'avons pas fait un pas depuis l'Assemblée constituante (1). » Dans V Essai Chateaubriand est encore trop près des événements pour pouvoir les apprécier froidement. Il les juge non pas dans les documents, mais d'après des légendes : il ne croit pas calomnier les représentants du peuple en reprenant contre eux une des plus médiocres inventions de l'esprit de parti : on avait prétendu que les membres de l'assemblée étaient ivres dans la nuit du 4 août ; à propos de cette loi de Solon, « que le magistrat qui se montre en état d'ivresse aux yeux du peuple soit à l'instant mis à mort », il écrit cavalièrement : « Ces décretslà sans doute n'étaient pas faits pour la France. Que
(Ij Mémoires, i, 282-283.
fût devenu, sous un pareil arrêt, toute l'Assemblée constituante dans la nuit du 4 août 1789 (1) '( » Il fait pis encore : il confond perpétuellement les époques, les hommes, et même, les mots: quand il compare les Pédiens, les Aériens et les Paraliens à la Plaine^ à la Montagne et au Marais, il fait un contresens, ou mieux un jeu de mots historique qu'il déclarera plus tard « détestable et parfaitement ridicule (2) ». Tous ces défauts lui viennent en quelque sorte du dehors, des circonstances, et n'ont rien d'étonnant, car ils sont déterminés par l'époque. Par contre il est surprenant qu'un contemporain, une victime de la Révolution, puisse par instants la juger d'aussi haut qu'il le fait, de la hauteur de son génie : « Il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qui en résultent : mais pour ceux qui s'en trouvent à une grande distance l'effet est précisément inverse (3). »
Du reste VEssai n'est pas un livre d'histoire, c'est plutôt de la philosophie de l'histoire que Chateauljriand a tentée ; quelles sont les thèses qu'il développe f II se montre plutôt dur pour ses compagnons d'émigration, quand il les compare aux exilés d'Athènes qui, « poursuivis par la mort, se hâtèrent de quitter en foule une patrie dévouée ; mais, plus heureux que les émigrés français, ils emportèrent avec eux leurs richesses, et conséquemment leurs vertus (4) ». Que leur reproche-t-il ? Est-ce de ne pas avoir la foi monarchique ? Pour son compte il manque, aussi complètement que possible, d'enthousiasme royaliste. Le scepticisme anarchiste, dont nous avons constaté des germes chez lui, s'épanouit maintenant : « Que m'importe que ce soit la
(1) Œuvres, i, 258.
(2) Préface des Mélanges PoUtif/ues.
(3) Œuurei. i, 375.
loi OU le roi qui me traîne à la guillotine ? On a beau se torturer, faire des phrases et de l'esprit, le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement (1). » Dans le désenchantement que lui causent la chute de la monarchie et le cj'clone social de France, il jette un regard de mépris sur toutes les sociétés sans exception et les déclare pourries : « Quoi ! il faudra que je tolère la perversité de la société, parce qu'on prétend ici se gouverner en république plutôt qu'en monarchie ; là, en monarchie plutôt qu'en république 1 II faudra que j'approuve l'orgueil et la stupidité des grands et des riches, la bassesse et l'envie du pauvre et des petits ? Les corps politiques, quels qu'ils soient, ne sont que des amas de passions putréfiées et décomposées ensemble : les moins mauvais sont ceux dont les dehors gardent encore de la décence et blessent moins ouvertement la vue ; comme ces masses impures destinées à fertiliser les champs, sur lesquelles on découvre quelquefois un peu de verdure (2j. »
Chateaubriand atteint les dernières limites de la négation. Dans cet écroulement de ses convictions d'autrefois, rien n'est resté debout, pas même sa foi religieuse. L'exemplaire de l'^'ssai avec notes manuscrites, que Sainte-Beuve a eu entre les mains, montre que l'émigré, dans cette espèce de chute morale, a touché le fond du matérialisme (3). C'est un document dont il faut évidemment tenir compte dans l'histoire de la vie intime de Chateaubriand, mais je ne crois pas que, en bonne justice, on ait le droit de s'en servir pour mettre l'auteur de V Essai en contradiction avec l'auteur du Génie. On ne doit opposer à des écrits publics que des écrits publics ; tout au plus peut-on comparer à un imprimé les manuscrits de la même année, presque du même mois.
(3) Lundis, 3* éd., x, ~i et suiv.
LES IDÉES MORALES DE CHATEAUDRL^iND 29
Dans cette affaire Sainte-Beuve raisonne moins en juge qu'en avocat, en avocat du diable. Et semlMablement nous devons écarter l'argumentation trop favorable de M. l'abbé Bertrin, qui semble plaider en avocat du bon Dieu lorsqu'il dit : l'auteur de VEssai «jugeait le Christianisme et l'Eglise, et il les jugeait à la fois d'un ton tranchant, et avec une pensée indécise. Bref Chateaubriand était sceptique, ou peu s'en faut (1) » .
