‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE PREMIER Atala · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Atala

Le Génie du Christianisme en manuscrit contenait à la fin de la IV° partie un roman intitulé : « Atala, ou les amours de deux sauvages dans le désert ». Chateaubriand en annonça la publication à part dans une lettre au oitoyen rédacteur du Journal des Débats (1). La raison qu'il en donne n'est guère plausible : « Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de le publier à part, avant mou grand ouvrage. » Il est beaucoup plus vraisemblable que Chateaubriand sépare Atala du Genze sur les représentations de ses amis ; on se figure volontiers Fontanes, avec sa brusquerie et sa voix rude (2), lui faisant

(1) N' du 10 germinal an IX (31 mars ISOl) cité par V. Giraud, Chateaubriand, p. 2til.

(2) Mémoires d'Outre-Tombe, ii, 246.

remarquer que ce roman n'est guère à sa place dans le Génie ; nous serons de cet avis, surtout si nous le lisons dans l'édition princeps (1). C'est là qu'il faut chercher les raisons de l'enthousiasme excité par Aiala, la véritable influence morale qu'elle a pu avoir, et non pas dans l'édition de 180ô, corrigée conformément aux critiques de Morellet, de Chènier, et aux progrès propres du talent de Chateaubriand entre 1801 et 1805 (2). C'est sous sa première forme (^n'Atala a parlé avec le plus d'ardeur aux imaginations des lecteurs et des lectrices : au lieu de servir de document contestable à la thèse du Génie^ elle se présente comme un roman très ardent et très pur, comme un mélange de sensualité, de chasteté et de religion.

C'est en effet une œuvre très composite que l'histoire des amours de Chactas et d'Atala. Sans prétendre parler ici à fond de l'art dans Aiala, il faut bien en dire un mot, et remarquer que l'impression indécise, pour ne pas dire trouble, produite par le roman, ne vient pas uniquement des idées morales qui y sont contenues, mais aussi d'un art qui tâtonne encore un peu. Dans le style même, nous voyons passer des réminiscences de l'antiquité classique, un peu surprenantes dans la bouche d'un sauvage : quand Chactas nous dit : « Trois fois j'évoquai i'àme d'Atala », il nous rappelle, parce que Chateaubriand lui-même se l'est rappelé, le vers de Virgile :

... Et magnâ Mânes ter voce vocamus.

Son Aiala est une première incarnation de la Sylphide de son enfance, et en même temps un croquis fait d'après nature sur une Floridienne qu'il admirait fort comme présentant le type très réussi de « la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole » (3).

(1) Ou dans la reproduction de cette édition princeps publiée par M. Giraud.

(2) Ci'. Châtelain, Reuue d'Histoire littéraire de la France, 1902, p. 414 et suiv.

(3) Mémoires, i, 307 et 406.

Cet art, du reste, tend à s'unifier, à s'épurer, à éliminer les éléments disparates, et à se rapprocher de la perfection. Chateaubriand touche à la beauté idéale dans sa description d'Atala morte : « Quiconque eût ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière, aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité endormie. »

Cette virtuosité met en valeur des sentiments particulièrement vivaces alors en France, ou des vérités humaines qui nedépendent ni du temps ni de l'espace. Quel écho dut trouver dans la génération de 1801 ce passage qui rappelait tant de liens très cfiers, rompus si vite : « Heureux ceux qui n'ont pas vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères ! Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal. » Pour nous, tout cela c'est de l'histoire sentimentale d'avant-hier. Mais voici qui est plus près de notre cœur ; c'est cette réflexion à la Pascal sur les limites de notre sensibilité : « Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles ; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cœur de l'homme est fini ; c'est une de nos grandes misères ; nous ne sommes pas même capables d'être longtemps malheureux ! »

