Introd. aux grands principes, Il
théologique et religieuse qui ne vise qu’à nous préparer, par le sacrifice des satisfactions temporelles, à la félicité qui n'aura point de fin. Sans doute, Didcrot sait à l’occasion citer à l’appui de sa thèse, — que nous recherchons tous légitimement le bonheur, — l'autorité des Pères et des moralistes de la chaire : Saint Augustin, Bossuet, Fénelon !, mais il n’ignore point combien leur doctrine est en son fond différente de la sienne. La vie présente pour le chrétien n'est rien par elle-même ; elle tire tout son prix de la considération du terme où elle aboutit : « tout est vain en l’homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle », dit Bossuet ; et Malebranche lui-même :
La vie présente se doit rapporter à celle qui suit et qui ne sera suivie d'aucune autre ; et la société que nous formons maintenant n’est durable que parce que c'est le commencement de celle qui n’aura jamais de fin ?. |
L'homme du xviriI® siècle est du sentiment contraire :
La belle impiété de ce temps fut de replacer sur la terre le séjour légitime de la vie que le christianisme avait rejeté dans l’autre monde *.
Cette vie que nous vivons, Diderot ne la peut mépriser ; il en éprouve trop intensément et trop continâment la réalité, pour la sacrifier à autre chose ; et d’ailleurs 1l se rend compte qu’à bien regarder, tous les hommes sont avec lui :
On parle beaucoup de l'intérêt de la vie à venir, et je vois que c’est l'intérêt de la vie présente qui fait tout 4.
Il dépasse ainsi les conclusions sceptiques de son Jacques le Fataliste, qui, à la question de son maître, s’il croyait à la vie à venir ; répliquait :
1 LEnt a attiCharité, 2er o . 2. Morale, II, ch. VIII, $ 8, éd. Joly, p. 205. 3. Anat. France, L'amateur d'autographes, 127 avril 1869, p. 150. 4. À Falconet, mai 1768, XVIII, 263. Cf. Enc., art. Juifs, XV, 337 : « Il y a bien des gens qui se mettraient peu en peine de l'éternité, s'ils pouvaient être heureux dans cette vie ».
Je n'y crois ni n’y décrois ; je n’y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d’hoirie 1.
Comment donc nous arrangerons-nous pour « jouir de notre mieux » de cette existence terrestre ?
À coup sûr, tout plaisir, pour celui qui l’éprouve, au moment qu’il l'éprouve, est une réalité contre laquelle les plus beaux raisonnements du monde ne prévaudront pas : il serait vain de vouloir prouver à un homme qu'il a tort s’il croit ressentir un plaisir ; rien ne saurait anéantir l'évidence du sentiment :
Il n'y a point de plaisir senti qui soit chimérique; le malade imaginaire est vraiment malade. L'homme qui se croit heureux, l’est 2.
Cependant, entre les satisfactions que nous offre la vie, toutes au même degré réelles pour le sujet, comment choisir ? Comment administrer notre bonheur, et de quels plaisirs le composer ? car, que le bonheyr ne soit qu'un tissu de plaisirs, c’est une vérité que Diderot ne met pas en question. — Pour répondre à cela, 1l n'est encore que de consulter l'expérience.
Elle nous montre que le plaisir n’est pas une seule chose, unique en sa nature ; nous ne sommes pas réduits à la sensibilité physique ni bornés à l'instant présent. Sur cette constatation Diderot ne se lasse pas de revenir, et notamment au cours de sa réfutation des doctrines d'Helvétius :
Tout ce que je fais, assurément je le fais pour sentir agréablement, ou de peur de sentir douloureusement ; mais le mot sentir n'a-t-l qu’une seule acception Ÿ ?
Sans doute, de tout plaisir, et par suite du bonheur, la sensibilité physique est une condition primitive, essentielle : « c’est-à-
EN IOS -mémeneutde mots; VIT; 17:
2. À Falconet, janv. 1766, XVIII, 88. Cf. Enc., art. Imaginaire, XV, 162. « Un bonheur imaginaire est un bonheur réel ; une peine imaginaire est une peine réelle. Que la chose soit ou ne soit pas comme je l’imagine, je souffre ou je suis heureux ; ainsi l’imaginaire peut être dans le motif, dans l’objet ; mais la réalité est toujours dans la sensation. »