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Le malheur, écrit-il à Falconet, c’est qu'il y a des statues pour les grands talents, et qu’il n’y en a point pour la probité, et c'est un grand défaut des législations !. — Si on tenait compte des bonnes actions, elles seraient plus fréquentes, n’en doutez pas. C’est ce qu'on fait aussi à la Chine : on les y publie à son de trompe ; elles y ont des récompenses assurées. Nous ne savons que punir : nous arrêtons tant que nous pouvons les méchants ; mais nous ne nous mêlons pas de faire germer les bons ?. Peut-être ne faudrait-il guère de châtiments pour le crime, s’il y avait des prix pour la vertu. On commet le crime par intérêt ; on aimerait autant pratiquer la vertu pour le même motif, et il y aurait de l’honneur et de la sécurité de plus à gagner Ÿ.
Aïnsi ceux mêmes qui ne sont pas aussi éclairés que le philosophe se rendront à cette vérité dont « l'expérience nous 4 convaincus qu'à tout prendre il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu’un coquin » {. Quand donc Diderot nous dit :
Tout ce que vous concevrez, tout ce que vous méditerez sera bon, élevé, sublime, s’il est de l'intérêt général et commun *,
si le but plus visible d’une telle conduite est d'assurer le bonheur de la société, c’est en réalité pour nous-mêmes et pour notre bonheur que nous travaillons, lors même que nous semblons nous sacrifier. Et au vrai, en substituant, comme le demande le « philosophe », à l’esprit de propriété », issu de l’égoïsme, l’« esprit de communauté », où, comme nous dirions, de solidarité : nous n'abondonnons point la poursuite de notre bonheur, nous prenons au contraire pour y parvenir le chemin que la passion aveugle croit le plus long, mais que la raison sait être le plus sûr.
Mais Diderot ne s’en tient pas là ; il ne s’arrête point à considérer comme bonne la préférence de l'intérêt général à l'intérêt
Sept. 1766, XVIII, 149 ; et XVIII, 464.
Cf. Salon de 1767, XI, 93.
À Mie Volland, 19 août 1762, XIX, 107.
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Enc., art. Droit naturel, XIV, 290.
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personnel, qui peut à la rigueur se justifier par un utilitarisme éclairé. Il poursuit, en l’élargissant, ce mouvement qui éloigne l'individu de la concentration sur soi et le porte à considérer des «systèmes » humains de plus en plus vastes :
Pourquoi, écrit-il à Falconet, pourquoi attacherais-je l’homme à lui-même, qu'il n’aime déjà que trop ! ?
Il veut l’amener à embrasser en esprit, non seulement le corps social auquel il appartient et les individus actuellement vivants qui le composent, mais les générations à venir, mais l’humanité tout entière dans le cours de son développement.
De ce mouvement, le patriotisme est comme la première étape. Pas plus que les autres philosophes du xvire siècle, à qui on a adressé le même injuste reproche, Diderot n’a ignoré le patriotisme, si par ce mot on entend le dévouement à la chose publique, l'amour du bien général. À plus d’une reprise, il fait l'éloge de « l'esprit patriotique », qui se confond pour lui avec |” «esprit de communauté » ; et nous savons que ses concitoyens le jugeaient «aussi recommandable par sa célébrité dans la République des des Lettres que par son attachement à sa patrie » ?. Cet attachement à la France, il n’est pas seulement d'ordre intellectuel, il a ses racines dans le sol même du pays :
Le sol rappelle l’homme des pays lointains, où l'intérêt ne l’a pas transporté sans l’arracher des bras de son père, de sa mère, de ses frères, de sa femme, de ses enfants, de ses concitoyens ; il s’est retourné plus d’une fois ; ses mains se sont portées, ses yeux baignés de larmes se sont fixés vers la ville, sur le rivage qu'il venait de quitter ®.
Mais le sentiment patriotique n’est lui-même encore qu'une forme d’égoïsme :