À Falconet, fév. 1766, XVIII
Elle part de l'individu, et de l'appétit d'être heureux, qu'on trouve en lui, irréductible. Isolé, 1l n’est le sujet d'aucune obligation ; il peut à son gré poursuivre la félicité qui lui convient : la Nature le met seulement en garde, par des sanctions très sûres, de ne la point chercher où il risque de rencontrer la souffrance physique : ainsi par le moyen de ces sanctions, la loi, la Loi de Nature intervient pour marquer une limite à la liberté du bon- : heur, qui autrement reste indéterminée.
Cependant l'individu vit en société : de là dérivent tous ses devoirs. La similitude d'organisation entre les hommes fonde à la fois la nécessité de la société et la nécessité de relations morales entre ses membres : sans société, les hommes laissés à eux-mêmes ne peuvent conquérir contre les puissances hostiles de la Nature ce bonheur que leur organisation identique a fait le même pour tous ; sans relations morales, sans «justice », la Société ne peut subsister. Mais ici encore, c'est (au moins pour le vulgaire) la loi, la loi positive qui, par ses prescriptions, précise cette notion de justice que notre principe avait seulement fondée en droit. Dans une législation idéale, ces prescriptions ne rencontreraient aucune résistance chez l'individu, puisque l'utilité générale qu’elles doivent manifester ne serait que la somme des bonheurs individuels ; dans nos sociétés imparfaites, pétries de lois bizarres, il y a désharmonie entre ce qu'on veut et ce qu’on doit ; la vertu exige un sacrifice. Mais le sacrifice n’est pas l'aspect dernier et essentiel de la vertu : au fond, en préférant l'intérêt général au particulier, c'est le bonheur encore qu'on cherche et qu’on trouve. |
Il semblerait que Diderot dût s'arrêter là ; sa morale serait alors une sorte d’utilitarisme conséquent. Mais les devoirs de l'individu ne sont pas, pour lui, bornés à la société présente ; c’est l'Humanité tout entière, dans la suite de son développement, qui médite que nous lui sacrifnons nos jouissances et même notre vie : sacrifice bien réel, cette fois, sans retour, semble-t-il, et sans récompense ! Aussi Diderot ne cherche pas à le fonder en raison, il se contente de montrer quels motifs nous peuvent pousser à
cette folie de l’immolation, — folie qui est à ses yeux la plus haute sagesse.
Ce sont ces étapes successives de sa pensée, ces trois moments de sa morale que, en les mettant tous trois sur le même plan, Diderot résume quand il écrit : « [I n’y a qu'une seule vertu, la justice ; un seul devoir, de se rendre heureux ; un seul corollaire, mépriser quelquefois la vie » À,