INTRODUCTION XIII
formel, il reproche à l'Esprit d'Helvétius de faire un ouvrage trop régulier, conçu dans un ordre trop méthodique, et bâti suivant une architecture trop manifeste : grave défaut, — « parce que la méthode, quand elle est d'appareil, refroidit, appesantit et ralentit..., parce qu'elle ôte à tout l’air de liberté et de génie. » !
À ces raisons, on à coutume d'en ajouter une autre, dont les premières seraient seulement une conséquence et une manifestation particulière : c'est que la pensée de Diderot n'aurait ni unité ni consistance. Ainsi Caro : « Il est bien difficile de parler de la philosophie de Diderot, si l’on attache à ce mot une certaine idée d'unité logique, de suite dans les principes et les raisonnements, de fixité dans les convictions » ?, Et Brunetière croira ne le pouvoir mieux caractériser que par le mot de Bacon : « Sunt qui cogitationum vertigine delectantur, ac pro servitute habent fide fixa aut axiomatis constantibus constringi » *,
Si cette opinion est justifiée, c'est ce que nous verrons mieux à la fin de cette étude ; notons au moins dès maintenant que quand Diderot reproche à Helvétius sa méthode trop lourdement accusée, ce n'est pas qu'il y préfère un beau désordre : il aurait voulu «qu'il n’y eût que dans l'esprit de l’auteur un ordre sourd *». C’est cet « ordre sourd », cette unité souple et sans raideur, que nous chercherons chez Diderot, ayant en mémoire et employant comme règle de méthode ce mot de lui : « En tout, notre véritable sentiment n’est pas celui dans lequel nous n'avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus. »° Quand on parle d'unité à propos d’un écrivain comme celui-ci, il ne faut pas entendre l’unité abstraite et simple d’une doctrine rationnelle ; Diderot est un homme qui ne philosophe pas avec sa seule intelligence, mais avec toute l'âme, et en qui on ne saurait que par un artifice d'analyse isoler du fond
Lhe272;
La fin du XVIIIe siècle, p. 352.
. Manuel, p. 314.