Réf. de l'Homme, IT
dire qu’il ne faut pas être un chou » !, Mais elle n’est pas le tout de l’homme ; elle n’est pas la cause de tout plaisir : le nier, serait méconnaître la grande différence entre l’homme et l’animal, qui consiste précisément en ce que les organes des sens sont chez nous assez faibles pour permettre à l'organe de la raison, du jugement (Diderot précise : le diaphragme) de rester prédominant ?, et par là de nous dégager de l'emprise de la sensation corporelle, et de l’assujettissement au présent. L'homme, qui n’est pas seulement un corps, peut donc éprouver des plaisirs autres que physiques, et dont le corps n’est n1 la cause ni la fin :
Il y a des peines et des plaisirs de pure Opinion, qui nous transportent ou qui nous désolent, sans aucun rapport, soit implicite, soit explicite, à des suites physiques *.
Ici encore Diderot fait appel à son expérience à lui :
Vous n'admettez que des plaisirs et des douleurs corporelles, et j'en ai éprouvé d’autres 4.
Ainsi il y a diverses sortes de plaisirs ; à côté des plaisirs physiques, des plaisirs « d'opinion », des plaisirs idéaux. De tous deux la sensibilité physique est la condition dernière ; mais les seconds, elle ne les explique pas tout entiers ; et surtout, elle ne nous fournit pas un principe de choix entre les uns et les autres :
Pour connaître et éviter les peines, pour désirer et goûter les plaisirs, il y a toujours un motif qui se résout en autre chose que la sensibilité physique qui, principe du goût et de l’aversion en général, n’est la raison d'aucune aversion, d'aucun goût particulier. La sensibilité
2. Ce thème se retrouve à chaque page de la Réfut. de l'Homme. Cf. notamment II, 268 ; II, 302-3, 323, 336 : « la sensibilité physique, qualité qui constitue l’ animal, et non l’homme ». Claude et Néron, III, 304 ; IV, 94; VL 303 ;.— Eléments de physiologie, IX, 271; — XVIII, 230. La tirade du Neveu de Rameau (p. 38) qui se termine par : O stercus bretiosum ! semble être aussi une réfutation humoristique de la manie d’Helvétius de tout ramener à la sensibilité physique ; cf. II, 303-4.
+ AMV a TO
physique est à peu près la même dans tous ; et chacun a son bonheur particulier 1.
Comment donc orienter notre choix ? Diderot ne semble nulle part admettre qu'il y ait des différences de qualité ou de valeur entre les plaisirs qu'il a montrés différents en nature. Et, à ne considérer que le bonheur de l'individu, il ne voit pas de raison pour préférer ceux-c1 à ceux-là, pour sacrifier ou subordonner le corps à l'esprit. Loin de prononcer des exclusions, il cherche seulement à amasser dans la vie la plus grande quantité de jouissances de toute sorte, au point d’accumuler par la pensée, en un instant d'existence, tout le passé et tout l’avenir de l'individu :
Il y a un bonheur circonscrit qui reste en moi et qui ne s'étend pas au delà. Il y a un bonheur expansif qui se propage, qui se jette sur le présent, qui embrasse l'avenir, et qui se repaît de jouissances morales et physiques, de réalités et de chimères, entassant pêle-mêle de l’argent, des éloges, des tableaux, des statues et des baisers ?.
Évitons donc de restreindre l'étendue du bonheur en éliminant aucun plaisir :
Ne rétrécissons pas notre existence; ne circonscrivons point la sphère de nos jouissances *.
Ainsi Diderot n’établit point de hiérarchie entre les plaisirs ; il réclame seulement qu'on n’exclue pas les plaisirs idéaux au profit des satisfactions purement physiques.
Il demande aussi que l’homme n'oublie pas que son existence n’est point limitée à l’actualité immédiate. Tandis que « l'animal n'existe que dans le moment, et ne voit rien au delà, l’homme vit dans le passé, le présent et l'avenir » *.
Celui qui concentrerait toute son existence dans un instant différerait peu de la brute ?.
. Réfut. de l'Homme, II, 318.
bia It"306:
MA’Falconet: XVIT 224"
. À Falconet, sept. 1766, XVIII, 178-0.