nov. 1760, XIX
2. Même impression dans une lettre à Mlle Volland, 28 sept. 1761 : « J'ai lu... un peu d’histoire. Je ne suis plus surpris de l'impression que l’histoire fait sur le Baron, elle a produit le même effet sur moi. Il n’y a pas un homme de bien sur mille scélérats ; et l’homme de bien est presque toujours victime » (XIX, 57).
De même encore quand il se demande s’il ne faut pas expliquer les cruautés des Espagnols en Amérique par « la férocité naturelle de l’homme, renaissant dans des contrées éloignées où elle n’était enchaînée ni par la frayeur des châtiments, ni par aucune sorte de honte, ni par la présence de témoins policés », — il est sous le coup de l’indignation (VI, 451).
sang-froid, ce n’est ni l’une ni l’autre de ces opinions extrêmes quil adopte ; il voit les hommes à peu près également doués pour le bien et pour le mal, sans que leur avenir soit engagé ni dans un sens ni dans le sens opposé :
Un coup d'œil sur les inconséquences et les contradictions des hommes, et l’on voit que la plupart naissent moitié sots et moitié fous, sans caractère comme sans physionomie ; ils ne sont décidés ni pour le vice, ni pour la vertu 1.
Regardez autour de vous :
La multitude ne vous montrera qu’un mélange de bonté et de méchanceté ?.
C’est la tâche de la morale, de faire prédominer le plus possible dans ce mélange la bonté sur la méchanceté ; c'est même la justification de son existence ; car, si dès leur naissance les hommes étaient parfaitement vertueux, qu'aurions-nous à faire de la morale, là où la nature suffirait ? C’est bien cette doctrine moyenne qui semble être le fond de la pensée de Diderot ; il l’exprime au mieux dans ce fragment inédit, où 1l proteste contre l’opinion que la nature humaine est viciée dans son origine :
Depuis longtemps on cherche à dégrader l’homme, Ses détracteurs en ont fait un monstre. Dans leur humeur, ils l’ont accablé d’outrages. La coupable satisfaction de le rabaisser a seule conduit leurs noirs crayons ?. Qui donc es-tu, toi, qui oses insulter ainsi ton semblable ? Quel sein te donna le jour ? Est-ce au fond de ton cœur que tu puisas tant de blasphèmes ? Si ton orgueil eût été moins aveugle, ou ton caractère moins féroce, barbare, tu n'aurais vu qu'un être toujours faible, souvent séduit par l'erreur, quelquefois égaré par l'imagination, mais sorti des mains de la nature avec des penchants honnêtes.
L'homme naît avec un germe de vertu, quoiqu'il ne naisse pas vertueux. Il ne parvient à cet état sublime qu'après s'être étudié lui-
1. À Mlie Volland, 30 sept. 1760, XVIII, 467. PTT OS eCt AV LT 0:
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même, qu'après avoir connu ses devoirs, qu'après avoir contracté l'habitude de les remplir. La science qui conduit à cet sic) haut degré de perfection s'appelle morale.
Rappelons-nous les résultats où nous avons vu! aboutir Diderot quand il a « étudié » l’homme. Dans un passage déjà cité, il s’'avance moins que dans le fragment qu'on vient de lire :
Si l’on ne peut donner le nom de bon qu’à celui qui a fait le bien, et le nom de méchant qu'à celui qui a fait le mal, assurément l’homme en naissant n’est ni bon ni méchant... Mais l’homme apporte-t-il en naissant des dispositions organiques et naturelles à dire et faire des sottises, à se nuire à lui-même, et à ses semblables... à la justice ou à la colère, au respect ou au mépris des lois ?.. L'homme ne naît rien, mais chaque homme naît avec une aptitude propre à une chose ?.
Cette disposition organique et primitive, cette « aptitude » originelle est absolument 1rréductible :
L'avantage de l'éducation consiste à perfectionner l'aptitude naturelle, si elle est bonne, à l’étouffer ou à l'égarer, si elle est mauvaise ; mais jamais à suppléer l’aptitude qui manque à.
Quelle en est la qualité aux yeux du moraliste ? Il n’est qu’un moyen de la découvrir : examiner les cas individuels qu'offre l'expérience, Eh bien ! sauf quelques êtres d'exception, en qui le caractère organique — ou, comme dit le Neveu, la « molécule paternelle », — est si énergique, si violent qu’en dépit de tout ce qu'on peut tenter pour les ramener à l’ordre commun, il en sortira des criminels monstrueux ou de sublimes héros, l’humanité ne comprend que des natures faibles, et sur qui leur faiblesse même permettra à la morale d'agir efficacement :
Il est un phénomène constant dans la nature, c’est que les âmes fortes sont rares, que la nature ne fait presque que des êtres communs :
L'ACHELLES D 70 Sd: