XII . INTRODUCTION
Vous voyez, écrit-il à un ami, combien la louange de l’homme de : bien est séduisante... Quoique je n’aie pas tardé à rentrer en moimême et à reconnaître combien le sujet était au-dessus de mes forces, je n’y ai pas tout à fait renoncé, mais j'attendrai. C'est par ce morceau que je voudrais prendre congé des lettres. Si jamais je l’exécutais, il serait précédé d’un discours dont l’objet ne vous paraîtra ni moins important ni moins difficile à remplir : ce serait de convaincre les hommes que, tout bien considéré, ils n’ont rien de mieux à faire dans ce monde que de pratiquer la vertu. J'y ai déjà pensé, mais je n'ai encore rien trouvé qui me satisfasse. Je tremble lorsqu'il me vient à l'esprit que, si la vertu ne sortait pas triomphante du parallèle, il en résulterait presque une apologie du vice. Du reste la tâche me paraît si grande et si belle, que j'appellerais volontiers à mon secours tous les gens de bien. 1
On voit là pourquoi Diderot n’a Jamais réalisé son dessein : c'est par une sorte d’effroi devant la majesté du sujet et par la crainte de compromettre la vertu s’il ne parvenait à la faire aimer.
Au reste, il eut peut-être d’autres raisons pour ne point développer ses idées en système : esprit tout de prime saut, «faiseur de digressions perpétuelles », et, comme il dit lui-même, « toujours à la dictée du moment » ?, il était peu propre à enchaîner de suite principes et conséquences. Bien plus, ainsi qu’il arrive, Diderot érigeait en régle ce défaut ou cette particularité de son génie. Il s'élève en mainte occasion contre les systèmes et contre les « systémateurs » que combattait au xvirIe siècle tout un groupe d'écrivains Ÿ, — contre cet « esprit systématique » 4 que raillait déjà Shaftesbury et qui conduit à négliger de parti-pris tout un aspect des choses parce qu'il ne s'accorde pas avec le système qu'on s’est formé. Même en un sens plus strictement
1. A MINS Genève, XI1X 448 Pourladatéser plus 16imep}r870.72.
3. Sur le mouvement contre les «systémateurs», auquel prit part notamment l’abbé Pluche, v. D. Mornet, Les Sciences de la nature en France au XVIIIe siècle, p. 73 sq. — L’ abbé Pluche est cité par Diderot, notamment XIV: 200,2X VI; r60 O7 201350 sqdetc: