Février 1766, XVIII
2. Délibération du conseil municipal de Langres, 30 avril 1781, dans Marcel, Le frère de Diderot, p. 111.
3 Claude erNéron IT, 3280.
Il y a des têtes étroites, des âmes mal nées, indifférentes sur le sort du genre humain, tellement concentrées dans leur petite société qu’elles ne voient rien au delà de son intérêt. Ces hommes veulent qu'on les appelle bons citoyens, et j'y consens, pourvu qu'ils me permettent de les appeler méchants hommes... Il ne font pas attention qu'ils n’occupent qu’un point sur ce globe, et qu'ils n'y dureront qu’un moment ; que c’est à ce point et à cet instant qu'ils sacrifient le bonheur des siècles à venir et de l’espèce entière 1.
Combien plus humaine la conduite de David Hume, à qui Diderot peut écrire :
Vous servirez votre espèce en général, ce qui est bien plus digne de vous que de n’en servir qu'une bien petite portion ?.
Si donc nous réfléchissons à la relativité de l’homme, à la petitesse de ce que nous sommes par rapport à l’immensité de l'univers, et à la suite infinie des siècles ; — si d'autre part nous nous souvenons que partout où nous trouvons des êtres doués d'une organisation semblable à la nôtre, nous avons des devoirs à remplir envers eux, nous comprendrons la portée du mot que Diderot prononce devant le Neveu de Rameau :
Oublions pour un moment le point que nous occupons dans l’espace et dans la durée, et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les plus éloignées et les peuples à naître. Songeons au bien de notre espèce 3.
Car « l'individu passe ; mais l’espèce n’a point de fin, et voilà ce qui justifie l’homme qui se consume, l’holocauste immolé sur les autels de la postérité » 4 C’est donc au sens le plus général qu'il faut entendre cette déclaration du philosophe : «le système de l'individu ne doit pas être préféré à celui de l'espèce » 5.
Concevons donc que la morale n’est — pas plus que notre
Enc., art. Encyclopédie, XIV, 492-3.
22 février 1768, dans Cru, Diderot as a disciple…., p. 468. Éd. citée, p. 20.
À Falconet, sept. 1766, XVIII, 180.
Enc., art. Particulier, XVI, 203.
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espèce même — bornée dans l’espace ni le temps. Considéronsnous comme liés moralement avec les hommes des autres nations ; agissons envers la postérité comme nos ancêtres ont agi envers nous ; et songeons que, si « nos prédécesseurs n'avaient rien fait pour nous, et si nous ne faisions rien pour nos neveux, ce serait presque en vain que la nature eût voulu que l’homme fût perfectible » !. Ainsi, en portant nos regards au-delà de la société restreinte de nos compatriotes et de nos contemporains, en cherchant à nous pénétrer des idées de la pérennité ? et de l’ubiquité de.notre espèce, Diderot aboutit à une doctrine où l’on peut voir comme le germe de ce qui sera la Religion de l'Humanité.
À ce degré, les raisons utilitaires ne sauraient suffire ; car comment me démontrer que mon intérêt à moi, c’est de sacrifier ma propre satisfaction au bonheur d’une postérité que je ne verrai jamais ? Et Diderot se rend bien compte qu'il heurte la conscience morale de son temps, qu'il a contre lui l’égoïsme de cette société, uniquement tendue sur le présent, et qui tout entière répète avec Figaro : « Vive la joie ! qui sait si le monde durera encore trois semaines ! » % Cet égoïsme à courte vue, mille circonstances le révèlent. — Ne faudrait-il pas ménager les forêts,
1. À Falconet, sept. 1766, XVIII, 179. Dans un passage qui semble comme la contre-partie du mot connu de Fontenelle, Diderot écrit : « Si une découverte est essentielle au bien de la société, c’est être mauvais citoyen que de l’en priver. — Il faut avoir égard en tout au jugement de la postérité, et reconnaître qu'elle se plaindra de notre silence, comme nous nous plaignons de la taciturnité et des hiéroglyphes des prêtres égyptiens, des nombres de Pythagore et de la double doctrine de l’Académie »,. (Enc, art. Grecs, XV,,52).
2. L'importance de cette idée de durée a été mise encore en lumière par Diderot à l’art. « Hiéracites » de l'Encyclopédie (KV, 87-8) : « Cette aversion pour le mariage, pour la propriété, pour la richesse, pour la société qu’on remarque dans presque toutes les premières sectes du christianisme, tenait beaucoup à la persuasion de la fin prochaine du monde... De là cette morale insociable, qu’on pourrait appeler celle du monde agonisant. Qu'on imagine ce que nous penserions de la plupart des objets, des devoirs et des liaisons qui nous attachent les unes aux autres, si nous croyions que ce monde n’a plus qu'un moment à durer ». Cf. à Mie Volland, 19 août 1759, XVIII, 384, un mot où toute la philosophie de Micromégas (1752) se trouve comme résumée.