Il y a là une source vive de fraîcheur pour des cœurs desséchés par la sensibilité trop intellectuelle du xvni* siècle. Au point de vue religieux, c'est une rupture très nette avec l'auteur du Dictionnaire philosophique, annoncée dès la préface. Par un effort qui doit lui coûter davantage. Chateaubriand rompt également avec Jean-Jacques : « Je ne suis point, comme M. Rousseau^ un enthousiaste des sauvages ; et, quoique j'aie peutêtre autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que \a.purenature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu l'occasion de la voir. » L'ancien disciple des philosc^hes revient non seulement au sentiment religieux de son enfance, mais

il professe encore sa vénération pour l'Eglise ; étant donné le respect humain régnant à cette date, Chateaubriand montre beaucoup de courage en disant : « Quant au missionnaire, j'ai cru remarquer que ceux qui jusqu'à présent ont mis le prêtre en action, en ont fait un scélérat fanatique, ou une espèce de philosophe. Le père Aubrij n'est rien de tout cela. C'est un simple chrétien qui parle sans rougir de la croix^ du sang de son divin Maître... En un mot, c'est le prêtre tel qu'il est (1). »

Tout cela est tiré de la préface ; le livre est la réalisation de ces théories. Sur la beauté et la force triomphante de la religion dans une âme tentée par la passion, il y a là des pages célèbres (2). Il y en a aussi de contestées. Sainte-Beuve a protesté, avec une violence un peu bizarre chez un sceptique, contre un passage de la messe dans le désert, au soleil levant : « Son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre en ce moment même élevait dans les airs. » Sainte-Beuve, se rappelant qu'il a écrit l'histoire de Port-Royal, s'indigne en janséniste austère : « Et il tire de cet accident du rayon une raison de croire... Légèreté et faux brillant en matière de foi. Bon Dieu ! mais que doivent penser de ces jeux de lumière ceux qui croient tout gravement au Saint-Sacrement de l'autel, et qui, par conséquent, n'y croient pas moins les jours de nuage que les jours de soleil (3). » Sainte-Beuve plaisante, et même il fait là une assez mauvaise plaisanterie : est-ce pour les continuateurs des Messieurs de Port-Royal que Chateaubriand écrit, ou pour les anciens disciples de Voltaire qu'il veut attirer par la beauté, la grâce de la religion ? Or, de bonne foi, n'y at-il pas un véritable charme dans le passage critiqué par Sainte-Beuve, et qu'il faut citer en entier : « Aussitôt, dit Chactas, le prêtre divin revêt une tunique blanche

(1) Je crois du reste que Chateaubriand se flatte en disant cela.

(2) Ed. GiRAUD, p. 44-4in

(3) Sainte-Beuve, ChateaubiHand et son groupe, i, 240.

d'écorce de mûrier, qu'il avoit apportée avec lui ; les vases sacrés sont tirés d'un petit tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes et le mystère commence au milieu du désert.

« L'aurore paroissant derrière les montagnes enflammoit le vaste orient. Tout étoit d'or ou de rose dans la solitude; les ombres répétoient les feux colorés du ciel, et la dentelure des bois et des rochers qui s'enchaînoient sur leurs rives. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abyme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce moment même, élevoit dans les airs. 0 charme de la religion ! ô magnificence du culte chrétien ! Pour sacrificateur un vieil hermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages ! Non, je ne doute point qu'au moment où nous tombâmes la face contre terre, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne descendît sur toutes les forêts, car je le sentis descendre dans mon cœur (1). » Combien de lecteurs de 1801 ont du sentira ce moment, eux aussi, descendre dans leur cœur une émotion d'antan ? Auprès dépareilles beautés^ que valent les petites critiques de détail ? Qu'importe que l'on puisse constater une contradiction étrange entre la fidélité d'Atala au vœu qui l'empêche d'épouser Chactas, et sa désobéissance à la religion qui condamne le suicide (2) ? Qu'importe encore qu'on ait pu blâmer chez l'émigré revenu en France son adhésion chrétienne à celui qui est, à ses yeux, le sauveur de la société ?• « On sait ce qu'est devenue la France jusqu'au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe de réconciliation, quand elle est lassée de punir (3). » Il y eut certainement des

(1) Ed. GiRAL-D, p, 117-118.

