‹ Les idées morales de DiderotChapitre 118 sur 234 · Fragments échappés, VI · texte numérisé non relu

Fragments échappés, VI

3. Salon de 1767, XI, 124. Les points de suspension sont dans le texte.

que soient les différences de force, de puissance qui séparent les individus, elles ne sauraient détruire la nécessité d’une morale commune, tant qu'il n’y a pas entre eux hétérogénéité de nature, tant qu'ils continuent d’appartenir à la même espèce :

L'homme fort n’est pas un homme de bronze. S'il était de bronze, il ne serait plus de la même espèce que l’homme de chair ; et j'avoue qu'il n’y aurait plus de morale commune entre eux ; car la morale est fondée sur l'identité d'organisation, source des mêmes besoins, des mêmes peines, des mêmes plaisirs, des mêmes aversions, des mêmes désirs, des mêmes passions Î.

Par contre, il ne saurait y avoir de relations morales entre l’homme et les animaux, ni de devoirs de nous à eux ; et même,

Polyphème, qui n'eut presque rien de commun dans son organisation avec les compagnons d'Ulysse, ne fut donc pas plus atroce, en

mangeant les compagnons d'Ulysse, que les compagnons d'Ulysse en mangeant un lièvre ou un lapin ?.

De même aucun être, quel qu'il soit, ne saurait avoir d’obligations envers « Dieu, qui est le seul de son espèce » *. Supposons seulement un homme immortel : toute relation de justice cesse entre lui et les autres hommes, ses semblables en tout le reste :

Cependant, quelle distance encore plus grande de Dieu à un homme, que d’un homme, quel qu’on le suppose, à un autre! Qu'il soit immortel, cet homme, je le veux; combien ne lui restera-t-il pas encore d'infirmités qui le rapprocheront de la condition commune ? Toute notion de justice s’anéantit entre un homme et son semblable par le privilège d'un seul attribut divin, et nous osons en supposer entre Dieu et l’homme !

Enfin cette notion, si elle circonscrit les limites de la morale, montre aussi l'extension qu’il lui faut donner et les frontières factices qu'elle doit franchir. Tous nos devoirs étant «fondés sur

Réfut. de l'Homme, 11, 356.

. Salon de 1767, XI, 124.

Ibid.

. À Mile Volland, 30 oct. 1759, XVIII, 424.

les rapports essentiels d’un être à un être organisé comme lui » ! doivent s'exercer partout où nous voyons une organisation semblable à la nôtre ? ; et Diderot s’indigne contre les gens aux yeux de qui une simple différence de latitude suffit à offusquer l’évidence de cette vérité :

Et qu'importe, écrit-il à Hume, qu’un homme soit né en deçà ou au delà d’un détroit? en est-1l moins un homme? n’a-t-il pas les mêmes besoins, n'est-il pas exposé aux mêmes peines, avide du même bonheur ? Fais donc pour lui tout ce qu'il est en droit d'attendre de toi sur une infinité de rapports immuables, éternels et indépendants de toutes les conventions. Je trouve Polyphème plus excusable d’avoir mangé les compagnons d'Ulysse, que la plupart de ces petits Européens, qui n’ont que cinq pieds et demi et deux yeux, qui se ressemblent en tout, et qui ne s’en dévorent pas moins *.

Et, dans un fragment où 1l s'élève contre les cruautés des Espagnols en Amérique, 1l se demande :

Est-ce la soif de l'or, le fanatisme, le mépris pour des mœurs simples, ou est-ce la férocité naturelle de l’homme renaissant dans des contrées éloignées, qui dérobaient aux yeux des Européens l’image d’une organisation semblable à la leur, base primitive de la morale ?.. Le ministère espagnol était-1l bien persuadé que ces hommes sentaient, pensaient, marchaient à deux pieds comme les Espagnols # ?

Voilà donc Diderot en possession des deux principes qui, à son gré, doivent dominer toute la morale : bonheur, identité d’organisation. Quel rapport faut-il concevoir entre eux ? Il semble que le second ne prenne sa valeur qu'en corrélation avec le premier ; chacun de nous cherche le bonheur ; or, le bonheur est le même pour tous les individus d’une même espèce, puisqu'il consiste pour chacun d’eux dans la jouissance des mêmes plaisirs, dans la

DADidelCathe TI 2p#304:

2, Ainsi prend tout son sens le mot de Diderot au Neveu : « Songeons au bien de notre espèce ».

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