‹ Les idées morales de DiderotChapitre 131 sur 234 · SAN LT · texte numérisé non relu

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lorsqu'il me vint en tête que la morale entière consistait à prouver aux hommes qu'après tout, pour être heureux, on n'avait rien de mieux à faire dans ce monde que d’être vertueux ; tout de suite, je me mis à méditer cette question, et je la médite encore {.

A l’idée de traiter « cette grande question du bonheur et de la vertu » ?, Diderot est saisi d’une crainte presque religieuse. Citons tout au long ce qu'il en écrit, à soixante ans, dans la pleine matu-

rité de sa pensée :

S'il y a des questions en apparence assez compliquées qui m'ont paru simples à l'examen, il y en a de très simples en apparence que j'ai jugées au-dessus de mes forces. Par exemple je suis convaincu que dans une société aussi mal ordonnée que la nôtre, où le vice qui réussit est souvent applaudi, et la vertu qui échoue presque toujours ridicule, je suis convaincu, dis-je, qu’à tout prendre, on n’a rien de mieux à faire pour son bonheur que d'être un homme de bien ; c’est l'ouvrage à mon gré le plus important et le plus intéressant à faire, c'est celui que je me rappellerais avec le plus de satisfaction dans mes derniers moments. C'est une question que j'ai méditée cent fois et avec toute la contention d'esprit dont je suis capable ; j'avais, je crois, les données nécessaires ; vous l’avouerai-je ? Je n'ai pas même osé prendre la plume pour en écrire la première ligne. Je me disais : si je ne sors pas victorieux de cette tentative, je deviens l’apologiste de la méchanceté : j'aurai trahi la cause de la vertu, j'aurai encouragé l'homme au vice. Non, je ne me sens pas bastant pour ce sublime travail ; j'v consacrerais inutilement toute ma vie ÿ.

Admirable scrupule, et qui montre à quel point Diderot était convaincu de l'influence de l'idée sur la conduite, qui nous prouve encore quelle grande place les préoccupations morales tiennent dans sa vie, et avec quelle prudence circonspecte il touche à ces questions .

1. VI, 439 ; cf. Enc., art. Socratique, XVIII, 154 : « Si l'emploi de ses moments (à Socrate) nous était plus connu, peut-être nous démontreraitil, mieux qu'aucun raisonnement, que pour notre bonheur dans ce monde, nous n’avons rien de mieux à faire que de pratiquer la vertu, fhèse importante qui comprend toule la morale, et qui n'a point encore été prouvée ».

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