(2) Benoit, Chateaubriand, p. 109.

(3) Préface, p. xi.

sourires ironiques à Mitau, dans l'entourage de Louis XVIII, mais Chateaubriand fit couler des larmes religieuses en France et ailleurs.

En matière de théories morales, il ne suffit pas d'apprécier la valeur propre d'une doctrine, il faut encore tenir compte de sa diffusion, du succès du livre qui la contient. Pratiquement en effet on n'a pas à tenir compte d'un moraliste qui, à force d'insuccès, est quasi inédit. La valeur morale d^Atala nous intéresse à proportion de son succès : or quatorze traductions répandirent en Europe l'œuvre et le charme qu'elle contenait (1). Popularisée, vulgarisée presque, si la chose eut été possible, par l'imagerie d'Epinal (2), excitant l'enthousiasme même chez les vieillards (3), Atata touchait surtout les jeunes cœurs. Les esprits les plus puissants et les plus divers ont confessé l'extraordinaire influence de ces quelques pages sur leur sensibilité. Ulric Guttinguer, qui a seize ans à l'apparition du livre, raconte que sa génération, gâtée par ses lectures erotiques, trouve dans Atala « les premiers correctifs de l'immoralité amoureuse et charnelle » qui les dépravait (4). David d'Angers, qui a douze ans à la publication du roman, dira : « Au cours de mes nuits studieuses,... s'il advenait que la fatigue et le sommeil fussent sur le point de triompher de mon courage, je lisais quelques pages... d'A^a/a. Des larmes abondantes inondaient mon visage, et la réaction était produite. Je me remettais à l'ouvrage (5). » Qainet, qui vient un peu plus tard, a écrit une de ses plus belles pages sur l'enchantement qu'il ressentit en contemplant cette poésie édénique (6). Sans doute la passion humaine qui remplit le livre était pour beaucoup dans cet enthousiasme que les beautés religieuses n'eussent pas suffi,

(1) Pailiiès, Chateaubriand, na femme et ses amis, p. 84.

(2) Mémoires d'Outre-Tombe, il, 247 ; vi, 337.

(3) JOUBERT, II, 42t.

(4) Mémoires inédits cités par L. Séché, Lamartine, p. 5G.

(5) JouiN, Daoid d'Angers, p. 289.

(6) Reçue de Paris, 1831, iv, 201-202.

seules, à exciter. Des moralistes un peu sévères disaient, comme Joubert : « Chateaubriand a donné aux passions une innocence qu'elles n'ont pas... Dans Atala les passions sont couvertes de longs voiles blancs. «

C'est un livre de flamme et de feu, tout au moins dans la première édition, avant que Chateaubriand, attiédissant toutes ces ardeurs, l'eut rendu plus accessible aux différents âges de la vie. Dans son intégrité première, il aurait fait assez étrange figure dans le Génie, et l'auteur a eu raison de le publier à part. Pourtant il en est inséparable, car c'est peut-être en souvenir des émotions troublantes qu'ils devaient à Atala, que tant de lecteurs se sont précipités sur le Génie du Christianisme à son apparition : les séductions du roman les avaient préparés à goûter le charme plus grave de l'apologie. Chateaubriand a eu raison de dire dans sa Défense du Génie du Christianisme : « A l'égard à^Atala^ on en a tant fait de commentaires, qu'il serait superflu de s'y arrêter. On se contentera d'observer que les critiques qui ont jugé le plus sévèrement cette histoire, ont reconnu toutefois qu'elle faisait aimer la religion chrétienne, et cela suffit à l'auteur. En vain s'appesantirait-on sur certains tableaux ; il n'en semble pas moins vrai que le public a vu sans trop de peine le vieux missionnaire, tout prêtre qu'il est, et qu'il a aimé dans cet épisode indien la description des cérémonies de notre culte. C'est Atala qui a annoncé et qui a peut-être fait lire le Génie du Christianisme (1). »

(1) Œucreg, m, 283.

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