Je crois qu'il ne s'en faut de rien du tout, et que Montaigne aurait contresigné sans réserves cet aphorisme : « Peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à être non pas sans principes, mais sans opinions déterminées (2). » N'est-ce pas exactement ce que fait Chateaubriand, lorsque, reprenant la fameuse péroraison de Tacite dans la Vie d' Agricola, il s'excuse de paraître croire à l'immortalité de l'àme : « Qu'on me pardonne ce moment de faiblesse : Vertueux Malesherbes ! S'il est vrai qu'il existe quelque part une demeure préparée pour les bienfaiteurs des hommes, vos mânes illustres, réunis à ceux de l'auteur de VEmile, habitent maintenant ce séjour de paix (3). » Dans ce vague Elysée on ne trouve plus même l'idée de Dieu ni de la Providence : « Les hasards par qui tout arrive » !... Ce n'est pas un lapsus : c'est l'expression précise d'un système : la foi lui semble morte, tout au moins dans notre pays : « Depuis le règne de Louis XIV, la religion ne fit plus que décliner en France ; et elle s'est enfin évanouie avec la monarchie dans le gouffre de la révolution (4). » Il n'a même pas un sentiment de commisération pour le clergé dont les sanglantes épreuves pourraient apitoyer jusqu'aux incrédules ; il en parle plutôt en voltairien : « J'entends par prêtres des ministres dévoués au service de l'autel, qui... vivent des préjugés
(l) La sincérité religieuse, p.
^2) Œuvres, i, 24S. (3) Œuvres, i, 371.
<4; Œucres, i, 403,
du peuple comme mille autres états, etc. (1). » On retrouve dans V Essai un souvenir des hâbleries qu'il se faisait un malin plaisir de raconter, sur le vaisseau qui l'emmenait en Amérique, pour scandaliser les jeunes séminaristes (2).
N'y a-t-il que cela dans V Essai ? Ce livre de désespérance n'est-il qu'un pamphlet 1 N'y a-t-il pas d'autres textes à en tirer, à mettre dans l'autre plateau de la balance ? N'y a-t-il pas, outre ces cris de désespoir, des mots que l'on puisse considérer à la fois comme des survivances de la religion d'antan et des germes de résurrection morale f C'est bien là ce que Chateaubriand affirme dans la préface qu'il écrit en 1826 pour sa réédition de V Essai : « C'est le combat d'Oromaze et d'Arimane : les larmes maternelles et l'autorité de la raison croissante ont décidé la victoire en faveur du bon génie (3). » C'est également ce que pense une lectrice très bienveillante, la marquise Marie : discutant avec Montalivet sur V Essai, elle soutient que « ce gros livre n'était ni aussi impie ni aussi mauvais qu'on se plaisait à le dire (4) ». Le même homme en effet qui parlait tout à l'heure du clergé avec une sorte de haine à la Voltaire, lui rend, presque immédiatement après, jusiice quand il étudie l'Eglise de France avant 1789 : « Quant aux curés, ils étaient pleins de préjugés... ; mais la simplicité des cœurs, la sainteté de la vie, la pauvreté évangélique, la charité céleste, en faisaient la partie la plus respectable de la nation. J'en ai connu quelques uns qui semblaient moins des hommes que des esprits bienfaisants descendus sur la terre pour soulager les maux de l'humanité . Souvent ils se dépouillaient de leurs vêtements pour en couvrir la nudité de leurs semblables ; souvent ils se refusèrent la vie même pour nourrir le nécessiteux (5). »
(1) Œu'-res, i. 408.
(2) I, 414-415 ; cf. MoNDÉsiR, p. 588-5N9, Ci) I, 212.
(4) Un dernier amour de René, p. 17-18.
(5) Œuvres, i, 410.
LES IDÉES MORALES DE CHATEAUBRIAND 3î
Tout bien pesé, il faut arriver à une conclusion sur ce livre qui nous intéresse surtout parce que son auteur va bientôt écrire le Génie du Christianisme. Devons-nous penser, avec Sainte-Beuve, que Chateaubriand n'a jamais pu se guérir complètement du matérialisme dont il s^était senti atteint au fort de sa détresse^ et qu'il en a gardé, au fond de son être, comme une sorte de diathèse morale ? Rien ne permet de le penser. Au contraire, je croirais volontiers que, de son passage dans le camp des incrédules, il avait conservé surtout la connaissance de leur état d'àme ; ainsi qu'un médecin qui soigne mieux une maladie qu'il a pu observer sur lui-même, Chateaubriand sait comment on attrape l'incroyance et comment on s'en guérit. C'est l'auteur de V Essai qui pourra écrire dans les Mémoires d Outre-Tombe : « Armand Carrel n'était pas aussi antireligieux qu'on l'a supposé : il avait des doutes ; quand de la ferme incrédulité on passe à l'indécision, on est bien près d'arriver à la certitude (1). » N'étaitce pas sa propre histoire qu'il contait là "i II le dit, plus explicitement encore, en 1822 : « L'Essai n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. A travers les ténèbres de cet ouvrage se glisse un rayon delà lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. II ne fallait pas un grand etlort pour revenir du scepticisme de VEssai à la certitude du Génie du Christianisme {2). »
Ce qui le prouve, avec la précision d'un fait, c'est que Chateaubriand a pu faire à cet ^ssai de très nombreux emprunts pour ses œuvres les plus religieuses. La chose n'avait pas échappé à Sainte-Beuve (3), et depuis quiconque a écrit sur Chateaubriand l'a constaté de môme (4). Le chapitre xlvi de la première partie nous fait penser à René, à Atala ; le cha-