Enc., art. Irreligieux, XV
réellement. Diderot y aperçoit deux principes, l'un qui gouverne toute la conduite de l'individu, l'autre, subordonné au premier, qui concerne spécialement ses relations avec les autres hommes : c'est, d’une part, l’universel désir de bonheur; de l’autre, l’«identité d'organisation ». Ainsi Diderot définira la morale :
La science qui fait découler de l’idée du vrai bonheur, et des rapports actuels de l’homme avec ses semblables, ses devoirs et toutes les lois justes !. |
Examinons de plus près la façon dont Diderot conçoit ces : principes, les conséquences qu'il en tire pour la détermination du devoir, les rapports qu'ils soutiennent l’un avec l’autre, et les mobiles qui leur correspondent dans l’âme humaine.
Tous les hommes cherchent le bonheur dans cette vie. Cet appétit est l'élément le plus universel de notre nature, le ressort caché de toutes nos actions :
Pressez un homme de motifs en motifs, et vous trouverez que son bonheur particulier est toujours la fin dernière de toutes ses actions . réfléchies ?.
Les apparences même les plus contraires se résolvent toutes en une identité foncière de dessein :
La multitude, la diversité et la bizarrerie des voies ne démontrent que mieux l'unité du but ÿ,
but auquel nous entraînent aveuglément tous les penchants de notre âme sensible : « il n’y a qu’une passion, celle d’être heureux » 4 Tous nous voulons être heureux, or nous n’avons
pas à contrarier, mais à suivre la nature — car au nom de quoi la contrarier ? — nous devons donc être heureux :
. Plan d'une Univ., III, 490.
Encriart FnmAXV T0:
. Enc., art. Charité, XIV 162:
. Eléments de physiologie, IX, 352.
+ © ND H
LA MORALE DE DIDEROT es
I n'y a qu'un devoir, c’est d’être heureux. Puisque ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d’être heureux, c’est la source, et la source unique, de mes vrais devoirs !,
Mais ce principe-là, personne ne le contestera à Diderot : le théologien même se trouvera de son avis :
La voix de la nature vous dit de vous rendre heureux, mais vraiment la religion ne vous dit pas autre chose 2,
Il semble bien pourtant que la religion et la nature, que le théologien et le philosophe ne disent pas la même chose ; c’est qu'il convient de distinguer ce que le mot confond ; car ce terme vague de -bonheur, que d'idées et de sentiments différents il recouvre | Pour en éclaircir le sens, pour savoir ce qu’il représente à l'esprit de Diderot, nous ne nous adresserons pas à l’Encyclo- Dédie ; ni l’article « Béatitudes » #, ni l’article « Bonheur » #, rangés l’un et l’autre sous le chef : Grammaire, ne nous en donneront la définition. :
Cependant il importe d'analyser ce concept, et non seulement au dialecticien, mais à tout homme qui veut raisonner sa conduite ; car, comme Diderot le dit dans une page * sur laquelle nous aurons à revenir, si les passions nous font aspirer au bonheur, si notre nature sensible tout entière nous y porte, elle ne nous dit pas où il le faut chercher, quel il doit être ; ce travail
de discernement est l'affaire de la raison :
Les passions nous inspirent toujours bien, puisqu'elles ne nous inspirent que le désir du bonheur ; c’est l'esprit qui nous conduit mal et qui nous fait prendre de fausses routes pour y parvenir.
Et d’abord ce bonheur, nous ne pouvons le concevoir réalisé que dans la vie présente : ainsi se trouve exclue l'interprétation
1. Diderot et Cath. II, p. 321. Cf. Introd. aux grands principes, IT, 85.
2. Critique d’un théologien à l’Introduction aux grands principes, 02:
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