‹ Les idées morales de DiderotChapitre 159 sur 234 · EC art ADELté NON A · texte numérisé non relu

EC art ADELté NON A

5. À Landois, 29 janv. 1756, XIX, 436 ; cf. Enc., art. Malédiction, XVI, 54 : « Le philosophe qui admet la nécessité dans les événements s’y soumet et ne maudit personne ».

Sur la moralité, n’a donc fait que suivre la logique de sa pensée. Mais cette logique même est plus étroitement accordée au réel qu'on ne feint, bien souvent, de le croire. Peut-on dire que Diderot ait admis que les lois eussent un effet instantané et comme miraculeux, créant du jour au lendemain une conduite conforme à leurs préceptes ? Non certes, puisque la supériorité des lois sur les «autres ressorts » de la conduite humaine, tient à ce que ceuxci « ne sont que momentanés ». Et n’a-t-il pas montré combien il était loin de se leurrer à ce mirage, quand il a déclaré :

Il n’en faut pas douter, les lois, avec le temps, changent les mœurs d'un peuple. Maïs la loi a son effet dès qu’elle est publiée, et les mœurs qui consistent dans un certain tour de tête commun à tous les membres d'une société n’en restent pas moins d’abord dans toute leur force : ce n'est qu'à la longue qu’une action conforme aux mœurs et proscrite par la loi devient moins commune à force d’avoir fait éprouver les inconvénients de ce contraste 1,

Enfin faut-il faire reproche à Diderot d’avoir fait résider toute la moralité dans un simple conformisme extérieur, dans les gestes plus que dans l'intention, dans les résultats de l’acte plus que dans la disposition du sujet ? Mais, étant donné son point de départ, Diderot sait que cette disposition ne se commande pas; elle ne dépend pas de l'individu, pourquoi donc lui en faire honneur ? Ii dira cependant :

Je sais bien que l'écorce d’une belle action séparée du motif qui l’a inspirée n’en fait pas le mérite, et que la valeur réelle, qui dépend de la raison secrète de celui qui agissait, et qu’on loue d’avoir agi, nous est souvent inconnue, et plus souvent déguisée 2.

. Et même dans la Réfutation d’Helvétius — maïs ici peut-être la tendance polémique de cet ouvrage l’entraîne-t-elle plus loin qu’il n’eût été autrement — il va jusqu'à écrire :

Quand la bonté et la méchanceté tiendraient autant à l’organisa-

1 Va 00:

20Enc. art. Louer, XVI, 5:

tion que le génie et la stupidité, 1l ne faudrait pas les confondre, non plus que les dispositions intérieures et les achons *.

Sans doute faut-il voir là simplement une très humaine inconséquence de langage, et que Diderot lui-même a fort bien expliquée :

On est fataliste, et à chaque instant on pense, on parle, on écrit comme si l’on persévérait dans le préjugé de la liberté, préjugé dont on a été bercé, qui a institué la langue vulgaire qu’on a balbutiée et dont on continue de se servir, sans s’apercevoir qu’elle ne convient

plus à nos opinions. On est devenu philosophe dans ses systèmes, et l’on reste peuple dans son propos ?.

En réalité, nous ne pouvons ni produire la disposition intérieure, ni en faire un mérite à celui qui la possède de naissance : félicitons-l’en seulement comme d’une heureuse chance. Pour le méchant, «son jugement se réduit à ceci : j'aime le vice, et le mien à ceci : j'aime la vertu » Ÿ. Réjouissons-nous donc si la nature nous a formés si heureusement que toutes nos vertus ne fussent que des penchants ; plaignons «les méchants, assez punis par leur méchanceté même » 4 : et estimons « ceux qui sont assez malheureusement nés pour pratiquer la vertu sans en éprouver la douceur » Ÿ, Il n’a point dépendu d'eux qu'ils trouvassent à faire le bien la même satisfaction que nous, pour qui c’est là comme une fonction naturelle, et peut-être, si l’on peut employer cé mot, n'y ont-ils que plus de « mérite ».

Mais, abstraction faite de la disposition originelle du sujet, la loi est toujours nécessaire : pour ceux même que leur nature sensible porte à la pratique des vertus sociales, elle doit intervenir afin de réglementer leur conduite, de la rendre conforme à la justice et à l'utilité publique. Nous l'avons vu, les sentiments altruistes peuvent s’exagérer et devenir nuisibles : c’est « la jus-

. Réfut. de l'Homme, II, 373.

. À Mlle Volland, 2 sept. 1762, XIX, 120.

AM Wolland, 7 octobre/r760, XVIII /487, . La Religieuse, V, 80.

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